CHAPITRE V
Néphrite infectieuse proprement dite
Dans le plus grand nombre de maladies infectieuses le développement de la néphrite s'accompagne d’une
localisation des agents parasitaires sur le rein lui-même.
La constatation directe des microbes dans les reins et dans les urines à amené Kannenberg et le professeur Bouchard à établir que le passage de la circulation sanguine ou lymphatique dans les voies urinaires était la condition première de l’altération rénale qui produit l’'albuminurie. Un grand nombre d'expériences dont nous avons rappelé les principales (Historique, Expérimentation) ont mis hors de doute lélimination des microbes par l’urine. Mais tandis que pour la plupart des auteurs la lésion rénale serait consécutive à cette élimination, pour Wissokovitsch, celle-ci ne pourrait se produire qu’à la faveur de lésions qui la précèdent :
hémorrhagies ou foyers nécrosiques. Nous avons résumé
ailleurs la discussion, nous n’y reviendrons pas.
Quoi qu’il en soit, l'élimination des microbes par l'urine étant admise, nous nous sommes demandé si le passage des germes des voies sanguines et Iymphatiques dans le système urinifère s’accomplissait indifféremment dans les diverses portions anatomiques qui le compo-
joe sent : glomérules, tube contourné ou tube droit, ou bien
si au contraire il existait une partie plus spécialement, affectée à ce passage.
Sans passer en revue les différentes théories de la sécrétion urinaire, on peut dire que la théorie de Bowman avec les modifications apportées par Heidenhain (1) et telle qu’elle a été vulgarisée par les leçons du professeur Charcot (2) est celle qui a pour elle le plus d’autorités. Pour Bowman la sécrétion urinaire se ferait en deux actes distincts et dans des parties différentes du rein. La portion aqueuse de l’urine, eau et sels, est éliminé par les glomérules, tandis que les éléments spécifiques, urée, acide urique,sont séparés du plasma par l’épithélium à bâtonnets des tubuli contorti et de l’anse ascendante de Henle. La démonstration de cette hypothèse a été réalisée par les belles expériences de Heidenhain. Nous rappelerons la principale telle qu'elle est exposée dans le livre du professeur Charcot. «Si chez un animal auquel la section de la moelle cervicale a été pratiquée, on injecte une solution d’indigo, voici ce que l’on observe : il n'arrive pas dans la vessie la plus petite quantité d’urine, mais la matière colorante passe cependant dans le rein : elle est donc sécrétée sinon excrétée. En pareil cas, elle ne diffuse pas comme cela a lieu à l’état normal dans toutes les parties du rein; elle n’occupe qu’une partie de l’organe : la substance corticale. Une analyse microscopique attentive permet de reconnaître, grâce à la coloration bleue, quels sont les éléments où s'opère cette élimination. Or, les parties colorées sont, 1° les canalicules contournés ;
(1) HEIDENHAIN. Pfluger's arch., 9 Bd. p. 1. 1874. (2) CHarcor. Leçons sur les maladies du foie et des reins, p. 278
20 les branches montantes de Henle; au contraire les Capsules de Bowman ainsi que les tubes grêles de l’anse
ne présentent pas la moindre trace de coloration bleue.»
Mais si au lieu de sacrifier l'animal dont on a sectionné la moelle dix minutes après l'injection on attend une heure ou plus longtemps «la couche corticale, dit Heidenhain, apparaît encore en bleu très foncé, mais en général la pyramide n’est pas tout à fait décolorée;
elle présente une légère teinte bleue qui disparaît d’ail-
leurs aussitôt qu’on plonge le rein découpé en tranches dans l’alcoo! absolu. »
Ces expériences tendent donc à prouver que la sécrétion ou mieux l'élimination des principes spécifiques est indépendante de la sécrétion aqueuse de Purine : la première se fait exclusivement dans les parties du tube urinifère recouvertes d’un épithélium trouble, à bâtonnèts; la seconde est fonction du glomérule qui semble ne prendre aucune part à l'élimination des principes spécifiques. à
Nous inspirant de ces expériences, nous avons cherché sil était possible d’assigner au passage du microbe telle partie anatomique du tube urinifère plutôt que telle autre. Les micro-organismes filtrent-ils avec la partie aqueuse de l’urine au niveau des glomérules ou bien les épithéliums striés d’Heidenhain exercent-ils sur eux une sélection au même titre que sur les élé-
ments solides de l'urine? Nous tenons à dire d’emblée
que d’une façon générale, l'assimilation n’est pas tout à fait exacte. On ne saurait comparer, sans forcer les termes, les corps en solution dans le sang comme l'acide urique et l’urée, inertes pour ainsi dire, à des cellules vivantes, capables de végéter, de traverser les parois
BSD vasculaires qui les contiennent, pour se répendre dans le tissu conjonctif interstitiel en y provoquant des lésions multiples. D'ailleurs dans un cas il s’agit d’un fait physiologique, régulier, normal, et dans l’autre on a affaire à un accident pathologique dont l’évolution ne peut être limitée ni comme durée ni comme intensité. Cependant des expériences nombreuses ont prouvé que le passage de certains microbes du sang dans lurine pouvait ne s'accompagner d'aucune lésion appréciable dans les éléments anatomiques du rein. D'autre part, nous avons essayé de démontrer que chez l’homme en apparence de santé, des germes introduits accidentellement dans la circulation générale pouvaient passer dans l'urine sans donner lieu au moindre symptôme d'infection générale ou d'infection rénale. Il existe donc une élimination rénale de microbes qu'on peut, à la rigueur, qualifier de physiologique, puisqu'elle ne provoque ni lésion, ni symptôme. Dans ces conditions où le passage des germes se fait sans effraction, sans hémorrhagies, il est permis de se demander si ce passage s’accomplit indifféremment sur toute la longueur du système urinifère, ou si plutôt il n’y a pas lieu de lui réserver une portion spéciale, un véritable lieu d'élection. |
Daïs ce but, nous avons cherché à reproduire l’expérience d'Heidenhain en remplaçant ses solutions de bleu d’indigo et d’urate de soude par un bouillon de culture contenant une espèce microbienne déterminée.
