LIVRE II
§1 Pour multiplier les Vocations
Les pages qui suivent n'ont aucune intention de polémique : elles sont d'ordre tout pratique.
Quelque opinion qu'on adopte sur la nature de la vocation, le même devoir s'impose à tous ceux qui ont à cœur le souci des intérêts catholiques : c'est le devoir de rechercher et de former des ouvriers évangcliques.
Leur nombre, en effet, est notablement au-dessous des besoins de l'apostolat. Rien qu'en France, les paroisses qui manquent de pasteurs se comptent par centaines dans beaucoup de nos diocèses : encore la disette de prêtres menace de s'accentuer. Par le fait, le recrutement de nos missionnaires baisse de son côté : tandis que le catholicisme accusait, depuis cinquante ans. un mouvement d'expansion, il va subir, à l'étranger, un fâcheux recul. Les Congrégations religieuses, tant d'hommes que de femmes, éprouvent la même souffrance ; elles gémissent moins des lois d'expulsion qui les ont frappées que de la désolante stérilité de vocations qui tarit leur recrutement.
Dans CCS (louloureuscs conditions, on comprend que les f esprits clairvoyants se prcoccnj)cnl, principalement au point de vue pratique, de celte grave ({ueslion des vocations. Moins il y aura de prêtres, plus le champ sera librement ouvert au vice et à l'erreur : j'.ijouterai même - — dût celte proposition paraître paradoxale à plus d'un lecteur — que, moins il y aura de prêtres, plus leur Aaleur baissera. De là cette sollicicitude justement inquiète, que Pie X a témoignée à plusieurs reprises, et qui s'est exprimée dans des lettres pressantes de presque tous nos évêques de France. Aux prêtres et aux fidèles tous recommandent de chercher et de préparer de jeunes recrues pour le Sacerdoce.
Campagne nécessaire, mais mission fort délicate, que cette entreprise d'attirer vers les fonctions sacerdotales de jeunes âmes jugées dignes d'y aspirer. Comment devront se comporter, dans l'accomplissement de cette lâche, ceux à qui elle incombe, comme les prêtres, ou ceux qui l'assument par zèle, •comme les personnes vouées aux œuvres.
Il est juste de commencer par la prière. C'est, d'ailleurs, Notre-Seigneur lui-même qui le dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont rares. Priez donc le maître de la moisson, qu'il envoie des ouvriers dans son champ. »'
C'est à Dieu, en effet, qu'il appartient de choisir et d'appeler les ouvriers évangéliques. Il ne s'agit pas d'une tache humaine à remplir, mais d'une mission surnaturelle à recevoir. Cette mission divine. Dieu la confie à ceux qu'il a marqués et préparés pour cet office. Aussi est-il expressément dit, dans les Ecritures, que Dieu se réserve d'investir de ce ministère sacré ceux qui ont été l'objet de son élection. « Ce n'est pas \ous qui m'avez choisi, dit Jésus à ses apôtres ; mais c'est
* Matth., 1\, 37.
pon» Ml i.tii'i.ikh i.iîs vocations 61
iiiiti (|ui vous ai choisis et (jui vous ai établis, afin qxnt vous allie/, et que vous produisiez du fruit. »* Saint Paul, à son tour, parle dans le même sens. « Personne n'a le droit d'assumer de lui-même cet honneur; celui-là seul qui est ajipelé de Dieu, C(imme Varon, (y doit aspirer). C'est ainsi que \v (llirist même n'a point pris sur lui de se faire Pontife ; mais il a reçu le pontificat de celui qui a dit : Tu es mon Fils, aujourd'hui, je l'ai engendré. »' Si donc les portes du sanctuaire ne doivent s'ouvrir qu'à ceux que Dieu même a désignéset façonnés, c'est à Dieu qu'il appartient de peupler son Eglise de ministres saints, et notre premier devoir est de luL demander avec insistance de pourvoir à la pressante nécessité que nous ressentons d'avoir des prêtres nombreux et saints.
Mais comment s'exprimera notre prière? Elle pourrait assurément se contenter de paroles générales et dire à Dieu : <( Seigneur, donnez-nous des prêtres, puisqu'ils sont indispensables au salut des âmes. » Cependant il est permis de prier eu termes plus explicites, non pas pour Dieu, que nous n'avons pas à instruire, mais pour nous, dont le zèle a besoin d'êtreéclairé et stimulé. ?sous dirons alors : « 0 Dieu, qui êtes lemaître des cœurs, et qui les façonnez à votre gré, daignez, élire pour le sacerdoce un grand nombre d'enfants. Mettez, d'abord dans leurs âmes ces dispositions de piété, ce goût deschoses religieuses, cette fleur de pureté, ces ressources d'esprit et de volonté qui sont si nécessaires à vos ministres. En mêmetemps, inclinez ces âmes vers vous, vers les renoncementsqu'impose la vie sacerdotale, vers les œuvres apostoliques qui en sont l'exercice, afin qu'elles y entrent sans violence, avecélan, et sans plus regarder en arrière. A nous, Seigneur, accordez de discerner celles que vous avez choisies, afiu que nous allions au devant d'elles, que nous leur facilitions l'entrée dans, votre sanctuaire, que nous leur donnions prudemment cette^ assurance que leur vie doit vous êtes consacrée.
