HARENCGS DE LA MANCHE ET DU PAS-DE-CALAIS
Les harengs dont nous allons nous occuper se sont trouvés, par la force des choses, répartis en deux groupes distincts, et la comparaison des résultats obtenus pour chaque groupe va nous permettre d’élucider plusieurs questions à la fois.
Le premier groupe (A) comprend 376 harengs qui tous ont été capturés à l'automne (novembre et début de décembre) ils viennent tous des environs de Boulogne, parages où la pêche est concentrée presque exclusivement à cette époque de l’année: ils proviennent tous (sauf 12) de la campagne de 1892 et ont été mesurés par MM. Sauvage et Canu.
Le second groupe (B) comprend 406 harengs qui tous ont été capturés en hiver (janvier à mars) ils ont été pris pour la plupart aux environs du Cap d’Antifer au cours de cette pêche que les matelots Boulonnais dénomment pêche de la Plata : ils proviennent presque tous de la campagne de 1901- 1902 et ont été mesurés par nous même.
Les deux groupes se distinguent donc par l'année, la saison, les parages de capture, et aussi par la personnalité de l'observateur. L’interprètation eut été difficile si les résultats avaient été différents car on aurait pu incriminer dans une mesure inconnue les erreurs personnelles de mensuration, les variations annuelles des races, aussi bien que la confusion de deux races ou davantage ; mais nous allons voir que ces deux lots sont pratiquement identiques, ce qui écarte à posteriori les critiques préjudicielles. Nous aurons donc établi :
1° Que les erreurs de mensuration ont un effet négligeable sur les moyennes.
20 Que les variations d’une année à l’autre sont négligeables.
30 Que les harengs d'automne (ou de Boulogne) sont identiques aux harengs d'hiver (ou de la Plata) en tant que race.
$ I. — Caractéristiques des nageoires.
Pour le lot À, (376 harengs d'automne pris devant Boulogne) nous
trouvons :
Mi ="2;189 Vi us At:= 1,506
Pour le lot B, (406 harengs d’hiver ou de la Plata) nous trouvons : Di-= 2,182 Vi — 2,048 Ai = 1,504
es re
Ces chiffres sont extrêmement voisins en valeur absolue et peuvent être regardés comme coïncidant de façon parfaite : ainsi les deux valeurs de Ai rapportées à un hareng moyen de 27 centimètres correspondent à une diférence de 2/10 de millimètre pour la position de l'anus. Les valeurs de Vi et Di correspondent à une différence de 4/10 de millimètre pour l'origine de la nageoire ventrale et de la nageoire dorsale; or nous verrons dans une analyse plus détaillée que dans un lot très homogène, provenant d’un même coup de filet, la position de la dorsale et de la ventrale varie très fréquemment et très amplement. La variation moyenne de la dorsale est, par exemple, de 4 centièmes, c’est-à-dire que La moitié seulement de nos harengs ont l'indice dorsal compris entre 2,14 et 2,22 (Voirinfra, p. 47). Les variations observées ici d'un groupe à l’autre, sont moindres que les erreurs personnelles qu’on pourrait légitimement redouter.
La concordance de ces trois caractères nous fait prévoir l'identité des deux groupes en tant que race, et cette conclusion aurait même, dès maintenant, un haut degré de probabilité si les caractères en question étaient réellement distincts et indépendants #. Quoi qu'il en soit, nous pouvons, au moins pour ces caractères, réunir les deux groupes en un seul, et nous trouverons ainsi pour l’ensemble des harengs de la Manche (782 harengs).
