‹ Contribution à l'Education des ClercsChapitre 7 sur 60 · IDÉE GÉMÎU.VI.E DE LÉULCATION DES CLERCS · texte numérisé non relu

IDÉE GÉMÎU.VI.E DE LÉULCATION DES CLERCS

insu fila dans ses narines un souflle de vie et l'honime devint un être animé.

Voilà bien en traits rapides, l'œuvre que nous avons mission d'accomplir. Quelque préparation première qu'aient déjà subie les jeunes gens qui nous arrivent, ils demeurent encore, à bien des égards, a le limon de la terre. » De cet humble u limon » nous avons à tirer l'homme, nous avons à l'animer du soulTle divin. La matière fut-elle plus riche que le « limon H, eussions-nous en mains des marbres précieux arrachés des carrières les plus en renom, il n'en est pas moins vrai que le bloc à peine dégrossi qui nous arrive attend de nous la forme humaine et le souflle vital d'en haut. Non pas que nous soyons les premiers à travailler cet argile ou ce marbre, non pas que les éducateurs qui nous ont précédés n'aient mené à bien leur part de travail ; mais, si avancée que soit l'œuvre, il reste vrai que l'homme doit, toujours davantage, se dégager du « limon », que dans ce marbre déjà ouvragé, il y a lieu de mieurc afQrmer les traits humains et de rendre plus intense le souflle sacré de la vie. Quelle œuvre sublime que la nôtre ! Du « limon » humain faire émerger le prêtre ; puis lui insuffler une âme qui le fasse vivre de Dieu.

Dieu commença par tirer du « limon » un être ayant les traits humains. C'est aussi la première partie de notre travail dans l'éducation des clercs : du a limon » dégager l'homme.

Et, d'abord, que ce terme de « limon » ne nous offusque point. Le Psalmiste ne rougissait point de la bassesse de ses origines ; il chantait plutôt la louange de celui qui l'avait tiré de la poussière et l'avait dégagé de la corruption pour l'élever parmi les princes de son peuple. Suscitans a terra inopem, et de stercore érigeas paupereni, utcollocet eiim cumprincipibus populi sui (Ps. 112). Saint Paul, de son côté, se plaît à mettre en

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relief la niédiocri té des éléments dont fut composée la première société des fidèles : « Mes frères, dit-il, considérez votre vocation ; il n'y a parmi vous ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de nobles, ni beaucoup de puissants. Mais c'est ce qui était insensé aux yeux du monde que Dieu a choisi pour confondre les sages ; et c'est ce qui était faible au gré du monde que Dieu a choisi pour confondre les forts ; et Dieu a choisi la bassesse et l'opprobre du monde, ce qui n'est rien, pour réduire au néant ce qui est, afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu (l Cor., 1, 26). .\on rnulti sapie/ites secu/idiim carnein, non multi poienics, non multi nohiles. » Voilà trois mots à retenir. Dieu, pour fonder son Eglise, a fait choix, non de savants mais d'ignorants, non de puissants mais de faibles, non de nobles mais d'hommes sans condition. Est-ce à dire que les ignorants dussent rester dans l'ignorance, que les faibles dussent rester dans leur faiblesse, que les gens de médiocre condition dussent rester vulgaires ? Loin de nous cette pensée. L'apôtre nous montre parla de quel « limon » fut tirée l'Eglise. L'œuvre propre du christianisme consista précisément à transformer ces ignorants en sages, ces faibles en puissants, ces roturiers en nobles. De ce grossier (( limon humain », la foi au Christ fit émerger des chrétiens.

Voilà bien notre tâche. Parmi les jeunes gens que nous recevons au Séminaire, non multl nobiles, non multi sapientes, non multi patentes. Durant les siècles de prospérité matérielle, le clergé vit accourir dans ses rangs ce qu'il y avait de plus distingué et de plus puissant dans la société. Depuis que nous sommes pauvres et persécutés, les nobles et les forts suivant le monde envient peu le sacerdoce ; et, si de rares vocations se déclarent dans les milieux distingués, d'instinct les familles s'en attristent et sont tentées d'y mettre obstacle. Mais, n'importe, Dieu se servira, pour régénérer son Eglise, des moyens qu'il a pris pour la fonder : infirma mundi elegit Deus, ut confundat fortia (I Cor., I, 27). Seulement, Messieurs, si les éléments sont infirmes, ils ne doivent pas rester infirmes; si nous

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avons \v (( limon » au poiiildo drpait il l'aiil (|ii'aii point d'airivc'(> la statue so drosso aNoc tous 1rs traits âo l'idral luiniain ol saceiilotal. Kludions donc connuent nos mains prtiironl el façonneront ce « limon ».