' Joan., XV, 10.
* Hebr., V, 4 5.
Ce doit être en effet le double effet de la grâce : d'un côté, ■ d'incliner les enfants vers le sacerdoce ; de l'autre côté, d'éclairer ceux qui sont chargés de les y faire avancer.
Car la prière n'est point, dans les desseins de Dieu, le seul moyen que nous ayons de recruter des prêtres. Notre-Seigneur ne s'en est point contenté ; après qu'il avait prié durant la nuit pour la formation de son Eglise, il allait à la recherche de ses apôtres : au lac de Tibériade, il appelait Pierre et André, Jacques et Jean, et leur disait : « Venez avec moi, je vous ferai pêcheurs d'hommes » ; il passait devant le comptoir du publicain Lévi et lui disait : « Suis-moi. n A son exemple, saint Paul, dans les villes qu'il avait évangélisées, désignait les hommes qui prendraient soin des fidèles, et il leur imposait les mains pour les consacrer prêtres. Ainsi a procédé l'Eglise à travers les siècles : elle n'a jamais livré au hasard des circonstances le noble héritage du sacerdoce ; elle en a confié elle-même les augustes pouvoirs à ceux de ses fils qu'elle jugeait les plus dignes de les exercer. Que de fois les Saints, dans un mouvement de foi saintement inspiré, ont pris la main des jeunes gens et des hommes qui hésitaient à assumer les responsabilités sacerdotales et les ont hardiment intçoduits dans les rangs de la milice sacrée ?
iVous prions Dieu pour qu'il jette dans les âmes les germes de lavocation ; mais, notre prière dite, il nous reste à cultivercetle terre pour que la semence lève, pour quelle monte par étapes successives jusqu'à la moisson. Dieu a sa part — et c'est la première — dans l'œuvre des vocations, mais l'homme a aussi la sienne, et, bien qu'elle soit de second ordre, elle est si importante que, sans elle, nombre de vraies vocations n'aboutiraient pas, tandis que de fausses vocations menaceraient -d'encombrer l'Eglise.
11 y a des âmes, en effet, qui s'ignorent. Elles ont été pré-
POl H Ml I.TII'I.IKU LES VOCATIONS 63
^CI^ôos (lu mal. elles portent en elles le goût de Dieu, elles sout toutes pénétrées de sentiments désintéressés et généreux : mais elles ne savent pas le don de Dieu, elles ne ressentent aucune aspiration pour le dévouement sacerdotal ; les germes sacrés de vocation, s'ils existent, dorment cachés dans le sillon de leur cœur : ils ne se révéleront à leur conscience que si une main charitable les y éveille. Si un appel se produit (lu dehors, il trouvera dans ces âmes un écho prompt et fidèle ; mais cet appel est nécessaire, et il importe qu'une voix discrète le prononce.
11 y a d'autres âmes également prévenues des grâces de Dieu qui ont senti naître dans leur cœur des commencements d'aspiration, qui aimeraient à livrer leur vie au service des autels ; mais, timides, elles n'osent mettre au jour l'expression de ces désirs ; humbles à l'excès, elles se tiennent pour indignes du sacerdoce, et elles enfouissent dans le silence, comme des pensées présomptueuses dont elles se font un reproche, ces inclinations saintes que Dieu même avait formées en elles. Que leur manque-t-il, pour que cette vocation perce l'écorce qui la retient captive ? 11 leur sullirait cju'une main amie vînt ouvrir leur conscience fermée, qu'une parole d'encouragement vînt dissiper leurs craintes, qu'un messager de Dieu vînt répéter tout haut à leurs oreilles l'appel qui a déjà retenti tout bas au fond de leur être. Ainsi seraient recueillies, par d'opportunes interventions, des vocations exposées à périr.
