OBSERVATION VIII
(Due à l'obligeance de M. le D' Weill.)
Louise D..., âgée de vingt-huit ans, est domestique.
Sa mère est morte à trente ans de la fièvre typhoïde; son père est vivant et bien portant.
Deux de ses frères sont morts, l’un de la fièvre typhoïde, l’autre d'une méningite. Elle a quatre autres frères ou sœurs encore vivants. Une de ses sœurs a pris quelques crises convulsives.
A i’âge de sept ans, elle a eu la variole. Depuis elle a toujours joui d’une bonne santé. Elle a toujours été nerveuse, se mettant en colère, pleurant ou riant pour des motifs insignifiants.
Elle n’a jamais eu de crises convulsives et n’accuse pas de sensation de boule.
Le début de son affection remonte à cette année 1893. Au mois de février, après avoir subi l’action prolongée du froid, elle fut prise de vomissements alimentaires assez abondants.
Depuis ce moment elle éprouve régulièrement deux ou trois fois chaque semaine de violentes douleurs d'estomac, survenant au milieu de la nuit, se prolongeant pendant plusieurs heures et se terminant d'habitude par un vomissement de glaires amères mélées à de la bile.
Le lendemain elleavait grand appétit et une soif intense et pouvait manger et boire sans souffrir de l'estomac.
Il y a huit jours, elle eut une vive frayeur, une voiture sur laquelle elle se trouvait ayant failli verser. Dans la nuit qui suivit elle se réveilla vers minuit, ressentant une vive douleur au niveau de l'estomac. Cette douleur se prolongea plusieurs heures. Vers 4 heures du matin, elle rejeta une grande quantité de liquide peu acide, et vomit de nouveau à plusieurs reprises jusqu’à 6 heures,
Dans la journée la douleur disparut ainsi que les vomissemi ts.
Les nuits suivantes, jusqu’à ce jour, les mêmes phénomènes se
renouvellent à la même heure; toutefois la quantité de liquide rejeté va chaque fois diminuant.
Elle entre à l'hôpital le 6 avril 1893.
L’exploration de la région épigastrique permet de constater une grande sensibilité à la pression.
La pression exercée au niveau de l’ovaire est pénible, mais ne provoque pas la sensation de boule.
Nulle part on trouve de zones d’anesthésie.
La sensibilité de la cornée serait peut-être diminuée, ainsi que celle du pharynx.
Rien au cœur ni aux poumons,
Urines sans albumine.
A Ja date du 27 avril, on note que la malade a eu de l’anuric pendant cinq jours. Elle n’urinait que 100 à 200 grammes, par vingt-quatre heures.
Les vomissements se sont atténués, mais persistent toujours.
La malade sort.
L'examen du liquide vomi à jeun et qui est limpide, visqueux, incolore, donne les résultats suivants :
Réaction de Gunsburg, , . . +. Nulle.
Réaction d'Uffelmann , . ,. . . Nulle, Réaction. du sucre: "5... 7, .2"Nalle, Réaction des peptones. . , . . Nulle.
ETIOLOGIE
Si nous regardons avec un peu d’attention les causes sous l'influence desquelles se sont produits les vomissements, nous voyons que le plus souvent-ils surviennent sans qu’on puisse rien invoquer comme cause occasion nelle. Lorsque cette cause déterminante existe, c’est presque toujours à des chagrins, à une émotion morale vive que le malade fait remonter l’origine des vomisse ments : dans ce cas, la frayeur est incriminée fréquemment. Deux de nos malades se sont mises à vomir après avoir été témoins d’une scène de violence de la part de leur père en état d'ivresse ; chez une autre, c'est à l’occasion des règles que les vomissements survinrent pour la première fois.
Une fois ils apparurent après l’exposition prolongée au froid ; mais ce n’est que rarement qu’on peut invoquer une cause d'ordre physique.
Mais pour que des troubles aussi marqués du côté de l'estomac se produisent sans cause apparente, pour qu'une émotion plus ou moins vive suffise à provoquer de tels phénomènes, il faut de la part de l’individu une prédispo -
sition naturelle ; et ce terrain spécial, nécessaire à l’éclosion des phénomènes, c’est le nervosisme ou névropathie générale, qu’on découvre chez le sujet lui-même ou chez ses ascendants.
Il existe en effet des névropathes en dehors de ceux qui ont un état nerveux bien défini.
Quelquefvis, non seulement le sujet chez lequel éclate une crise de vomissement ne paraît pas nerveux, mais ses parents eux-mêmes n’ont jamais présenté de signes de névropathie. Que l’on regarde de près, et l’on trouvera souvent une mère atteinte de migraine ou un père rhumatisant. Or on sait quels liens étroits rattachent l’arthritisme au nervosisme.
L’hérédité, d’ailleurs, peut ne transmettre qu’un état de névropathie en imminence, attendant pour se réveiller un choc moral quelconque.
C’est chez les femmes surtout que se rencontre le plus le vomissement nerveux, comme du reste l'état névropathique duquel il relève. Les enfants et les jeunes filles y sont particulièrement disposés ; néanmoins les hommes n’en sont pas exempts, et l’une de nos observations a pour objet un homme âgé de trente-trois ans.
Quant à l’âge, s’il est vrai que le vomissement nerveux se trouve particulièrement chez les jeunes sujets, il peut se rencontrer à tous les âges, saut peut-être dans la vieillesse.
C’est surtout entre la quinzième et la vingtième année qu’il fait son apparition ; mais on le voit après trente ans, et M. le D: Weill a vu une femme de cinquante ans atteinte de vomissements nerveux.
On ne saurait nier l'influence des mauvaises conditions
hygiéniques sur l'apparition du vomissement nerveux. Aussi est-ilfréquent chez les sujets qui sont dans la misère et dont la nourriture n'est pas suffisante ; nous en voyons des exemples chez les jeunes filles qui à seize ou dix-sept ans sont obligées de s’astreindre à la vie trop sédentaire de l'atelier, ou chez les domestiques qui ont un travail pénible.
Enfin dans certains cas on ne peut incriminer ce facteur étiologique et c’est au milien de la plus parfaite santé, chez des sujets qui sont dans les meilleures conditions hygiéniques, que le vomissement se déclare.
Que dire de la pathogénie du vomissement nerveux ? Les douleurs épigastriques qui précédent le vomissement et qui parfois sont extrêmement vives montrent une hyperesthésie considérable de la part de l'estomac, et permettent de supposer qu’il s’agit là d’un trouble de la sensibilité de cet organe.