LES PRINCIPAUX POINTS DE DISCIPLINE
La discipline du Séminaire comprend tout le règlement. Un jeune séminariste qui ferait son choix entre les divers points de la règle, observant les uns, négligeant les autres, ne serait pas un séminariste discipliné. Car il est juste d'appliquer à la ■discipline l'adage qui a cours en morale : Boiuim ex intégra causa ; malum ex quocumque defeciu. 11 y a pourtant cette difFcrence entre la morale et ce qui n'est que discipline, qu'une perjuission ne peut pas dispenser d'un point de morale, au Heu
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qu'elle dispense d'un pciint de simple discipline. El c'est sans d<uile ce (jui a porté les théolof^'iens à ensei^Mier (pie les man- (pienienls à la discipline ne sont point par eux-mèuies des pé- «liés. mais le deviennent dans la mesure où ils engagent la morale. Et comme, ainsi que nous l'avons vu plus haut, les intérêts de la uïorale sont profondément liés à ceux de la discipline, il narrixe ])oiiil. en fait, qu'un séminariste viole la discipline sans faire une brèche aussi à la morale. Le séminariste, justement soucieux de procurer son avancement moral par le bienfait de la discipline, se regardera donc comme débiteur de tous les points du règlement.
Cependant il y a dans la règle des séminaires certains points qui ont le double privilège de concourir plus que les autres à la physionomie bien ordonnée de la maison et à la formation morale des séminaristes : ce sont, le silence, la ponctualité et le travail. Aussi allons-nous spécialement attirer sur ces trois objets l'attention du lecteur.
Tous les maîtres de la vie spirituelle s'accordent à exalter le ■silence comme le grand moyen de progrès moral. In silcntio et quiète projlcit anima devota, dit l'Imitation. Pas d'atmosphère plus profitable à l'àme qui cherche la perfection, c'est-à-dire ■qui cherche son Dieu pour le posséder, et qui se cherche ellemême pour se donner à lui. Car c'est à la faveur du silence que l'âme trouve son Dieu et se trouve elle-même. L'àme dispersée -dans la dissipation ne trouve jamais ni l'un ni l'autre.
C'est pourquoi le silence a toujours été une chose sacrée dans toutes les communautés religieuses. Les anciens moines avaient pour lui un vrai culte. Saint Benoît en a fait comme le fondement ■de sa règle ; les Trappistes l'ont rendu perpétuel ; les Chartreux ne le rompent qu'une fois par semaine. Dans les communautés bien réglées, où les relations avec le dehors sont inévitables, l'usage de la parole est rélégué dans quelque coin du monas-
tèio, ot c'est le silence qui règne en maître dans les lieux de la maison fréquentés par les religieux. On y attache un tel prix, que la moindre infraction doit être expiée par des peines sévères, et il n'y a point d'article dans la règle qui soit plus souvent rappelé par les Supérieurs.
Dès leur début, les séminaires adoptèrent le silence comme une des })lus saintes traditions du passé pour la perfection des clercs. Il fut mis en honneur, et l'iiistoire des commencements nous montre partout le souci de le garder avec autant de scrul>ule que dans les cloîtres. Aujourd'hui, nos jeunes gens ont plus besoin encore d'eu subir l'heureuse inlluence. Ils sortent d'un monde plus dissipé que jamais, duquel on peut bien redire cette parole du prophète Jérémic : (( Desolalione desolala est terra, quia non est qui recogitat corde. » Souvent même ils viennent de maisons d'éducation où la vertu du silence n'est pas comprise, où le silence n'est exigé que dans la mesure où il est nécessaire pour éviter les grands désordres. C'est donc tout ensemble une éducation et une pratique à faire entrer dans l'esprit et dans les actes de nos séminaristes.