Par contre, il n'est pas rare que de fausses vocations prétendent à l'honneur du sacerdoce et cherchent à faire irruption dans les rangs du clergé. Moins elles sont fondées, plus elles sont bruyantes. Elles sont le fait de jeunes gens qui, pour mieux dissimuler leurs inaptitudes intellectuelles et morales réclament à grands cris les saints ordres au nom d'un invincible attrait qu'ils nomment appel de Dieu. Dès le xvii* siècle le sage Tronson, dans la troisième de ses Méditations ecclésiastiques, mettait les directeurs en garde contre les faux attraits;
fii LA VOCATION
ajirès avoir prouvé que l'aUrait n'est ni une marque Infaillible ni une marque nécessaire de la vocation sacerdotale, il indiquait les signes qui témoignent d'un attrait digne de confiance : il doit être désintéressé, bien réglé, paisible, persévérant. Pour faire subir à ces inclinations le sévère examen qui préviendra toute fâcheuse surprise, ne faut-il pas encore qu'un homme autorisé prenne sa part dans l'œuvre si grave de la sélection des vocations ?
Il ne faut donc pas dire que, dans l'œuvre des vocations, il suffit de prier, d'attendre et de laisser faire. L'attitude passive n'est pas la règle la meilleure ; il y a lieu d'agir pour susciter et pour éprouver les vocations.
A qui incombera cette tache ? Elle est, en principe, l'œuvre de l'évoque, car c'est à lui qu'il appartient de choisir et d'ordonner les membres de son clergé. Mais, dans les vastes diocèses surtout, absorbé qu'il est par d'autres occupations, retenu loin des contacts intimes qui révèlent les âmes avec leurs aptitudes et leur désirs, il doit s'en remettre, pour l'accomplissement de ce devoir, à la sollicitude des prêtres, des éducateurs et des parents chrétiens. C'est donc à tous ces auxiliaires de l'évêque, qui ont le bonheur d'approcher les âmes jusque dans l'intimité, qu'est dévolu ce rôle de multiplier les vocations sacerdotales.
Qu'ils se gardent cependant de les moissonner au hasard. Qu'ils n'aillent pas, sous prétexte de ramasser des gerbes plus fortes, cueillir les mauvais épis avec les bons. Il ne faut que de bons grains pour la table du Seigneur ; et s'il y a parfois danger de s'y méprendre, un sage discernement écartera tous ceux que le mal a piqués. C'est dire qu'avant d'entreprendre des démarches près d'un enfant ou d'un jeune homme, il est nécessaire de s'enquérir de ce qu'il est et de ce qu'il vaut. Il ne servirait de rien, il serait même nuisible de peupler nos séminaires de sujets qu'en conscience il faudrait renvoyer plus tard. Cherchons le nombre mais aussi la qualité
En conséquence, on laissera suivre les voies du monde à ceux
roi U Mll.Tin.IER LES VOCATIONS 65
i\uc (le ^MiiNos iiiliiiniir's (lôfoinioiil cl que l'Kglisc dcclarc irrc- ^uliois. à couxdonl rosjiril trop borné ou fâcheusement faussé, no pourrait s'otmir aux sciences ecclésiastiques ou porter des jugements justes sur les consciences, à ceux qui auraient contracté de bonne heure quelques-unes de ces habitudes mauvaises et de ces plaies d'âme qui ne se guérissent jamais tout à fait, à ceux qui, ]>ar des malheurs de famille ou des fautes personnelles sont frajipés de tares déshonorantes et irrémédiables. Conmie il y a, dans la carrière, des blocs inférieurs dont on déclare tout <le suite qu'ils ne seront pas des pierres angulaires, ainsi il y a, sur les bancs de nos écoles et de nos œuvres catholiques, des enfants où l'œil exercé verra sans retard qu'il n'y a pas matière à vocation sacerdotale. L'idonéité, nettement perçue ou sérieusement fondée, est donc une condition requise, sans laquelle aucune avance ne pourrait se faire prudemment.
Quand les aptitudes de l'enfant donnent bon espoir qu'une vocation y sera en terrain fertile, qu'alors on agisse sur lui pour le gagner, s'il se peut, à la pensée du sacerdoce. Mais quel procédé suivra-t-on ?
Je distinguerai ici deux voies principales : la voie d'autorité •et la voie de persuasion.
Dans la voie d'autorité, l'influence qu'on exerce sur l'enfant lient du commandement : on le pousse, on l'entraîne plutôt qu'on ne l'attire. On lui montre le chemin du sacerdoce et on lui dit : <( Voilà où Dieu t'appelle. » On le tient pour incapable de décision personnelle ; il réfléchira plus tard, et il confirmera ou bien il anéantira la résolution qu'on lui a d'abord imposée. On n'attend pas qu'il manifeste de goût ni qu'il exprime des désirs ; puisqu'il est bon enfant, qu'il aille au séminaire, il verra ensuite.
La voie de persuasion suit une direction tout autre. La première orientation que prend un enfant est chose si grave, que, pour la carrière sacerdotale comme pour toutes les autres car-
CONTIIIBUTION A l'ÉULCATIO.V DES CI.EBCS. 6
06 LA VOG-VTIOX
rières, on ne veut pas qu'il s'engage autrement que par inclination. Cela ne veut pas dire qu'on l'abandonnera à lui-même ; au contraire, on agira sur son esprit, sur son cœur, sur sa volonté, pour qu'un attrait, si humble qu'il soit, se fasse jour et que l'enfant ait justement l'impression que c'est librement, et non par contrainte morale, qu'il se détermine pour le Séminaire.
