‹ Contribution à l'Education des ClercsChapitre 43 sur 60 · LA DÉCHÉANCE ACTUELLE DL LATIN · texte numérisé non relu

LA DÉCHÉANCE ACTUELLE DL LATIN

1 . Il ne serait que trop aisé de se documenter sur la déchéance actuelle du latin dans les séminaires de France. Si les Supérieurs se lamentent, si les évoques s'en inquiètent, c'est qu'ils l^rennent tous les jours sur le fait, au sujet de la langue latine, l'inexpérience et même l'ignorance des jeunes séminaristes. Ici ce sont des élèves qui suent sang et eau pour compi'bndre di^ manuels où le français est cependant tout transparent sous les mots latins, qui perdent la tête lorsqu'on leur demande eu classe de réciter en latin une définition ou l'énoncé d'une thèse. Ceux qui se hasardent à parler ou à écrire en latin n'en sont plus à fahriquer correctement ce que nous appelions autrefois du latin de cuisine ; ils émaillent leurs productions de barharismes eldesolécismes capables de donner des nerfs aux hommes^ de ma génération, et ils les débitent néanmoins sans en prendre conscience. Ailleurs, si profonde est déjà, sinon l'horreur, du moins la peur du latin, que les élèves, négligeant leurs manuels latins, achètent et étudient des manuels français, lisent la BibL^ et l'Imitation en français, se déclarent incapables de réciter des leçons et de passer des examens en latin. Aussi en est-on venu, eu certaines maisons, à ne plus interroger qu'en français, à ne plus expliquer les leçons qu'en français, à ne plus faire passer d'examens écrits et oraux qu'en français : là, le manuel latin est un organe témoin d'un passé qui n'est plus, mais il est sans fonction. Un pas de plus, et il sera de bon ton d'ignorer le latin. Le pas a été franchi en certains lieux : et alors on sourit de ceux qui citent encore des textes latins dans leurs sermons, de ceux qui ont foi dans l'utilité des argumentations latines, de ceux qui consultent les sources latines des Pères et des théologiens, etc. Et comme il reste cependant des travailleurs et des. liseurs dans les séminaires, à supposer qu'au lieu de se distraire

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sur ilt\s sujets élianj^MMs ils irsleiil applifjués à l'ohjcl nièuK' de leurs éludes, ils fcroiil leur aliiiieiil, non dos IVmcs cl clos lliéol();,Mons classiques doni les <imi\i(s sunl éeriles en l.ilin. in.iis dos ouvrajxos franrais de (jnehiues pliilosojjlios ftu lliéologiens luoiloriies insunisanunonl cotés ou parfois niénie (lang(;reu.\. (l'est ce qui s'est \u dans pliisieuis séminaires, (pio l'oicénient je m'abstiens de nomnier, et dans lesquels la déviation des lectures a produit des crises funestes à nombre de séminaristes.

Les maîtres, à leur tour, ont subi la peur du latin. Ils n'ont été, tout d'abord, ([ue condescendants ; par égard pour des élèves ({ui no savaient pas ou n'aimaient pas le latin, ils en ont le j)lus ])Ossible supprimé l'usage ; ils ont interrogé on français ; ils onL expliqué en français ; au lieu d'élever les élèves à leur niveau. ils se sont abaissés au leur. Et le malheur est que, faute d'habitude, ils ont eux-mêmes lentement perdu le goût et la science du latin ; ils le délaissent maintenant, parce que c'est une armure qu'ils sont inhabiles à manier, parce qu'ils ciaignent de s'y blesser, c'est-à-dire de commettre des fautes. Au reste, des hommes qui, hier, étaient des disciples inexpérimentés en latin, seraient-ils subitement aujourd'hui des maîtres habiles dans la langue do Cicéron ? Faut-il le dire sans détour ? Eh bien ! c'est celte inhabileté des maîtres en latin qui va être le grand obstacle à une régénération qui, tout à l'heure, nous apparaîtra nécessaire.

Je n'insisterai point davantage pour démontrer que, dans nos séminaires de France, le latin est en déchéance. Si nous ne nous hâtons d'y porter remède, le clergé français, dans vingt ans, ne saura le latin que comme il sait aujourd'hui le grec. A part de belles exceptions, on pourra écrire sur les textes latins ce qu'autrefois on écrivait sur les textes grecs : Laliniim est. non legitur.

Cependant, ne soyons pas injustes envers nous-mêmes ; car nous avons quelque excuse dans ce fait que c'est chez tous les peuples que tombe le latin. S'il est toujours aisément compris et même parlé dans les deux nations latines par excellence, je

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veux dire l'Italie et l'Espagne, il est encore plus néglige et plus ignoré chez les peuples de langue allemande et de langue anglaise qu'il ne l'est cliez nous. Là, d'une façon très générale, les sciences ecclésiastiques sont enseignées en langue nationale. Les manuels eux-mêmes, qui sont tous en latin chez nous, y sont pour la plupart écrits en allemand ou en anglais. Il y a quatre ans, je priai un jeune prêtre qui visitait les Universités allemandes de faire une enquête à ce sujet. Pour la théologie dogmatique, il trouva huit manuels en allemand et cinq seulement en latin ; pour la théologie morale, huit manuels en allemand et quatre en latin. Je ne dis pas que les résultats de ses recherches soient absolument exacts et complets ; mais ils prouvent que non seulement on enseigne, mais qu'on écrit aussi la théologie en langue nationale. La question qui nous occupe a donc une plus large portée que si elle regardait la Trance seulement. C'est néanmoins par rapport à la France que nous allons l'étudier.

