‹ Contribution à l'étude de l'acide chromique, des chromates et de quelques composés du chrome (physiologie, thérapeutique et toxicologie)Chapitre 8 sur 9 · II. — CHLORURES ET SULFATES DE CHROME · texte numérisé non relu

II. — CHLORURES ET SULFATES DE CHROME

Les expériences qui viennent d’être rapportées montrent que le chrome, uni à l’oxygène, est un violent toxique; les sels de chrome dans lesquels ce corps joue le rôle électro-négatif, peuvent être comptés parmi les poisons minéraux les plus actifs ; il semblait important de rechercher si les autres

composés du chrome où ce métal est électro-positif sont aussi vénéneux ; dans ce but, j’ai institué des expériences sur le chlorure ehromeux, sur le chlorure chromique hydratéet sur le sulfate de chrome. L’étude des propriétés physiologiques de ces sels présentait encore un motif de vif intérêt. On sait, en effet, qu’il existe deux modifications des sels de chrome, une violette, formée généralement à basse température, et une verte, qui se produit quand on chauffe la variété violette. Lespropriétés chimiques et physiques dissemblables de ces deux modifications autorisaient à chercher s’il y avait une différence dans leur action physiologique et toxique.

Avant les expériences que je relate plus loin, il n’a été fait à ma connaissance qu’une seule mention sur l’action du chlorure de chrome sur l’organisme. Orfîla, dans son Traité de toxicologie, cite une expérience dans laquelle plus de 3 grammes de chlorure de chrome ont été nécessaires pour amener la mort d’un lapin. Dans cette observation, qui tient à peine quelques lignes, Orfila ne dit pas de quel chlorure de chrome il s’est servi.

Je ferai tout d’abord, en quelques mots, l’histoire chimique des sels que j’ai employés .

Chlorure ehromeux ou protochlorure de chrome

Cr Cl.

Ce corps a été obtenu par Péligot, en dirigeant un courant de gaz hydrogène sur du sesquichlorure de chrome parfaitement sec et chauffé au rouge; il se forme, indépendamment d’une petite quantité de

chrome métallique, des paillettes blanches qui constituent le protochlorure de chrome.

Le protochlorure de chrome est soluble dans 1 eau, sa solution absorbe rapidement l’oxygène de l’air et bleuit: il se forme un oxychlorure : Cr2CPO.

Chlorure chronique ou sesquichlorure de chrome

Cr2 Cl3

Le chlorure chromique anhydre est presque insoluble dans l’eau, même bouillante ; il se dissout très-facilement si on ajoute une trace de chlorure chromeux, 1/1000 decesel suffit pour que la solution soit complète. Dans ces circonstances il se forme un hydrate de chlorure chromique soluble ; c’est de cet hydrate que je me suis servi.

Le chlorure chromique cristallise en longues lames, d’une belle couleur fleur de pêcher, onctueuses au toucher comme le talc; calciné à l’air, le sesquichlorure donne du sesquioxyde de chrome d’un beau vert.

Le chlorure chromique s’obtient en chauffant au rouge, dans un courant de chlore, un mélange d’oxyde de chrome et de charbon.

Le chlorure de chrome hydraté n’existe pas seument sous la modification verte ; mais, comme tous les sels de chrome, il possède une modification bleue. Par l’ébullition, on transforme facilement le chlorure violet en chlorure vert. Le chlorure vert et le chlorure bleu se distinguent d’une manière remarquable par la façon dont ils se comportent en présence de l’azotate d’argent. Le chlorure bleu est

entièrement décomposé par ce réactif, tandis que le chlorure vert ne laisse d’abord précipiter que les deux tiers du chlore qu’il contient; mais à la longue la liqueur se trouble sous l’influence d’un excès de sel d’argent.

Sulfate de chrome violet (1)

Le sulfate de chrome violet s’obtient en faisan*' réagir dans un vase fermé de l’acide sulfurique concentré sur de l’hydrate de sesquioxyde desséché, la solubilité de ce sel dans l’eau est très-grande puisque 83 parties d’eau froide dissolvent 100 parties de sulfate. Le sulfate de chrome violet cristallise en octaèdres réguliers d’un rouge-violet par réflexion et d’un rouge grenat par transmission.

Un procédé commode pour préparer assez rapiment du sulfate de chrome bleu est celui qui a été indiquée par Traube et qui consiste à dissoudre une partie d’acide chromique dans une partie et demie d’acide sulfurique concentré, additionné de deux parties 1/4 d’eau, on abandonne ensuite le liquide dans une capsule au centre de laquelle on a placé un creuset de porcelaine contenant de l’éther; au bout de quelques heures, la masse se prend en petits cristaux qui, lavés avec de l’alcool jusqu’à ce que ce liquide passe incolore, constituent le sulfate bleu.

Sulfate vert.