Tandis que par la voie d'autorité il y est conduit, par la voiede persuasion il y va.
La voie d'autorité semble entraîner de telles conséquencesqu'on ne peut la conseiller sagement pour le recrutement du clergé.
Il n'est pas, dans le monde, un seul état de vie où l'on engageun enfant sans consulter préalablement ses goûts. L'expérience a tant de fois montré aux familles les inconvénients d'une pression exercée sur l'adolescent dans le choix d'un métier, qu'elles l'amènent à décider lui-même de l'emploi de son existence. Les circonstances, assurément, influencent sa détermination : mais pour influencés que soient ses goûts, il n'en va pas moins spontanément là où il aime. Et c'est la condition du succès. N'est-il pas juste, dans une affaire aussi grave que celle de l'entrée au Séminaire, de n'avoir pas moins de respect pour la volonté de l'enfant ? Une pression extérieure ne serait-elle pas plus déplacée là qu'ailleurs ? Dieu veut à son service des hommes libres et non des esclaves, 11 importe donc que dès les premiers pas dans le sentier qui mène au sacerdoce, le jeune homme sente que sa démarche a été libre et joyeuse, et nullement contrainte et résignée.
D'ailleurs, que serait-on endroit d'attendre d'adolescents qui n'auraient franchi le seuil d'un Séminaire qu'en subissant l'ascendant de volontés étrangères à la leur ! Quelle ardeur apporteraient-ils au travail? Quel élan témoigneraient-ils dans la piété ? Quel effort accompliraient-ils pour se former à la vertu ? Lâcheté, dégoût, médiocrité, ou pis encore : voilà les traits des jeunes élèves ainsi embauchés. 11 faudra les congédier, sinon ils deviendront un danger pour leurs camarades. Le déchet est fatal : il aurait dû être prévu. Plaise à Dieu que le contact de ces
roi 11 MULTIPLIER LES VOCA.TIONS 67
pclits iutrus iiail pas été. pour les bons, une cause d'amoindrissement moral.
Supposons que l'amour-propre leur communique de l'énergie pour le travail et leur inspire une vraie dignité de tenue. Un jour viendra pourtant, vers la fin de leurs études classiques, où se posBja la question de leur avenir. Comment se résoudra- t-elle ?
Pour un petit nombre d'àmes d'élite qui, le long du chemin, ont pris le goût de Dieu et ont ouvert leur cœur au désir du sacerdoce, une franche décision sera prise en faveur de l'état ecclésiastique. Mais dans la plupart des autres, la vocation n'aura pas fait un pas ; entrés sans inclination, ils sont restés sans inclination. Pour qu'ils avancent il faut que sur eux s'exerce une pression nouvelle. C'est alors qu'on distingue deux sortes de jeunes gens.
Les uns, intelligents, capables de se créer une situation dans le monde, ayant assez de caractère pour affronter le mécontentement de bienfaiteurs dévoués et vénérés, et pour ne pas reculer devant la déconsidération momentanée de leur milieu, déclarent qu'ils ne poursuivront pas une carrière qui n'avait jamais d'ailleurs été dans leurs goûts.
Les autres, qui pensent au fond de même, mais qui se sentent incapables de se faire une vie par eux-mêmes et qui sont trop timides pour encourir des reproches d'ingratitude ou d'infidélité, continuent leur course dans la voie où ils ont été mis et traînent jusqu'à l'ordination leurs âmes atones et dépourvues de généreux enthousiasme. Qui n'a senti, dans les séminaires, cette différence entre jeunes gens dont les uns vont à Dieu allègrement et les autres ne marchent que pesamment et comme à regret? Le contraste de leur attitude, tant au Séminaire que dans le ministère sacerdotal, s'explique d'ordinaire par le contraste même des sentiments qui ont présidé au premier départ : la spontanéité des débuts donne de l'entrain à toute la vie ; de même, le vice d'une pression initiale ne s'efface jamais tout à fait, et il se traduit d'ordinaire par l'ennui et l'apathie. 11 peut même aller jusqu'au regret : et, lorsque c'est dans le sacerdoce
que s'exprime ce regret, on aboutit, soit à un anéantissement moral résigné, soit à une rupture scandaleuse. Car tôt ou tard, la volonté prend une revanche des déterminations qui ont été imposées à sa faiblesse ou à sa timidité.