2. D'où vient que le latin, qui a été jusqu'au milieu du xvni' siècle la langue internationale usitée dans toutes les sciences, qui était restée dans toutes les écoles une langue ■vivante, est tombé à ce point c[ue les étudiants ecclésiastiques ■eux-mêmes n'en usent plus et ne le comprennent guère ") Cela tient évidemment à ce que le latin a trop peu de place dans l'éducation : on ne sait plus le latin parce qu'on en fait trop peu. Mais pourquoi a-t-on réduit à ce point la place du latin ? Cherchons-en brièvement les causes.

a) La première est la formation des nationalités nettement (lislinclcs. Autrefois l'Europe ne formait qu'une grande famille. Les frères y étaient souvent divisés et en guerre ; il y régnait cependant une certaine unité. A cette grande famille, il fallait une langue commune : c'était le latin. Au xvi' siècle, la Réforme brisa cette unité : les peuples allemands d'un côté, les peuples anglais de l'autre, firent bande à part. Pour mieux affirmer leur séparation d'avec Home, ils commencèrent à prier et à .«nseigner la religion dans une autre langue que celle de Rome.

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Ils rt''|)M(li('iciil II' laliii, pniir ,i(|i)|»|rr ce (in'ini ;i|t|>cl;iit alors la huKjUi' ruh/airc. Mais la laii'^Mic \iil;.Miic s'appela Mciilnt la huitjUi' iKilionalc ; car de la iiiriiio épcxpic date la cohésion (les petits Klats (Ml ^Mandes nations : an lion d'avoir un soûl f,Mand oinpiro siihdiNisô en mille polilcs sections, on ont bientôt un certain nonihic^ de j^'iands empires on nationalités ; on cliatpie nation, la personnalité s'alfirma ])ar une langue distincte : en Vngl(>lerre. on parla et on écrivit anglais ; en Allemagne, on parla et on écrivit allemand ; en France, on parla et on écrivit Irançais ; on Italie même, on parla et on écrivit italien, etc.. Dès lors, plus de langue universelle qui s'imposât ; il n'y eut plus nécessité de parler et d'écrire en latin ; chacun, chez soi, parlait sa langue. Tel fut le premier coup, et le coup décisif, porté au latin. On continua néanmoins de le parle»' et de l'écrire dans les Universités et les grandes écoles ; tout savant (jui voulait se faire lire du monde civilisé devait écrire en latin ; et comme le latin demeurait la langue vivante de l'Eglise, les sciences ecclésiastiques s'enseignaient et s'écrivaient en latin. Dans nos écoles et nos séminaires catholiques, le latin fut encore assez florissant jusque dans la seconde .moitié du xix<= siècle. Maîtres et élèves le lisaient couramment, le parlaient volontiers.

6 ) Dans la seconde moitié du xix" siècle s'introduisirent, dans les méthodes d'éducation, des cliangements profonds dont le latin, fatalement, devait souffrir.

Jusque vers 1870, l'éducation secondaire était presque exclusivement classique. On y cherchait le beau, plutôt que l'utile ; on éveillait l'esprit, plutôt qu'on ne le meublait; on ne s'inquiétait pas de la masse des connaissances acquises, mais on polissait l'âme ou on l'ornait de sentiments élevés. En un mot, on façonnait l'homme, et on laissait à l'enseignement supérieur le soin de le préparer à une carrière. Dès lors, on avait pour principal souci de mettre les élèves à l'école des grands maîtres, des penseurs, des poètes, des orateurs, des écrivains qui ï^vaient le mieux exprimé l'homme et qui étaient les plus

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aptes à éveiller l'homme. Et comme, à cet égard, les anciens ont été incomparables, on conduisait la jeunesse à l'école des auteurs grecs et latins. Les latins surtout avaient la place d'honneur. C'est pourquoi, du matin au soir, les jeunes gens lisaient du latin, traduisaient du latin, expliquaient du latin, composaient en latin et jamais personne ne s'est plaint que, chez nous — notons-le en passant — ce fût au détriment du français. Quoi d'étonnant qu'après six à huit ans d'une pareille discipline, on aimât lire, parler et écrire en latin. Mais, depuis trente à quarante ans, tout ce système d'éducation s'est écroulé. On n'a plus seulement visé à former l'homme ; on a voulu créer le savant. Dans l'adolescent, on a voulu commencer l'ingénieur, l'industriel, le commerçant, le soldat, l'agriculteur. L'idéal a baissé pavillon devant l'utilitarisme. Dans nos classes secondaires, on a mis aux mains des élèves des livres d'histoire bourrés de faits, des livres de géographie très savants ; on a fait une large place aux sciences physiques, aux manipulations ; les langues vivantes ont fait irruption à leur tour, et pas une seule, souvent deux, car il faut bien se préparer à tout événement. Et cette accumulation de matières s'est faite dans les programmes de nos écoles, sans qu'on pût élargir les heures d'études, sans qu'on fît fleurir la santé des enfants : loin delà, les vacances, au contraire, s'allongent et les tempéraments des élèves deviennent plus débiles. Et le latin, qu'est-il devenu? Il est réduit à quelques heures par semaine ; il sera lu et traduit par des enfants déjà épuisés par mille autres objets d'études. On en fera encore ; on ne le saura plus. On en sentira les difficultés ; on n'en goûtera plus les beautés. On le subira à cause des examens, comme un pensum d'écolier ; il n'aura plus de place dans la vie. Les laïques n'y penseront plus : les ecclésiastiques gémiront de le retrouver au Grand Séminaire et de s'y heurter, toute leur existence, dans la liturgie et les documents d'Eglise. Comment, après une éducation presque sans latin, éviter une si douloureuse conséquence?

De son côté, l'éducation supérieure des clercs a subi des

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