CHAPITRE l’UEMIEU
Etude anatomique de la racine d’une Polygalée.
Je me propose clans celle élude de rechercher l’origine de la conlormatioii parliculière de la racine du Polygala de Virginie, Pohjgala Senega, L. C’est à Tonnent (1), médecin écossais qui résidait à la Virginie, que l’on doit rinlroduction de cette racine en Europe. Elle arrive dans le commerce en morceaux irréguliers tordus sur euxmémes, portant à la partie supérieure une tête épaissie, divisée en rameaux tout recouverts par la base de nombreuses tiges. De cette tête part la véritable racine d’un diamètre variable entre 5 à 10 millimètres, et d’une longueur de 7 à 10 centimètres. Elle est remarquable par la torsion qu’elle présente en divers sens, et en même temps par une sorte de bride ou crête en angle saillant, qui court tout le long de sa concavité. La portion convexe de la racine, opposée à celte bride est le plus souvent recouverte d’épaississements semi-annulaires, qui sont séparés par des sillons très profonds, pénétrant même parfois jusciu’au bois. Ces impressions sont surtout marquées vers le bout de la racine ; dans les parties les plus inférieures, on no distingue d’ordinaire que des fentes assez espacées, et ce qui frappe le plus les yeux, ce sont des rides longitudinales qui courent le long de Técorce. On remarque, en outre, très souvent à la surface, dos élevurcs ou de petites tubérosités, qui sont quelquefois de simples renflements du tissu subéreux, mais qui, le plus souvent, contiennent en leur milieu la base d’une fibre radicale. La couleur de la surface varie du gris-brun au gris-rougeâtre.
Le Polygala a une cassure nette, au moins dans la partie ligneuse. Cette cassure met en évidence une écorce assez épaisse, ayant sou-
(-1) Tennent (John). Epistle to ü'Richard Mead concerning lhe epidemical diseases of Virginia, etc., Edinb., 1738.
vent plus de la moitié du rayon total. Cette écorce de couleur généralement brune parait à la loupe striée dans sa partie interne par des rayons médullaires blanchâtres. Le bols qu’elle entoure est d’une couleur blanc jaunâtre, qui tranche nettement avec la teinte beaucoup plus foncée de l’écorce (1).
En résumé, la caractéristique extérieure de la racine du Polygala de Virginie est la crête saillante très développée sur les portions contournées de la racine. De quels éléments se compose celte crête? Quand et comment se développe-t-elle ? Telles sont tes questions dont j’ai vainement cherché la solution dans les traités de matière médicale et particulièrement chez les auteurs allemands qui se sont occupés du sujet. Ces auteurs (2) ne donnent pas une description anatomique très claire de la racine du Polygala Senega. Et c’est probablement pour avoir borné leur examen à des échantillons secs, tels qu’on les trouve dans les droguiers, qu’ils ont laissé dans l’ombre cette anomalie de structure intime qui se manifeste exléiieurcnient par la crête.
Une autre particularité a été signalée dans le cylindre ligneux de cette racine. Je veux parler de l’échancrure plus ou moins étendue dans le bois, échancrure remplie d’un parenchyme tout spécial.
Pour éclairer cette histologie caractéristique de la racine du Polygala de Virginie, j’ai cherché, devant l’impossibilité de me procurer des racines jeunes do cette espèce, à étudier le développement sur les espèces du même genre qu’on cultive dans les serres ou qui croissent spontanément aux environs de Paris.
§ . — Siruciure primaire d’une racine de PolggaUle.
La structure primaire a été observée sur des racines fraîches de Polygala myrüfolia des serres de l’Ecole et sur le P. milgaris et le P. calcarea récoltés aux environs de Paris.
(1) Cette description est tirée de l’ouvrage de M. G. Planclion ; Délerminalion des drogues simples, p. 447. T. 1.
(2) Voir à ce sujet Tschirch. Angewandte Pflanzenanatomie, p.413,1889.
La coupe transversale d’une do ces jeunes racines présente une
Fig. 1. — Coupe teansversai-e d’une EA.CINE DE P. mijHifoUa.
— Structure primaire.
('•p. épiderme. — pc,'. écorce. — p. un. poil unicellulaire.— end. endoderme. — per. péricycle.— lib'. liber primaire.—camfc. cambium.— b', bois primaire.
l/écorco est limitée en dehors par une rangée de cellules épidermiques dont quelques-unes se sont développées en poils unicellulaires, coniques : le parenchyme cortical est constitué par quelques a,ssi.ses de cellules polyédriques à. parois minces. L’assise la plus interne do l’écorce est représentée par un endoderme composé d’une rangée de cellules à parois épaisses.
Le cylindre central commence par un péricycle simple dont les cellules alternent avec celles de l’endoderme. Le hois est formé de deux faisceaux ligneux qui confluent au centre de l’organe en une hande vasculaire unique. Cette hande olîreàses deux extrémités un seul vaisseau spiralé, mais le nombre de ces vaisseaux augmentent progressivement jusqu’au centre, elle se montre par conséquent plus épaisse en ce point qu’à ses deux bouts. De chaque côté de cette bande ligneuse, on observe un faisceau libérien primaire, limité extérieurement par le péricycle : entre chacun des faisceaux libériens et le bois se trouve le cambium dont nous allons suivre le fonctionnement dans la structure secondaire.