Tant pour la dignité du sacerdoce que pour les plus sacrés intérêts de l'Eglise et des âmes, il ne faut donc enrôler que des volontaires dans cette milice de l'apostolat. C'est pourquoi à la voie d'autorité, qui impose à l'enfant une volonté étrangère, il faut préférer la voie de persuasion, qui provoque en lui la volonté de se donner spontanément à Dieu.
Ce respect de la volonté libre de l'enfant n'implique pas, ainsi que je lai dit plus haut, l'abstention et le silence. Au contraire, c'est favoriser l'exercice de cette liberté que de parlera l'enfant pour éveiller son attention sur le sacerdoce, pour lui en faire connaître les fonctions, pour lui en faire admirer la grandeur, pour lui en inspirer le goût. Car l'enfant n'est pas libre à l'égard de ce qu'il ignore ; il n'est libre qu'à l'égard de ce qu'il connaît et apprécie. Le gagner en l'éclairant, ce n'est pas faire pression sur lui. Et, comme c'est le but de la méthode de persuasion, elle n'est pas seulement légitime, elle doit être mise en œuvre.
Mais que faudra-t-il proposer à l'enfant pour lui révéler le sacerdoce et lui en inspirer le désir ? Les avantages humains qu'il procure ou ses caractères surnaturels et divins ? Poser la question, c'est déjà la résoudre : cependant elle vaut la peine d'être examinée de près.
Quels avantages humains peut-on promettre à un adolescent pour l'attirer vers l'état ecclésiastique ? Trois entre autres : le bien-être matériel, l'honorabilité de la situation, les jouissances de la culture intellectuelle.
On connaît le mot du paysan beauceron : « Ne te fais pas prêtre, mon fils ; c'est désormais un métier perdu. » L'inquiétude du sort matériel réservé aux enfants se fait jour princi-
POI H Ml I.TIIM.UCII LES VOCATIONS 6l)
paloiTKMit dans les familles. Aussi lui allrihue-l-on, pour une lar<,'e part, la baisse qui s'est produite dans le recrutement au momen'i de la Séparaliou. « Uendez la srcurité. ont dit alors l(>s économistes, et vous verre/, renaître les vocations. » L'asïurance d'avoir une position aisée serait donc un premier motif à faire valoir, du moins pour décider les parenls à nous donner leurs fils.
L'espoir d'une situation honorable en serait un second. Et, en effet, si le sacerdoce n'est plus, au point de vue du rang social, une condition aussi enviable qu'autrefois pour la noblesse et pour la bourgeoisie, il présente encore une élévation très appréciable pour les fils de l'ouvrier et du cultivateur. Il les met dans un milieu et il leur donne un crédit au-dessus de leur naissance. Ce qui reste d'honneur attaché aux fonctions sacerdotales suffît donc encore à provoquer des vocations.
Certains enfants pauvres, ayant à l'école du succès dans leurs études, et épris du goût des lettres, mais trop dénués de ressources pour satisfaire cette inclination, se laisseraient prendre par le désir d'une haute culture intellectuelle. Dès lors, on peut leur dire :(( Entrez confiants, on vous instruira ; si, chemin faisant, la vocation vous vient, vous serez prêtres ; si vous penchez plutôt vers une carrière mondaine, vous serez en état de l'embrasser. » On espère que ce nouveau motif permettrait d'ajouter quelques conquêtes.
Ce n'est point avec de tels appâts que les âmes se gagnent pour le sacerdoce. Ils sont trop vils pour être invoqués, leur emploi serait d'ailleurs tout à fait inefficace.
Ils auraient leur valeur, s'il ne s'agissait que de faire envier des situations humaines ; des motifs humains pour atteindre des fins humaines, rien de plus naturel ; mais quand il s'agit du sacerdoce, ces vues intéressées n'ont aucune proportion avec le but à réaliser. Ce sont nos motifs d'action qui façonnent notre âme ; or des motifs humains ne nous façonneraient que des âmes humaines ; mais des âmes purement humaines ne sont pas en harmonie avec la situation toute divine que con-
fère le sacerdoce ; c'est donc avec des âmes diNiuisces par des intentions surnaturelles qu'il faut aborder la vie sacerdotale. L'esprit d'intérêt ferait des ambitieux, et non pas des prêtres.
Ces motifs inférieurs, du reste, n'auraient pas même, à l'époque où nous sommes, le pouvoir de multiplier les vocuî^ lions.