Expériences. — Nos expériences ont été faites au laboratoire de physiologie du professeur François Franck du Collège de France. À cette occasion, nous sommes heureux de lui présenter nos remerciements
les plus sincères pour la bienveillante hospitalité qu'il nous à accordée et pour les précieux conseils qu’il a bien voulu nous prodiguer.
Sur Pindication du professeur Franck, nous avons choisi le chat comme sujet d'expérience, parce qu’il présente à la fois une plus grande somme de résistance vitale et une disposition moindre à la suppuration.
La section de la moelle, chaque fois vérifiée à lautopsie, a été pratiquée trois fois entre la VIe et la VITe cervicale, celle-ci offrant d’ailleurs par son apophyse épineuse un point de repère important (chats 1, 2, 4); une fois entre la Ve et la VIe (chat 3); enfin dans l’expérience 5, la section ayant porté sur le bulbe, nous avons pu conserver l'animal pendant trois heures au moyen de la respiration artificielle.
L’injection intra-veineuse de microbes était pratiquée aussitôt après la section. Suivant la recommandation dHeidenhain, nous avons eu soin avant l'injection d'exercer une pression sur la vessie afin de la vider autant que possible de son contenu. Nous disons autant que possible, parce qu’en effet il est des cas où, bien qu’on sente parfaitement la vessie rouler entre les doigts, la pression la plus énergique n’arrive pas à faire sourdre la moindre goutte d'urine.
Pour pouvoir comparer les résultats nous avons pratiqué également des injections intra-veineuses des
__mêmes microbes à d’autres chats qui n'avaient pas subi la section de la moelle.
Dans les 5 expériences où l'injection intra-veineuse de microbes (aureus, charbon, pneumocoque Eberth), a suivi la section de la moelle ou du bulbe, 3 fois (chats 4,3, 5) la vessie contractée derrière le pubis, réduite à
oi
la dimension d’une grosse noisette, ne contenait pas une goutte d'urine. Les deux autres fois elle en contenait une certaine quantité, mais les cultures de cette urine sont restées négatives dans les deux cas (chats 2-4). Par contre, dans les trois expériences (chats 6, 7 et 8) où nous avons pratiqué des injections intra-veineuses de microbes sans avoir sectionné la moelle au préalable, la vessie renfermait une quantité variable d’urine dont lensemencement a reproduit chaque fois le microbe injecté. L’ensemencement du sang du rein a toujours été positif dans l’une et lPautre séries d'expériences. Celui du sang du cœur, positif. pour laureus, le charbon, le pneumocoque, a été négatif pour les trois expériences où nous avons injecté le bacille d’'Eberth (chats 4,5, 7).
De ces premiers résultats on peut conclure que la section dela moelle, dans nos expériences comme dans celles d'Heidenhain, a empêché la sécrétion aqueuse de l'urine : dans les deux cas (chats 2 et 4) où la vessie contenait de l’urine, il est hors de doute que cette urine avait été sécrétée avant l'expérience, puisque l’examen et les cultures ont démontré qu’elle était aseptique, alors que l’ensemencement du sang des reins a fourni dans les deux cas des cultures des micro-organismes injectés (charbon et Eberth). :
TOPOGRAPHIE DES MICROBES. — La culture du sang du rein à d’ailleurs été positive dans toutes les expériences. Les microbes disséminés dans l'organe par le courant sanguin ne s’éliminant pas par l’urine puisque la sécrétion aqueuse de l'urine était abolie, se localisaient-ils plus volontiers dans la substance corticale que dans la