Le sel violet chauffé à 100u passe à la modification verte en fondant d’abord dans son eau de cris-

(1) Wurtz, Dictionnaire de chimie, p. 892.

tallisation et perdant 10 équivalents d’eau. Sa grande solubilité dans l’alcool permet de le séparer facilement du sel violet. Il précipite incomplètement par le chlorure de baryum.

XlVe Expérience. — Sesquichlorure de chrome hydraté.

On dissout, àl’aided’une trace de protochlorure de chrome une quantité de sesquichlorure telle que 1 c. c . de la solution concentré contienne 0 gr. 16 centig. de sesquichlorure anhydre.

Un cobaye pesant 700 grammes reçoit sous la peau de l’abdomen 16 centigrammes de chlorure chromique sans qu’il en résulte d’effet appréciable. Le lendemain, on lui fait une nouvelle injection de 16 centigr. du même sel dissous dans 1 c. c. d’eau ; l’animal refuse la nourriture; mais, au bout de deux heures, il paraît n’éprouver rien de fâcheux, il mange comme à l’ordinaire. Le lendemain, on lui fait ingérer 50 centigr. de sel chromique dissous dans 5 c. c. au moyen d’une sonde de gomme très-petite introduite dans l’œsophage. Toute la journée, il reste ramassé sur lui-même, le poil hérissé. Pendant encore deux jours, même état, la mort ne survient qu’au bout du 5e jour, au milieu de convulsions.

Autopsie. — Les seules lésions à noter sont celles de l’estomac, elles sont analogues à celles observées avec le chromate de soude, mais moins intenses ; la muqueuse porte vers l’orifice cardiaque une ecchymose assez étendue, elle est aussi assez friable.

Mort avec 82 centigr. de sesquichlorure de chrome.

XVe Expérience. — Protochlorure de chrome.

Le 7 juillet, h un cobaye pesant 710 grammes on fait une injection sous-cutanée de 0 gr. 11 de protochlorure de

chroma dissous dans 1 cent, cube d eau ; onn observe aucun effet. Le 10, on injecte de nouveau 0 gr. 1 1 de protochlorure de chrome dans le tissu cellulaire du dos; on observe un abattement de quelques heures, et le cobaye reprend son appétit et sa vivacité d’allure. Le 11, injections

en trois endroits de 0 gr. 40 centigr. de sel chromeux dissous dans 3 cent. c. ; le 12, abattement extrême; le 13, même état ; le 14, convulsions et mort.

Autopsie. — Cœur, poumons, cerveau sains. Estomac, piqueté hémorrhagique très-léger.

Cavité péritonéale. — L’injection dull, laite dans le tissu sous-cutané du dos, a pénétré en partie dans le péritoine , il s’est déposé en ce point des masses d’oxyde de chrome sans traces de phénomènes inflammatoires.

Dans les points où les injections ont été faites, le tissu cellulaire est durci, parcheminé et coloré en vert par l’oxyde de chrome.

Mort avec 0 gr. 62 de protochlorure de chrome.

XVIe Expérience. — Sulfate vert de chrome.

Le 5 juillet, on injecte dans le tissu cellulaire sous-cutané de l’abdomen d’un cobaye, 1 centim . cube d’une solution de sulfate vert de cbrome contenant 0 gr. 25 centig. de sel pur. L’animal ne paraît nullement incommodé, il mange et se promène avec toutes les apparences de la santé. Le lendemain, le cobaye est tout aussi bien portant : on lui injecte sous la peau du dos 0 gr. 23 centig. cîe sulfate vert de chrome dissous dans 1 c. c. d’eau. Au bout de dix minutes, l’animal se blottit dans sa cagè et reste immobile pendant quelques heures, puis il reprend sa vivacité habituelle. Le jour suivant, on fait une injection sous-cutan?e avec une dose deux fois plus forte (0,50): l’animal reste tout le jour le poil hérissé, sans prendre de nourriture. Le 9 juillet, on continue à l’observer sans lui donner une nouvelle dose

Le 10, même état. Le 12, mort dans lajournée, après une série de mouvements convulsifs.

Autopsie. — Le poumon, le cœur, le cerveau, les intestins ont l’aspect normal. L’estomac présente plusieurs hémorrhagies sous-muqueuses bien marquées.

Le tissu cellulaire des points où les injections ont été faites est coloré en vert, il est épaissi, induré, parcheminé.

Mort avec 0 gr. 96 de sulfate de chrome.

XVIIe Expérience. — Sulfate bleu de chrome.

On fait en même temps deux injections sous-cutanées d’une solution de sulfate bleu, soit : 0,30. L’animal paraît un peu triste, mais, au bout d’une heure, il reprend son alture habituelle ; le lendemain, il mange et court dans sa cage.

Le surlendemain, on lui fait de nouveau deux injections de sulfate bleu (0,30).

Le 14 juillet, l'animal est inquiet, il reste blotti dans un coin de sa cage.