Aon mii/li /lohi/i's, d\l l'apôtre: de natures vulgaires, nous tirerons des êtres distingués et des personnes de condition. Aon miilti snpienies : d'esprits incultes ou esclaves de préjugés nous ferons des intelligences ouvertes an savoir et illuminées de vérité. \on miilli potcnlcs : de volontés faibles et peut-être enfoncées dans l'ornière nous ferons des caractères vaillants et des âmes solidement vertueuses. Considérons de près ces trois objets d'éducation.

Non multi nobiles. De quelque bonne volonté que soient animés nos jeunes gens, quelque richesse d'intelligence et de dévouement qu'ils présentent, ils n'en portent pas moins le stigmate du milieu d'où ils sont sortis. Recrutés dans les rangs du peuple, ils en gardent l'empreinte : très capables de sentiments généreux, ils restent sujets à la vulgarité des manières. Ces braves fils de paysans et d'ouvriers si ardents au travail, si ambitieux du bien, voyez comme ils sont gauches dans leur tenue, maladroits dans leur démarche, mal ajustés dans leurs habits, imprudents dans leurs paroles, ne sachant point placer le mot qu'il faut, blessant inconsciemment ceux qu'ils visitent, enclins à la trivialité quand ils se détendent, raides et cassants quand ils sont sérieux, ignorant cet art de la mesure et du tact qui évite ce qui pourrait choqiier et qui devine ce qui peut faire plaisir : en un mot natures pleines de ressources, mais non encore suffisamment dégagées du <( limon ». Encore si, durant leurs études classi({ues, ils s'étaient frottés à des jeunes gens d'éducation plus distinguée, ils auraient en partie dépouillé cette marque de leur première origine. Mais la plupart du temps, ils ont vécu en compagnie de camarades de même extraction, et ils n'ont rien corrigé de leurs imperfections natives. En isolant, d'une façon systématique, les enfants qui présentent des signes de vocation, dans le but très louable de les mieux

préserver, nous les exposons à enraciner des défauts qu'il eût fallu de bonne heure extirper.

11 faut pourtant, coûte que coûte, que ce « limon » du milieu d'origine tombe. Car il importe que les ecclésiastiques soient aussi distingués que des gens de condition ; leur distinction ne doit même rien avoir d'apprêté ni de maniéré ; elle doit leur être aussi naturelle que s'ils la possédaiv?nt de naissance. Car, d'un côté, elle est seule sortable à leur condition de prêtres ; par le fait de leur ordination, nos jeunes gens sortiront du rang où ils sont nés pour entrer d'emblée parmi les gens de noble éducation ; sans une réelle dignité de tenue, ils présenteraient un contraste choquant entre leur situation et leurs manières ; subitement élevés parmi les princes du peuple, il ne leur sied pas de garder les apparences qui déparent le peuple. D'un autre côté le succès de leur ministère est au prix de cette transformation ; ni les grands ni les petits ne donnent leur estime et leur respect au prêtre qui se produit sous des dehors vulgaires et bas ; tous veulent que l'envoyé de Dieu leur apparaisse revêtu d'une certaine dignité divine ; d'ailleurs, la tenue comprend cet art délicat de prendre les hommes, de leur plaire, de s'insinuer dans leurs cœurs, de les gagner à Dieu, au lieu que la vulgarité les ferme, les indispose, les irrite, les éloigne. Combien de prêtres échouent près des âmes uniquement par leur défaut d'éducation !

Il y a là. Messieurs, une œuvre de premier ordre, et souvent trop oubliée, à accomplir. Les psychologues disent qu'avec les hommes il ne faut pas brûler les étapes. Mais les moralistes ne pensent pas de même : de toute nécessité, il faut brûler les étapes. Ce n'est pas en plusieurs générations que nous monterons lentement de la vulgarité à la distinction ; c'est dans le même homme, c'est en peu d'années, qu'il va falloir secouer ce limon et faire apparaître dans son plus bel éclat la distinction humaine. Négliger ce point ce serait exposer Dieu au mépris dans la personne de son prêtre. Aussi ce ne

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•sera pas trop de tojis nos olTorls réunis, des leçons du supérieur, des corrections du directeur, de la haute tonalité de distinction imprimée au Séminaire par les exemples de tous les maîtres pour tirer nos jeujies gens de toute bassesse, de toute vulgarité, de toute trivialité, et les couvrir de ce vêtement d'honneur que tissent à l'homme les manières simples et avenantes, les paroles aimables et toujours dignes, les prévenances agréables, les procédés délicats, le sacrifice de l'amour-proprc «t de la mauvaise humeur, le souci du bon plaisir d'autrui. Tel est le premier trait à mettre sur le cher (( limon » que nous avons à façonner.