Voilà pourquoi les supérieurs et les directeurs qui sont pénétrés de cette con\iction mettent tout en œuvre pour que le silence règne dans leur séminaire. Ils commencent par écarter toute cause de bruit et de dissipation aux heures sacrées du silence : les domestiques ont ordre de ne parler qu'à voix basse; les étrangers ne peuvent monter dans les étages ni traverser les corridors ; le parloir, hors le cas de grande nécessité, n'est ouvert que durant la récréation ; les prêtres du dehors ne peuvent voir les séminaristes dans leur chambre ; les directeurs eux-mêmes, pour donner l'exemple, s'abstiennent de parler dans les corridors et conduisent chez eux les séminaristes désireux de leur adresser la parole : grâce à ces moyens, la maison est toute silencieuse, et des étrangers peuvent la traverser sans se douter qu'elle est habitée. Mais le silence doit s'emparer des jeunes gens eux-mêmes : c'est dans ce but qu'ils restent dans leurs cellules et ne vont point vagabonder pendant les études ;
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ils l'viU'iit (l'aller s'iMilrolciiir à la porlo do Icuis coiirirrcs, ol IK' se (loiiiKMit jamais dr itikIoz-vous dansdi-s rocoins solilaircs où ils ne s(Mai(Mil ni vus ni ciitciuliis ; ils icliciiiiciil Inir langue lidèlcmcnl jus(iuc dans les licuv de réunions, comme la chapelle, les oratoires, les classes, le réfectoire, et dans lespassa^'es tl'un lieu à un autie, etc.
Les maîlres ipii tiennent la main à celle forte discipline du silence en reçoivent une double récompense : leur fermeté leur met dans la main un séminaire facile à gouverner, et ils peuvent bénir Dieu tous les jours des heureux progrès de vertu dont ils sont témoins dans leurs jeunes clercs.
Peut-être serait-ce une bonne action que de dénoncer ici franchement l'abus des permissions. Maîtres et élèves croient trop aisément rpie la règle est sauve, surtout en ce qui concerne le silence, lorsque la permission de parler a été accordée. Certes il faut bien qu'elle le soit quelquefois, puisqu'il y a des cas où il est indispensable de parler. Mais ces brèches doivent cire extrêmement rares ; ces permissions ne doivent être accordées (pi'à regret. Car, pour tout dire en un mot, si la demande de permission est un hommage rendu à l'autorité, la plaie faite au silence n'en reste pas moins béante et dommagca])le.
La ponctualité est aussi un point important de discipline tant pour le bon air qu'elle donne à une communauté que pour la perfection morale dont elle est un précieux instrument. Les anciens Pères en faisaient grande estime, puisqu'ils louent le religieux qui laisse une lettre en commencement pour répondre au premier coup de cloche. Rien n'est édifiant, dans nos séminaires modernes, comme de voir en moins de trois miuules, une troupe de jeunes clercs assemblés par le son de la cloche, et attendant, dans une attitude silencieuse impressionnante, que le second coup de la cloche donne le signal de l'exercice à commencer! Cependant cette ponctualité n'est pas aujourd'hui
du goût de tout le monde. Je visitais un jour avec quelques abbésun petit pensionnat primaire : au signal du maître, tous lesenfants devinrent subitement silencieux et se rangèrent, en une seconde, devant la porte de leur classe. « Quelle horreur l me dit un abbé, peut-on élever de cette sorte des enfants ? » Mon jeune abbé m'étonna ; mais je le compris, lorsque je réfléchis qu'il sortait d'un milieu où la ponctualité n'est ni estimée, ni demandée, sous prétexte qu'elle est en contradiction avec la spontanéité humaine, et qu'elle produit plus de mécanique que d'éducation. C'est là un de ces préjugés heureusement passagers, mais qui font du mal là où ils régnent momentanément. Car l'existence est une rude institutrice qui se charge de relever les erreurs que nous commettons dans l'éducation. Est-il une seule administration dans le monde où la ponctualité, c'est-à-dire la fidélité à l'heure ne soit exigée ? Ne renvoie-t-on pas comme incapable de remplir sa fonction celui qui ne sait pas être à l'heure? Avant de devenir homme social, l'individu n'a-t-il pas sa vie à faire, et la fera-t-il jamais, s'il ne sait pas être l'homme de l'heure? 11 arrivera toujours trop tard.
Pour nous en tenir au séminaire, quel pitoyable aspect présente une communauté où il y a des traînards, où les moinsponctuels échelonnent le spectacle de leur lâcheté durant les minutes qui suivent le commencement d'un exercice religieux ou d'une classe ! Les conséquences de ce laisser-aller n'apparaîtront néanmoins dans tout leur jour que durant le ministère sacerdotal. La messe aura été annoncée pour une certaine heure, et le prêtre ne sera pas là pour la commencer : on a vu des fidèles attendre parfois une heure entière. Un temps aura été fixé pour les confessions ; on compte sur le prêtre, et le prêtre ne vient pas. Ce curé doit remettre ses comptes ou déposer les manuscrits d'un travail à un temps déterminé ; le moment venu, rien n'est prêt ; d'ailleurs quand sera-ce prêt? Ainsi du reste. Voilà où conduit dans la vie réelle le manque de ponctualité durant la période de formation.