Di = 2.185 Vi = 2.045 Ai = 1.505
Si nous traduisons ces chiffres dans les notations symboliques de Heincke, nous aurons :
2 a = bi UE - 11]
notre race étant à la limite précise de 2al et de 2bIT et très sensiblement même à la limite des notations 1al et 2bIT: résultat conforme à celui qu'avait
exprimé M. Canu dans un travail antérieur (E. Canu. — Note sur la distribution du hareng etc. — Bulletin de la Société Centrale d'Aquicullure et de
Pêche, nov. déc. 1897). Nos chifires diffèrent sensiblement de ceux que Heincke avait obtenus sur un lot d’ailleurs trop restreint de harengs du Hâvre. Les notres présentent une très forte probabilité, non seulement parce qu'ils résultent d’un très grand nombre de mesures individuelles, mais encore parce
(1) On peut constater dans les tableaux de Heincke que les trois indices Di. Vi, Ai, croissent et décroissent ensemble, avec un remarquable parallélisme, que si l’un des repères rétrograde vers l'arrière, il en est généralement de même pour les deux autres. Heincke constate que parmi toutes les combinaisons possibles entre les indices, on rencontre surtout les suivantes : { a I, 2 b IT, 3 c II, ete. Or, il est facile de voir que si l’on ajoute ou retranche une même quantité aux quatre longueurs L. D, V, A, on passera d'une formule telle qne 2b IT, à des formules 3 e I, 4 d IV, ou { a I, 000. Morphologiquement cette observation signifie que les variations portent bien plus sur la moitié antérieure du corps que sur le triangle formé par l'anus, la nageoïire dorsale et la nageoire ventrale.
qu'on les retrouve le plus souvent comme moyennes pour les groupes de 25 à 40 harengs qui constituent l’ensemble étudié.
Les indices An et Ds expriment la longueur des nageoires réduite en millièmes de la longueur du corps; nous en avons fait la moyenne pour 332 harengs provenant exclusivement de la pêche de 1902 et nous avons trouvé
An = 99,8 Ds = 110,0
Les indices individuels présentent des variations assez étendues autour des moyennes, mais ces moyennes correspondent bien aux maxima de fréquence. On peut constater que la différence entre les indices Ds et An est relativement constante ; elle est comprise entre 8 et 12 dans 50 0 des individus ; la dorsale est rarement plus courte que l’anale, environ trois fois sur cent individus ; en revanche, dix pour cent de nos harengs ont les deux nageoires égales.
$ II. — Caractéristiques de la Tête
Les indices caractéristiques de la tête ont été pris exclusivement sur le lot B que nous avons mesuré nous-même. Les chiffres obtenus sont comme toujours suspects d'erreurs systématiques et d'erreurs accidentelles et la valeur relative de ces erreurs sera plus grande que pour les dimensions précédentes, puisque les dimensions mesurées sont bien plus faibles, la précision absolue des mesures étant d’ailleurs sensiblement la même. Néanmoins le nombre des individus étudiés est assez grand pour qu'on puisse espérer raisonnablement la compensation des erreurs accidentelles.
Il n’en est pas de même des erreurs systématiques et celles-ci peuvent
prendre assez d'importance pour rendre illusoires ou douteuses les comparaisons faites avec les chiffres de divers auteurs. Aïnsi la longueur de la tête ne sera point la même suivant que la bouche est complètement close ou entrebaillée. Une erreur systématique de 1"/" sur la longueur de la mandibule amène une variation de deux unités dans la valeur de l'indice moyen correspondant et suffit pour faire d’une race à machoire courte une race à machoire longue ou inversement. Mais il peut se rencontrer une circonstance encore plus défavorable : tous les indices relatifs à la tête sont rapportés à la longueur de celle-ci : si donc il existe des erreurs systématiques de sens contraire sur la dimension mesurée et sur la longueur de la tête, l'indice se trouvera affecté d’une erreur systématique beaucoup plus forte ; il suffira par exemple d'une erreur d’un demi millimètre sur la mandibule et d’un milli-
mètre sur la longueur de la tête pour produire dans les circonstances les plus défavorables une variation voisine de deux umtés sur l'indice correspondant à la mandibule.