S'agit-il de la fortune ? Elle n'est point si considérable, qu'elle puisse tenter la convoitise : à part de rares exceptions, elle ne dépasse pas une honnête aisance ; elle met à peine à l'abri du besoin. Que de situations, dans le commerce ou dans l'industrie, offrent plus de bien-être et conduisent plus sûrement à la richesse ! D'ailleurs, l'argent ne déterminera jamais personne aux sacrifices qu'impose la vocation. Demandez aux Congrégations si leur recrutement est en proportion de leur prospérité matérielle ? N'est-ce pas dans le temps de leur pauvreté que le nombre leur est venu avec la ferveur ? N'est-ce jias à mesure qu'elles ont monté vers la fortune que leur vie a subi une déchéance? Non, on ne gagnera personne par l'appât du gain ; et si quelques âmes avaient cédé à cet attrait, elles ne seraient pas dignes du sacerdoce.
S'agit-il de la considération ? Que pouvons-nous, à cet égard, promettre aux enfants ? Ne voient-ils pas que nous sommes tous les jours insultés par les uns, dédaignés par les autres? Ne faut-il pas, pour entrer dans nos rangs, qu'ils soient prêts à braver l'injure et à supporter l'indifférence? Il est vrai, malgré tout, que le prêtre apparaît de condition bourgeoise, et que pour beaucoup d'enfants de familles médiocres, cet état représente une ascension sociale. Mais que de moyens s'offrent par ailleurs, à l'enfant, pour élever son niveau social ? Désormais toutes les carrières sont ouvertes à ceux qui ont de l'esprit et qui veulent travailler. Ne sera-ce pas plus tôt fait et moins douloureux à la nature de chercher hors du clergé l'honneur du rang ? Qu'on n'éveille donc point, dans l'enfant, pour le saisir, les sentiments de l'ambition : car d'un côté, il n'aurait que déceptions ; et, d'autre part, même s'il était satis-
l'OLIl MUI.TllM.IlMl I.F.S VOCVriONS 71
l'ail, le motif (!o sa n'sDlulion sor;iil Irop bas pour faire une àino do prètro.
11 fatil on (lii(> aillant {\v l'aniour du savoir. Certes, la culliirc ecclésiastique est fort étendue, et elle suppose d'abord des '.uimanités très soignées. Mais nous n'avons point le monopole (le la science et de la littérature : les bourses d'études sont aujourd'luii si noniljrcusos, rpie les pauvres eux-mêmes peuvent, presque satis frais, contonlor leur désir de vie intellectuelle. Cc[ appât des études serait donc désormais sans influence. Du reste, quelles vocations nous donnerait-il ? Des jeunes gens, Aonus à nous pour acquérir la science, nous abandonneraient à la fin de leur éducation bumaine. A supposer qu'ils entrassent dans les Ordres, ces « intellectuels » n'auraient pas proprement le tempérament sacerdotal ; ils seraient dépaysés dans nos rangs et n'y feraient pas de bonne besogne. Car le prêtre, si cultivé que nous le supposions, est avant tout un homme de sacrifice dans sa vie personnelle et un homme d'apostolat dans sa vie sociale. Le plus (( intellectuel » d'entre nous n'est proprement un prêtre qu'à la condition d'user expressément de son savoir pour avancer le rogne de Dieu. Ce n'est donc pas non plus avec l'attrait des études que nous multiplierons les vocations.
Quel appât présenterons-nous donc aux jeunes âmes pour les inviter à entrer dans le clergé ?
Si les motifs d'ordre naturel sont exclus comme vils et inefficaces, c'est aux motifs d'ordre surnaturel que nous aurons recours: l'amour de Dieu, le désir de sauver des âmes, le besoin d'une vie pure, la sainte passion du sacrifice et du dévouement. Ces motifs sont très nobles, et, quand ils ont prise sur les âmes, ils les remuent profondément, mais il est évident que c'est trop peu de les énoncer ; il y a une tactique à suivre pour les rendre agissants. Quelle est-elle?
C'est un piiiici j)o ([uo l'homme met sa vie là où il aime. Trahit sua (juenvjue coluplas. Ciiacun de nous suit la pente de son amour. « ^lon amour, disait saint Augustin, est le poids qui m'entraîne ; partout où je vais, c'est le cœur qui me conduit. » Chacun place sa vie là où il a placé son cœur. Ce sont les égarements du cœur (jui jellcnt la vie dans le travers : le bon placement du cœur assure ladignitéet la fécondité delavie. Voilà ce querévèlelaplusélémentaireobservation de l'existence humaine.
Si donc vous voulez qu'un enfant place sa vie dans le sacerdoce, faites que d'abord il y place son cœur : infailliblement, sa vie y suivra son cœur.
Mais comment faire pour y attirer son cœur? 11 faut que sa pensée en soit remplie jusqu'à l'obsession, qu'il en conçoive une estime qui aille jusqu'à la séduction, de là naîtra spontanément le désir qui met en marche vers l'objet aimé.