Non mnlti sapienles. De ces jeunes gens bien élevés nous ferons aussi des sages. Que signifie, sur les lèvres de saint Paul, ■ce terme de sagesse ? L'apôtre veut dire, assurément, que c'est parmi les ignorants, et non parmi les gens cultivés, que s'est recrutée la première troupe chrétienne. A mon tour, je dirai que nos recrues sacerdotales ne sortent pas, en général, des milieux les plus cultivés, non multi sapientcs et que c'est notre devoir de les initier à la sagesse, c'est-à-dire d'ouvrir leur esprit au savoir et de le régler par la mesure.

Je sais, Messieurs, qu'il nous arrive des jeunes gens d'intelligence puissante et très aptes aux travaux de l'esprit. Plusieurs, même, ont conquis des grades honorables dans les lettres ou dans les sciences et promettent de jeter de l'éclat dans une carrière intellectuelle. Mais le nombre en est restreint ; la plupart sont ordinaires, de toute moyenne envergure, non point parce qu'ils sont séminaristes, mais parce qu'ils sont tirés de la masse humaine, très bornée dans son ensemble. Quelques études qu'ils aient faites, ils sont encore très novices dans la science religieuse ; plusieurs même nous étonnent par leur ignorance en matière théologique, tant la première instruction chrétienne est négligée jusque dans les milieux les plus pratiquants. Ce qui manque le plus à tous, c'est ce que j'appellerai du nom de savoir d'homme, cet ensemble de connaissances qui s'acquièrent par le fait de la vie : tandis que

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Cf'ilains jouiios f^'ons ont Ijcaiicoup appris parce qu'ils ont \ovag('% nos srminarislos ont pou vu et pou amassé en fait trobservalions ; tandis cpio los enfants des milieux bourgeois se sont ouverts à nombre d'idées par les lectures et les conversations de famille, nos séminaristes, ayant grandi dans des milieux modestes, ont peu entendu et n'ont été initiés ni aux arts, ni aux lettres, ni à l'histoire, ni aux sciences, à rien dece qui constitue la culture naturelle ; tandis que les jeunes gens aisés ont fait sur une plus large échelle l'expérience des situations mulliplos de la vie et ont pris quelque maturité au contact d'événements très divers, les nôtres, confinés dans un cercle étroit, ont moins expérimenté, et partant ils sont restés plus naïfs et plus exposés aux surprises de l'existence. Eussentils beaucoup appris dans les livres, qu'il leur resterait encore cette lacune d'avoir trop peu appris dans la vie.

Et cependant ils sont destinés à être la lumière du monde et le sel de la terre ; leurs lèvres doivent distribuer le savoir et leur langue distiller la sagesse. Les gens du monde no pardonnent pas au prêtre de manquer de lumière et de prudence : ils attendent de lui la science et le bon conseil. Ils supposent en lui une vaste science : oh ! non pas la science des astres, de la mécanique ou des mines profondes, mais la science de l'homme et de Dieu, la science de la vie et de la mort, la science du temps et de l'éternité. Ils lui demandent de leur éclaircir le problème des origines et de la fin, le problème moral et social, et de leur dénouer l'énigme de la destinée. Pour répondre à des questions si hautes, le prêtre a besoin d'une philosophie très approfondie, d'une théologie très étudiée jusque dans sa source. d'une expérience humaine consommée dont il ait pris les données dans sa propre conscience et dans la conscience des individus qu'il a fréquentés. Aucune naïveté ne lui sied ; rien ne doit lui échapper des choses divines et humaines. Et ses paroles ont des retentissements si lointains qu'elles doivent être toutes marquées au coin de la sagesse et n^xprimer que des pensées justes.