La longueur totale latérale de la tête est exprimée en centièmes de la longueur totale du corps ; la moyenne obtenue est {cpl = 20,0, c’est-à-dire que la tête est exactement un cinquième de la longueur du corps. La longueur supérieure de la tête rapportée à la longueur totale latérale nous donne
lcps — 73,06
La longueur du crâne pareillement rapportée à la longueur latérale de la tête donne ler — 58,8
Enfin la longueur de la machoire inférieure est représentée par l'indice
moyen : lmd = 54,004
$ III. — Vertèbres et Chevrons
Nous avons compté les vertèbres sur 125 harengs et établi la moyenne de ce nombre; il ne peut y avoir aucune erreur sur nos chiffres, attendu que les squelettes ont été complètement préparés et que le dénombrement a été fait soigneusement et à plusieurs reprises et nous trouvons
N =56,97 D'ailleurs le nombre des individus étudiés est suffisant pour que le chiffre obtenu soit bien représentatif de la race étant donné la faible étendue des variations.
Les individus se répartissent ainsi :
7 individus ayant 55 vertèbres soit 6 °/, environ
48 — 06 soit 38 9/0 — 62 — Yi 22 soit 500/0 — 8 — 08 — soit 6 0%, —
Le rang de la première vertèbre pourvue d’un arc hémal clos est 5 fois le 23e
En moyenne... ... 24,88.
Ainsi il.y a en moyenne 23,88 vertèbres sans arc hémal clos (thoraciques) et 32,69 — avec arc hémal clos (caudales)
Le nombre des étailles en carène comprises entre les nageoires ventrales et l'anus a été établi sur 416 harengs du lot À par MM. Canu et Sauvage.
Il est en moyenne de 14,23 (14,3 pour 282 harengs étudiés par M. Canu — 14,1 pour 134 harengs étudiés par M. Sauvage.) Ce chiffre est fort différent de celui que Heincke a donné et il ruine la principale caractéristique des. harengs de la Manche telle que le savant auteur allemand l'avait décrite. Loin d’être particulièrement fréquent le chiffre de 17 carènes est tout à fait exceptionnel. En effet sur 416 harengs 3 présentent 12 carènes soit environ 7 °/
5 0e OR = 180 0/60 192 — 14 — —- 462 0/60 20 Des e 281 0/0
2 de be e- 65 °/00
Tous les harengs ainsi étudiés forment-ils une seule et même race ? Nous l'avons supposé à priori et nous en avons même donné un commencement de preuve en observant que les harengs pêchés à l'automne devant Boulogne ont quant aux indices Di, Vi, Ai, les mêmes valeurs que les harengs péchés en hiver devant la Hève et jusqu'à Cherbourg. Ce résultat n’est point conforme aux préjugés habituels : Valenciennes estime que l'on peut distinguer les. harengs de Calais des harengs de Dieppe, mais il le fait avec beaucoup de réserve : en fait la distinction est possible mais elle tient seulement aux époques de pêche; les harengs de Calais sont pris en automne et pleins ; les. harengs de Dieppe sont pêchés au cours de l'hiver, après la ponte : ce sont des harengs quais fort diminués par l'évacuation des produits sexuels, et très amaigris : mais l’auteur apporte un caractère plus précis qui suffirait incontestablement à séparer nos harengs en deux groupes, s’il était exact ; les harengs de Calais auraient la tête contenue 5 fois dans la longueur (lepl = 20,0) les harengs de Dieppe auraient la tête contenue 5 fois 1/3 dans la longueur totale ({cpl = 18,6). Nous n'avons rien trouvé de pareil, ni jamais. observé aucun écart sensible sur ce point.
Enfin Valenciennes ajoute que les pêcneurs boulonnais distinguent et mettent à part des harengs à museau noir pointu. Nous avons eu maintes. fois l’occasion et M. Canu ® avant nous, de répéter cette observation. Mais l'étude minutieuse de ces harengs au facies spécial, nous a montré qu'il s'agit seulement d'individus particulièrement émaciés, dont la tête même est amaigrie, et ceci nous a paru correspondre souvent aux époques qui suivent
(1) SauvAGE et Canu.— Le hareng des côtes de Normandie en 1891 et 1392 — Annales de la Station Aquicolede Boulogne-sur-Mer. — Volume I. 1892.