C'est pourquoi les maîtres qui tiennent énergiquement à la
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jHMU'lnalilt'' font Maiuiciil œuvre drilucalioii. Point n'esl hosoiii lit' \ioltMits icproches domics on puljlic ; l'avis personnel n'est pas même tonjonrs iircessaire. Si le maître est doué d'une grande autorité, il lui suilit d'(uilinaiie de manifester par un signe à peine percepliJ)le son mécontentement du lelard injustifié. Mais la ponetualilé ne s'établira dans un séminaire qu'à la condition (jue tous les maîtres soient également convaincus de sa nécessité et que tous travaillent de concert à la procurer.
Ce n'est pas une indiscrétion que de révéler le point de règle 011 la ponctualité est plus difïicile, et, disons-le, plus douloureuse : c'est le lever du malin. Sur ce point, la faiblesse d'un séminariste peut être palliée : car il y en a qui sont si prompts et si agiles, une fois sortis du lit, qu'ils arrivent aussitôt que les autres à l'exercice de l'oraison. Mais, s'ils sont en règle avec la ponctualité extérieure, ils sont réprimandés par leur conscience de l'infidélité qu'ils ont commise devant Dieu en faisant au premier coup de cloche la sourde oreille. La promptitude à sortir du lit au premier signal a le double mérite d'un acte d'obéissance, et d'un acte d'obéissance connu et apprécié de Dieu seul. Cette partie de la ponctualité ne relève que du directeur de conscience ; mais elle a une si grande portée que celui-ci ne manquera jamais de scruter, sur ce point, son pénitent. Qui remporte la victoire sur sa sensualité à ce moment difficile où la volonté s'éveille à peine, sera aisément vainqueur dans les luttes plus graves qui pourront surgir pendant la journée.
Le travail intellectuel, considéré du point de vue purement disciplinaire, est certainement ce qui révèle le mieux la vertu d'obéissance dans un séminariste et ce qui par ailleurs le forme le mieux à l'obéissance. En effet, de tous les devoirs qu'impose le règlement, le travail intellectuel réclame l'effort le plus.
pénible. On aura beau exalter les allrails et les joies de l'ctude, il n'en est pas moins vrai qu'en général l'étude, surtout celle qui astreint à un ol)jet précis et abstrait, est fort douloureuse ; rien ne le prouve niioux que la facilité avec laquelle les hommes se détournent de celle laborieuse application de l'esprit. Dans un collège où les jeunes gens sont réunis en salle commune, la lâche devient moins ardue })ar le fait que les élèves travaillent sous les yeux d'un maître dont le regard les stimule, et dans ufie atmosphère sludieuse où l'exemple de leurs condisciples les entraîne. Mais dans un grand séminaire ces secours n'existent pas ; chaque élève est livré aux ressources de son énergie personnelle. Pour lui l'œil du maître c'est l'œil de Dieu; au lieu de l'enlraînemenl de ses égaux, il n'a que l'entraînement de sa conscience. Quel esprit de foi ne lui faut-il pas, pour que, dtns sa cellule solitaire, il triomphe de la difïîcullé et du <îégoùt ! Quelle puissance ne doit pas avoir en lui la conscience du devoir pour le détourner de toutes les distractions qui sollicitent son besoin de détente! Le séminariste constamment !".borieux est donc un séminariste constamment et saintement discipliné.
Ce qu'il est à cet égard n'échap])c d'ailleurs ni à ses maîtres nia ses condisciples; chacun se rend bien compte autour de lui de son degié d'application ou de négligence, et on en fait vite la mesure de sa ferveur ou de sa tiédeur. Car chacun sait ce qu'il vaut, et par conséquent ce qu'il peut donner, du côté intellectuel. C'est pourquoi, soit qu'il récite une leçon, soit (pi'il lise une dissertation, soit qu'il passe un examen, on voit si le Ir.ivail qu'il a fourni est ou n'est pas à la hauteur de ses facultés. Le travail ne reste donc pas l'accnniplissemeet d'un tkvoir intime et caché ; il ai)paraît an dehors, il édifie ou scandalise comme tous les autres points de discipline.
Mais Dieu dût-il être le seul témoin de nos efforts ou de nos négligences, nous devons le servir toujours avec le même zèle. C'est pourquoi le séminariste qu'anime vraiment l'esprit de foi, sans s'inquiéter de la surveillance dont il pourrait être l'objet.