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Qiicllo IjhIic, Mcss'kmiis, (|U(mIc foiiiior (lo tels ospiils ! C'est pouilani la nùtn\ Kllc com prend dos parties aisées, parce (pi'elles sont classiques ; mais elle comprend aussi des parlies très diU'iciles, parce (prelles n'entrent dans aucun proj,Mamme. 11 est relativement aisé d'initier nos élèves à la phiiosoj)hie. à la théologie, à riiistoi rc, à l'ascétique, au droit canon, etc.. .; nous a^ons de bons manuels, ([ui sont susceptibles d'être améliorés tous les jours ; nous avons d'excellents maîtres, dont lo zèle et le savoir-faire peuvent se perfectionner sans cesse. Nous donnerons sans peine ce que j'appelle le savoir livresque ; i! ne dépend que de vous de faire tomber, à cet égard, le « limon » de l'ignorance. Mais suppléer dans nos jeunes gens à l'expérience personnelle qu'ils n'ont pas, leur apprendre les leçons de la ^ ie réelle tout en les tenant très loin de ses contacts, leur inculquer cette sagesse pratique qui n'est d'ordinaire lo fruit ([ue de longues obser>alions, former à la justesse et à la modération dans les idées de jeunes esprits dont les tendances non encore réglées iraient si naturellement aux excès, voilà le point dilFicile de notre mission intellectuelle, voilà le cliamp de ])ataille où nous laissons trop volontiers nos élèves se débattre seuls ; voilà l'œuvre, aussi capitale dans ses conséquences qu'imprécise dans ses détails, vers laquelle doivent converger tous les eiTorts concertés de la direction du séminaire.

Mon miilti potentes. Pas plus que les premières conquêtes du christianisme, les recrues du sacerdoce moderne ne se font parmi les puissants du siècle, les éléments adoptés sont infirmes et faibles, i/ifirmn miiiidi ; il appartient à la grâce de l'éducation de les rendre forts et indomptables.

Les puissants de ce monde sont ceux qui exercent de l'empire sur les hommes et dirigent le cours des événements. Celte autorité qui commande prend sa source ou bien dans la situation qu'on occupe ou bien dans le pouvoir d'influence personnelle dont on est doué : l'autorité est à son faîte quand elle procède à la fois de la situation et du pouvoir d'influence. Or le pouvoir d'influence d'un individu dépend tout ensemble desa valeur

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morale, de son énergie de caractère et de sa condition sociale : par sa valeiir morale, l'homme se maîtrise lui-même, met de l'ordre dans ses facultés et dans sa vie, assujettit ses sens à la volonté et sa volonté au devoir ; par son énergie de caractère, l'homme ne réagit pas seulement contre les défaillances de sensibilité, mais il est intrépide devant les forces de la nature et il ne tremble devant aucun de ses semblables ; par sa condition sociale suivant les richesses qu'il possède, suivant l'éducation qu'il a reçue et suivant les relations qu'il s'est créées, il peut être une place forte qui défie tous les assauts, ou un champ mal gardé livré à tous les pillages.

Des faibles selon le monde, voilà ce que sont les jeunes gens qui nous arrivent ; des puissants capables d'assez d'ernprise sur les hommes pour y implanter le règne de Dieu, voilà ce qu'ils doivent devenir entre nos mains. D'abord mous et friables comme l'argile, finalement fermes et résistants comme le bronze : telle est la transformation qu'ont à subir nos jeunes élèves.

Que d'abord ils soient faibles, qui ne l'a constaté, qui ne le comprend ? Si encore ils avaient achevé leur conquête morale, si du moins leur âme s'était toujours rendue maîtresse de leurs sens ? Mais, hélas ! souvent les luttes sont mêlées de victoires et de défaites ; l'homiiic n'est pas encore totalement dégagé du « limon ». Tant que celte première faiblesse demeure, n'apparût-elle que par intermittence, le prêtre ne se trempe pas. Aussi quel souci n'avons-nous pas de hâter cette délivrance et de rendre d'abord nos jeunes gens maîtres chez eux. Et ce n'est pas sur un seul point moral, si important soit-il, que nous voulons assurer cet empire de l'âme ; c'est sur le terrain intégral de la morale que l'âme du séminariste doit établir son règne. A vivre moralement sur toute la ligne, quelle puissance intérieure de vie ne développe-t-on pas en soi ?