Le 15, on lui fait deux nouvelles injections de 30 centigr. de sulfate bleu.

Le 16, même état que le 15.

Ce jour, à 6 heures du soir, on lui fait de nouveau une injection de 15 centigr. de sulfate bleu.

Mort le 17 au matin.

Autopsie. — L’estomac est encore le seul organe qui présente des lésions semblables à celles qui ont été observées dans les autres autopsies. Arborisations, hémorrhagies sous-muqueuses, etc.

On trouve le tissu cellulaire des points où les injections ont été faites épaissi, induré et fortement coloré en vert.

Mort avec 1 gr. 05 de sulfate bleu.

Les sels où le chrome joue le rôle électro-positit, sont donc infiniment moins dangereux que les chro

mates; s’ils causent des malaises, ils n’amènent la mort qu’à doses fortes et répétées

Ainsi 30 centigr. de chromate de soude et 24 cent, de sulfate de chrome contiennent la même quantité de chrome, et tandis que ces 30 centigrammes de chromate de soude suffisent pour tuer un chien, les 24 centigr. de sulfate de chrome sont impuissants pour faire mourir un lapin.

C’est donc la combinaison directe du chrome avec l’oxygène qui est incomparablement la plus toxique le fait est important à signaler, et le rapprochement était intéressant à faire.

D’après les lésions de l’estomac qui ont été constamment trouvées, les sels dechrome s’éliminaient en partie par l’estomac ; aussi doit-on penser qu’une dose un peu forte constituerait un danger à cause de la gastrite qui pourrait en être la conséquence.

Ces lésions stomacales ont été surtout prononcées dans l’expérience où le sel de chrome a été ingéré. Au point de vue des lésions locales, le chlorure et le sulfate de chrome sont moins inoffensifs que les chromâtes; le tissu cellulaire du lieu de l’injection était épaissi, parcheminé, coloré en vert. Toutefois, jamais je n’ai observé de suppuration dans aucun des cas où j’ai fait des injections.

L’action des sels bleus me semble peu différente de celle des sels verts; les doses nécessaires pour amener la mort des lapins ou des cobayes sont absolument de même ordre ; les petites doses paraissent inoffensives.

Les phénomènes convulsifs qui ont précédé la mort donneraient à penser que l’action de ces sels est analogue à celle des chromâtes.

Rousseau . 7

Enfin je ferai remarquer que la mort n’est survenue qu’au bout de plusieurs jours après l’administration des sels de chrome, comme dans le cas où l’on donne de petites doses de chromâtes.

La conclusion de ces recherches sera la suivante: c’est que le chrome, dans les combinaisons solubles autres que les chromâtes, est un toxique peu énergique; que le chlorure et le sulfate de chrome agissent comme les chromâtes, mais avec moins d’énergie.

Cette étude était terminée et livrée à l’impresssion lorsque j’ai trouvé dans le premier volume du Journal de chimie médicale '(1825), l’analyse d’un mémoire de Gmelinsurla toxicologie des sels de chrome dans lesquels ce métal est électro-positif. Je cite ici les conclusions de cet important travail. A ce propos, je dirai que beaucoup de ceux qui ont écrit sur ces matières ont emprunté les expériences de Gmelin sans indiquer la source; c’est en grande partie à cause de cette omission que le mémoire si important de 1825 est inconnu de la plupart des médecins et que presque tous regardent la toxicologie du chrome comme un sujet inexploré, alors qu’elle a été magistralement établie, il y a quarante ans , par l’illustre professeur de Tubingen. Moi-même, au début de cette étude, j’ignorais ces importantes recherches.

Je ferai toutefois remarquer que Gmelin ne s’est servi que d’un des chlorures dechi’ome et des chromâtes, et qu’il n’a pas cherché si les sels violets et les sels verts avaient une action physiologique différente.

Il résulte des expériences de Gmelin qu’à quantité égale de chrome, le chromate de potasse agit beaucoup plus fortement sur l’économie animale que le muriate de chrome; tandis que49grains (2 gr. 646 milligr.) de muriate, équivalents à 60 grains (3gr. 240 milligr.)de chromate de potasse,

n’ont point d’action, 30 grains (1 gr. 260) de chromate de potasse donnent la mort.

60 grains (3 gr. 240,) de muriate de chrome équivalents à 73 grains 3 (3 gr. 958) de chromate de potasse, n’occasionnent la mort qu’au bout de 21 heures, tandis qu’un gros (3 gr. 90) de chromate de potasse la détermine en une demi-heure, et 1/2 gros (1 gr. 95) en 1 heure et demie ou 2 heures. Gette différence dans l’activité ne peut être attribuée à une différence de solubilité dans les deux substances, puisque le muriate se liquéfie très-facilement à l’air et est beaucoup plus soluble que le chromate ; elle provient plutôt de la différence d’oxydation du chrome.

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