Pour que l'esprit s'ouvre à l'idée du sacerdoce jusqu'à s'en remplir, il ne suffit évidemment pas d'une instruction religieuse commune, rapide, superficielle, telle qu'elle se donne dans la plupart des catéchismes. Elle doit être sérieuse, étendue, traitant avec ampleur tout ce qui concerne la religion, son histoire, son influence sur la société, la place qui lui revient dans la vie de l'homme. L'œuvre sacerdotale, surtout, doit être longuement exposée : la mission du prêtre, son rôle sublime d'intermédiaire entre Dieu et les hommes, comment il est sauveur d'âmes, ami des pauvres, comment il lui incombe de soulager toute misère. Pour que cet enseignement fasse empreinte dans l'àme, il ne sera pas donné seulement à l'église et à des heures réglementaires, mais il reviendra sous toutes les formes, dans les conférences, dans les lectures, dans les conversations, partout. De cette façon, la pensée religieuse ne sera pas, chez les jeunes gens, une lumière fugitive qu'effacent les mille préoccupations de l'existence ; elle sera, sur leur horizon, comme un astre bienfaisant qui les enveloppe constamment de ses clartés. Cette habituelle présence des choses religieuses dans l'esprit exerce déjà sur la volonté une puissante action.
l'Ol II Ml l.ril'I.IICH LES VOCATIONS 7!^
Mais la \(»l()iil(' sera j)his n icIoiioiisouKMil (Mi(rani(''0, si le cœur, louclu' à son loin, se nit'l (le la partie. Or le conir s'éprendra d'amour pour la relii^ion, et ira juscpi'à lui livrer la vie même s'il la lient en irraude estime, el si. en yf^oulanl, il y trouve le bonheur. C-ar laniour. on le sait, naît toujours de la séduction : il s'attache à ce qui lui j)araîl le plus ^nand et le plus beau, à co qui lui procure les joies les plus intimes.
En conséquence, le cœur de l'enfant sera heureusement subjugué et séduit, si la religion, si le sacerdoce en particulier lui apparaît dans un éclat (|ue rien n'égale, si la piété chrétienne, en le mettant en contact avec Dieu parla prière et les sacrements, lui t'ait goûter un bonheur dont rien d'humain n'approche. Voilà notre vrai programme d'action près des enfants que nous voulons gagner à Dieu : les vocations ne poussent dans le sol des âmes que sous les rayons féconds de cette lumière et de cette chaleur.
Mais ce programme, qui le remplira?
Les parents, d'abord. Comljien de mères chrétiennes souhaitent de donner un fils à Dieu dans le sacerdoce ! Encourageons ce pieux désir, mais disons-leur que c'est trop peu de préserver leur enfant de tout mauvais contact, qu'il faut encore nourrir son esprit de pensées religieuses, lui faire goûter Dieu dans la piété, et exalter sou^cnt dcNant lui la beauté du dévouement sacerdotal.
Les maîtres de nos écoles chrétiennes sont investis d'un grand pouvoir sur l'àme de leurs élèves; ils ont mille moyens, s'ils veulent en user, de tourner les esprits vers les choses religieuses et de provoquer dans les cœurs les élans de générosité. Qu'ils sachent interrompre à propos leurs dictées et leurs calculs pour délasser les enfants dans une paternelle causerie ; et si, alors, des paroles de foi et de zèle jaillissent naturellement de leur cœur, elles tomberont surces jeunes âmes comme autant de précieuse* semences d'où naîtront des vocations.
Les prêtres surtout sont dans un continuel commerce avec les enfants : ils les instruisent au catéchisme, ils les dirigent en con-
fession, ils forment les plus pieux comme enfants de chœur au service des autels. Combien d'occasionsn'ont-ils pas de leur faire goûter la religion et de leur inspirer le désir du sacerdoce ! Rien qu'à vivre devant eux, suivant les vertus de leur état, ils les attireront par le charme de leurs bons exemples et par le rayonnement de leur bonheur. Car les âmes bien nées, pleinement soumises à la grâce, envieront naturellement une existence si belle et si heureuse. Mais que ne peuvent pas encore les prêtres bons, par leurs exhortations, par leurs attentions paternelles, par les générosités de leur dévouement? Il suffit de faire sentir aux enfants qu'on est à eux, pour prendre sur eux un irrésistible ascendant.
Cette action prenante se poursuit dans les œuvres de patronage. Cependant, c'est à la condition que la religion y domine sur les sports. Loin de moi la pensée de blâmer les jeux, les promenades, la gymnastique, les concours, etc., désormais en honneur dans nos cercles déjeunes gens. Tous ces exercices d'hygiène favorisent la santé, et, le plus souvent, la vertu elle-même en fait son profit. Mais il n'en est pas moins vrai qu'ils ne sont ni la raison d être de nos patronages, ni le motif pour lequel les parents nous y envoient leurs enfants : ils doivent donc être au second plan, et non tenir le rang principal. C'est la préservation et la formation morale des enfants par la religion que tous, prêtres, parents, bienfaiteurs, ont en vue. Or ce but ne sera atteint que si l'on instruit et si l'on fait prier les jeunes adolescents qu'on y rassemble. Je ne dis pas que ces exercices sérieux occuperont le plus de temps, mais ils prendront le plus d 'importance aux yeux des enfants et ils devront le mieux remplir leur esprit et leur cœur. C'est alors, mais alors seulement, que nos patronages catholiques deviendront un terrain favorable à la culture des vocations.