Si la conquête morale est faite, il reste encore à vaincre la faiblesse de caractère. Un caractère faible est celui que la crainte abat, que l'opposition désarme, que l'attrait séduit ; il

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îiacrifio lo devoir plutôt que d'nirronler la diniciillé. Ce manque de vaillance a pour cause, dans nos séminaristes, une défiance exagérée à l'égard d'eux-mêmes et une timidité instinctive en face des hommes ; ils n'osent se produire, ils n'osent s'affirmer, ils n'osent résister. Peut-être nous rendons-nous peu compte de ce défaut, parce qu'il se cache sous une obéissance facile. Mais il se révélera plus tard, lorsqu'il éteindra l'esprit d'initiative et paralysera les entreprises du zèle. Ce n'est pas une petite tâche que d'apprendre à nos jeunes gens à n'avoir d'autre crainte que celle de Dieu, à se confier en eux-mêmes sans présomption, à être fiers et hardis devant les hommes sans forfanterie, à entreprendre sans imprudence, à poursuivre leurs desseins sans précipitation, en un mot à vivre leur sacerdoce sans peur.

Si leur courage faiblit si aisément, c'est qu'ils ont conscience de l'humilité de leur condition sociale. Ils tiennent si peu de place dans le monde ! Ils sont pauvres, ils sont isolés et ignorés, ils ont encore peu développé leur personnalité par l'éducation. A quelle influence sociale pourraient-ils prétendre ? Qu'il y ait là un dommage fâcheux pour l'apostolat, c'est évident. Mais comment remédier à cette faiblesse ? A nos jeunes gens nous ne pouvons ni donner ni promettre la fortune ; s'ils sont dégagés de la richesse, ils devront compenser par ailleurs la surface qu'elle procure. Ni leur famille ni leur collège ne leur ont ouvert de relations socialement étendues ; si leur formation a gagné en force intérieure du fait de cette solitude, ils devront compenser par ailleurs ce qu'elle a perdu en extension. Ces compensations seront tirées de la valeur même de leur éducation : par leur savoir et par leurs vertus, ils forceront l'estime et le respect ; leur zèle sera si entreprenant qu'il les arrachera à leur isolement et les portera vers les âmes ; leur bonté sera si enveloppante qu'ils attireront les cœurs ; leur dévouement sera si visiblement désintéressé qu'il provoquera l'attachement et la reconnaissance. Ainsi la force sociale de nos prêtres, avec sa puissance d'emprise sur les peuples, sera le fruit de leur

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éducation, et, dès lors, Messieurs, la récompense de notre travail.

Qu'il est consolant pour nous, Messieurs, d'entrevoir de tels effets comme prix de notre labeur ! Lorsque nous aurons agi sur ces éléments si humbles, qui n'ont encore ni la dignité, ni la sagesse, ni la force, que nous serons heureux de voir émerger de ce « limon » l'homme aux traits nobles, sages et forts !

La Bible nf)us raconte que Dieu, lorsqu'il eut façonné la statue hurniiine, « souffla dans ses narines et en fit par là un être animé ». Telle est aussi la seconde pailie de notre tache. A mesure que nous dégageons l'homme et le prêtre de l'argile ou du maibre, nous lui insufflons la vie. La forme extérieure dont nous dotons la matière travaillée par nos mains aurait bien peu de prix, si, en même temps, nous ne faisions jaillir au dedans l'étincelle de vie qui crée. Voyons combien ce souffle intérieur est nécessaire, et quelles qualités il doit avoir.

Le souffle intérieur fait l'être vivant, crée la personne. C'est par son àme que l'être vivant sent, agit, se meut ; c'est aussi par son Ame que l'homme comprend, s'appartient, se décide, se gouverne. Sans âme, l'homme ne serait qu'une statue : par l'àme, la statue s'anime et devient capable de produire des actes. Il est arrivé que certains auteurs ascétiques, pour exprimer la perfection de l'obéissance, ont comparé l'homme qui obéit à une statue ; de même qu'une statue n'a aucune volonlé propre, aucun désir personnel, aucun mouvement spontané, ainsi le parfait obéissant abdique sa volonté, renonce à ses propres désirs, accomplit tous les commandements qui lui sont imposés par son supérieur. Mais cette comparaison de la statue, si expressive qu'elle soit, pèche par plus d'un côté.