Au total, la racine toute jeune du P. myrlifolia a une structure binaire.
§ II. — Slruclure .secondaire. — Développement normal.
Si l’on fait une coupe transversale d’une racine plus âgée du P. myrlifolia, on observe en allant de la périphérie au centre (fig.2):
1“ Une assise subéreuse .sub, de 2 ou 3 rangées de cellules provenant du dédoublement du péricycle ;
écorce et un cylindre central.
/ .-tir-
^0 Un parenchyme cortical secondaire pc* à cellules polyédriques ;
3® Une couche concentrique de liber secondaire lib^, sans fibres;
4° Le cambium c auquel est dû le liber secondaire qui l’entoure extérieurement ;
5® Une masse centrale de bois secondaire 6* formé de fibres, de parenchyme ligneux et de vaisseaux disposés assez régulièrement en assises concentriques ;
6® Des rayons médullaires r. m. peu visibles à une seule rangée de cellules ;
7® Au centre du massif ligneux secondaire, on retrouve la bande vasculaire ligneuse primaire h*.
En résumé, dans cette racine, la structure secondaire a suivi un développement normal.
§ III. — Slructure secondaire. — Développemenl anormal.
Les formations secondaires dans les racines des Polygalées ne suivent pas toujours ce développement normal. Il m’a clé donné de constater,sur une racine de Pohjgala onlgaris récoltée aux environs de Paris, un fonctionnement particulier du cambium. Ce développement anormal consiste en ce que l’assise génératrice qui donne du côté externe du liber secondaire, du cftté interne du bois secondaire, n’a fonctionné de cette façon que sur une partie seulement de la circonférence.
F.?,— Coupe tra.ns- VEKSALE d’une KA- CINE DE Puhjtjala vulrjaris. — Stiuctui-e secondaire anormale.
,ïi(//.suber.— pc'.écorce secondaire. — /ii'Miber secondaiie.~c. cambium.
—i'.bois secondaire.— h'. bois primaire.—r.m,l’ajon médullaire.
Sur le segment opposé aux formations secondaires normales, c’està-dire entre // et6' de la figure 2, la coupe transversale ne présente ni assise génératrice, ni liber, ni parenchyme cortical : le bois n’est recouvert à cet endroit que par deux ou trois assises de cellules corticales subérifiécs. De plus, la bande vasculaire primaire, qui, dans la slriiclure normale, se trouve au centre de l’organe, est rapprochée du bord privé de formations secondaires.Quoique rare, cette anomalie dans le développement secondaire de la racine d’un Polygala indigène est très intéressante, parce qu’elle permettra de concevoir et d’expliquer les anomalies signalées dans la racine du Polygala Senega.
§ IV. — Slructure de la racine du Polygala de Virginie.
La coupe transversale de cette racine présente de dehors en dedans :
1" Une couche subéreuse formée de 2 ou 3 rangées de cellules aplaties : ce suber provient du dédoublement du péricycle de la racine primaire ;
2® Un parenchyme cortical secondaire formé de cellules polyédriques ;
3” Un cercle cambial dont les cellules sont en voie de segmentation.
Le fonctionnement de ce cambium est anormal. En effet, dans la portion de la racine opposée à la crête, il n’a pas donné de liber à l’extérieur ; il a produit à l’intérieur, sur un quart environ de sa circonférence, un parenchyme ligneux secondaire spécial dont les membranes cellulaires ne s’épaississent pas, d’où il résulte que ce parenchyme ligneux non lignifié ressemble à du parenchyme cortical. Son origine et sa structure ne peuvent donc être précisées que par l’élude du développement, lequel prouve avec évidence qu’il est situé sur la face interne de l’assise génératrice et qu’il représente bien, par con.séquent, une partie du bois de la racine. C’est ce parenchyme ligneux anormal qui remplit l’échancrure apparente au premier abord dans le bois, sur la coupe transversale. Sur le re.stc de la circonférence, l’assise cambiale a produit au contraire, du côté
inlerne, du bois secondaire en couches plus ou moins réitulièrement concentriques, et, du côté externe, du liber constitué surtout par du parenchyme avec quelques ilôts de tubes criblés, mais sans fibres libériennes. Ce liber secondaire très développé consliliie la crête.
Le bois secondaire est formé de vaisseaux, de fibres et de parenchyme ligneux fortement sclérifié et par suite bien différent du parenchyme ligneux secondaire qui occupe l’échancrure située à l’opposé. Le bois secondaire présente donc dans son ensemble l’aspect d’un éventail dont le mancbe renferme la bande vasculaire ligneuse primaire.
Fig. 3.— Coupe tr.vnsversale d’une racine de Poli/f/ala Senerja.
s. suber. — pc*. écorce secondaire. — camb. cambium. — lib*. liber secondaire. — i®. bois secondaire. — /)/*. an. parenchyme ligneux non lignifié.
Kn résumé, de celle étude de la racine des Polygalées, à partir de leur période primaire jusqu’au développement complet des forma-
lions secondaires, je crois pouvoir conclure quant aux anomalies de la racine du Polygala de Virginie :
1" Que la crête duc à un lonctionncment spécial du cambium est constituée par du liber ;
2“ Que récliancrurc due aussi à un fonctionnement particulier du cambium est occupée par du parenchyme secondaire non lignifié.