Dans toutes ces rencontres avec les enfants, que d'âmes, encore neuves et libres on peut attirer par des conversations bienveillantes, par des témoignages d'intérêt, par des lectures bien choisies, par des avances discrètement faites ! C'est avant l'âge de douze ans, alors que les enfants arrivent à la plénitude de laçons-
l'Ol H Mll.TllM.lKU LliS VOCVTIONS 75
<'i(>nco (rciix-niènios et (|u'ils u'diit pas encore fait choix d'un ('tat do vie. qu'il faut Icuir ouviir les voies du côlc sacerdotal. (V.iand ils auront coninicncé un apprentissage, ou que du moins ils auront jeté fermement leur dévolu sur un métier, la pensée decotavenirremplira tellement Icurespritqu'il sera très malaisé d'y implanter une idée contraire. Il importe d'arriver à temps, avant que la place ne soit j)risc par une résolution définitive.
Il Y a évidemment lieu de distinguer entre une forte éducation chrétienne et les avances concernant la vocation. Ce sont tous les enfants d'un groupe, d'une école, d'un catéchisme, d'un patronage, qu'il faut envelopper d'une chaude atmosphère de piété : car si le milieu n'était pas tout entier pénétré de vie religieuse, il ne produirait pas ces âmes d'élite auxquelles on pourra porter l'appel de Dieu, mais c'est seulement aux enfants les plus pieux, les plus intelligents, les plus vertueux, les plus dévoués, que seront faites des ouvertures personnelles en vue de la vocation.
Et qu'on ne soit pas arrêté par la crainte de circonvenir un enfant, par la peur de porter atteinte à sa liberté, on ne fait (lu'ouvrir la porte sur un sentier qui mène à la vie la plus noble, la plus féconde, la plus heureuse, que puisse ambitionner un homme, et il est aussi bien permis de faire valoir les promesses de cette carrière divine que d'exposer les avantages des carrières humaines. Ce n'est point y pousser de force les enfants. S'ils y éprouvent de la répugnance, ils sauront bien se défendre. Mais si des désirs encore imprécis étaient nés dans leur cœur, il ne faut rien moins que ces avances pour vaincre le respect humain et pour faire jaillir la parole qui exprimera le souhait timide des âmes réservées.
11 est d'ailleurs bien entendu que ce ne sont point des espérances humaines qu'on fait alors luire à leurs yeux. C'est une vie de sacrifice, de vertu, de dévouement, qu'on leur offre. Les jeunes âmes sur qui ces perspectives austères exercent assez d'emprise pour les attirer sont marquées de Dieu, soyons-eu surs, pour la vocation sacerdotale.
s II La Conservation des Vocations
La question du recru tcmonl sacordolal est assurément, personne n'en doute, une question >ilale pour l'Eglise. Car, si les prêtres sont la lôte et le cœur du corps mystique de Jésus- Christ, l'afiaiblissement du clergé, tant au point de vue du nombre que de la valeur, entraînerait le dépérissement de la société religieuse. Le nombre des ou^riers apostoliques est, d'ailleurs, toujours au-dessous de la tache à remplir : les évêcjucs, pour la plupart, ont moins de sujets que de postes à j)Ourvoir ; les congrégations ne peuvent répondre à toutes les œuvres qui les sollicitent ; les missions, surtout, absorberaient encore dix fois plus et vingt fois plus de dévouements. C'est pourquoi, même aux époques de foi vive, alors que les jeunes âmes prêtaient volontiers l'oreille aux appels de Dieu, c'était une grande œuvre que de u fouiller les chemins et les haies », suivant l'expression du Maître, pour y découvrir les vocations sacerdotales et en remplir la maison de Dieu.
Mais la recherche des vocations a doublé d'importance et de prix, depuis que de fâcheuses conditions de milieu ont rendu leur éclosion plus difficile. La foi est moins vive dans les familles, et la religion est exclue de la plupart des écoles ; en conséquence, les enfants, goûtant peu les choses saintes, sont moins inclinés qu'autrefois vers le sanctuaire. Au lieu de cette chaude atmosphère de vie chrétienne où les germes de vocation se développaient spontanément, les enfants respirent un air méphitique où avortent les plus généreuses poussées de la grâce. Les vocations sont encore nombreuses cependant, car