D'aljord elle ne rend pas même fidèlement ce qu'est l'obéissance. Une statue n'obéit pas ; elle se laisse placer et déplacer

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ici ou là ; mais ollc n'cxt'ciilc aucun ordre, cllo ne va pas là où ou lui couuuaude daller. Au coulraiio, l'iKuniuo (jni obéit prèle l'oreille à la voix quiordoune ; il en reconnaît l'autorité; il sait qu'il a le devoir de s'y soumettre ; j7 va là où le supérieur Aeut qu'il aille ; il fait l'action qu'on lui enjoint d'accomplir. Il ra, il fait : voilà ce qui le distingue de la statue, voilà ce (pii révèle dans son obéissance un acte d'homme. Et pour rester dans la notion vraie de l'obéissance, je ne dis pas qu'il se soumet parce' qu'il juge raisonnable ce qu'on lui ordonne : car cette façon de se soumettre est la ruine de l'obéissance ; mais je dis qu'il se soumet /)arce 7u'// /Tco/î/m/M'aulorité de celui qui lui commande. L'obéissance procède donc d'un acte intérieur ; elle est donc active de sa nature ; elle suppose donc une Ame qui entend, qui discerne, qui se détermine, au dedans de celui qui obéit. Etant à ce point personnelle, l'obéissance devient un mérite.

11 y a plus. L'homme n'a pas qu'à obéir; réduite à cette .seule vertu, la vie lui serait trop aisée. Il faut aussi qu'il prenne des initiatives, qu'il se décide et qu'il se meuve sans commandement. Le prêtre plus que tout autre, surtout lorsqu'il est dans le ministère pastoral, est tenu d'exercer constamment l'esprit d'initiative. Il a des règles qui le guident, assurément ; mais ces règles ne font que jalonner la roule. Sur le chemin ainsi tracé, que de décisions à prendre, quelle variété d'entreprises à exécuter, que de responsabilités à endosser tant pour la conduite personnelle que pour la direction des âmes et des œuvres.

Lorsque le jeune prêtre arrive dans la paroisse qui lui est confiée, il n'y est pas un simple transmetteur d'énergie, mais un principe de vie. 11 faut qu'il se suffise, qu'il marche seul, qu'il gouverne par lui-même, que son cœur soit le foyer d'où jaillit et rayonne la vie religieuse. Il n'est pas un ressort mécanique que fera jouer automatiquement la parole de son évoque ; il est un être vivant, intelligent, responsable, qui écoute, qui comprend, qui interprète, qui applique suivant les cir-

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constances les ordres de son chef hiérarchique. Quelle tâche est donc la nôtre, puisqu'elle consiste à créer dans les jeunes clercs une âme qui vive ! Tâche difficile, puisqu'elle n'est Lien remplie que si nous pouvons dire avec assurance : « Ces jeunes gens sauront penser et bien penser, ils sauront parler et bien parler, ils sauront agir et bien agir. » A l'exemple du Créateur, nous avons donc à leur insuffler une âme, disons un esprit.

Mais quel sera cet esprit ? L'Esprit de Dieu, évidemment.

Or les théologiens nous ont appris à distinguer en Dieu deux vies : la vie ad extra, qui s'exprime au dehors par la Création et qui se reflète dans les œuvres de la nature ; la vie ad Intra^ qui se déploie dans l'union des trois Personnes divines et qui se communique aux hommes par l'ordre surnaturel. Par la nature, l'homme participe à la vie de Dieu Créateur ; par le surnaturel, il participe à la vie même de la Trinité. 11 eu résulte que plus un homme développe en lui-même les dons de la nature, plus il communie à la vie de son Créateur ; et plus il développe les grâces surnaturelles, plus aussi il se pénètre de la vie intime de Dieu en trois personnes.

11 nous est aisé, maintenant, d'expliquer ce que signifie le souffle ou Esprit de Dieu dont, par nos soins, doivent être animés nos jeunes clercs : c'est l'Esprit de l'Auteur de la nature, avec l'Esprit de l'Auteur de la grâce. Avec l'Auteur de la nature, nous en ferons des hommes ; avec l'Auteur de la grâce, nous en ferons des chrétiens.

Que la sainte hantise du surnaturel ne nous fasse pas perdre de vue la nature; cet humble piédestal du surnaturel honorera d'autant plus l'être supérieur qui le couronne qu'il aura luimême été porté plus haut. Que notre premier souci soit donc de façonner des hommes qui ne le cèdent à personne en valeur humaine. Et comme ils sont, conjointement avec nous, les auteurs de leur éducation, inculquons-leur cette résolution de de-

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