CHAPITRE PREMIER
Historique
Il a été publié sous des titres, différent avec les auteurs et les observations, un certain nombre de travaux qui se rapprochent plus ou moins de notre sujet. Ils appartiennent en grande partie aux littératures médicales allemande et anglaise ; dans la littérature médicale française, nous n’avons pu consulter qu’un seul mémoire se rapportant à la question que nous voulons décrire malgré nos labo-rieuses recherches ; ce qui nous permet de supposer que les travaux français ayant trait à notre sujet doivent être très rares, si celui que nous venons de signaler n’est pas unique.
Nous allons les énumérer par ordre chronologique et nous indiquerons, chemin faisant, le contenu de quelquesuns d’entre eux.
Le premier en date est un mémoire que Nothnagel a publié en 1867, sous le titre de : Contribution à l'étude
More
des névroses vaso-motrices. Dans ce travail, l’auteur donne la description d’une affection qui a de nombreux liens de parenté avec celle qui fut décrite plus tard par Schultze et le D' Léon Laquer. Les malades qu'il avait observés étaient aussi comme ceux de Schultze en majeure partie du sexe féminin et d’un âge variant entre quarante et cinquante ans ; ils avaient presque tous des professions qui exigeaient d’avoir souvent les mains dans l’eau ou de faire un grand usage de leurs doigts, c’étaient en un mot des servantes, des laveuses ou des couturières, etc.
Elles se plaignaient d’un engourdissement des extrémités supérieures et quelquefois de douleurs vives affectant les caractères d’une brûlure, d’une piqûre d’épingle qui survenaient par accès et particulièrement la nuit au début de l’affection ; au moment des accès, il se produisait également des phénomènes objectifs très prononcés, consistant en une pâleur anormale des doigts qui devenaient « blancs comme de la craie », en une diminution de la sensibilité et de la température.
Ces derniers symptômes objectifs sont loin d’être aussi accentués dans les observations de Schultze ; dans la plupart des cas même ils font complètement défaut ; et c’est en cela précisément que les observations de ces auteurs se distinguent.
Nous reproduisons plus loin les observations de Nothnagel et celles de Schultze qui, malgré les quelques différences qu’elles présentent, correspondent néanmoins à la catégorie des faits que nous voulons décrire.
De 1867 à 1883, on ne rencontre dans la littérature médicale que quelques observations isolées et deux monographies dont l'une appartenant à Berger a été publiéeen 1879,
ve
sous letitre : Sur une forme spéciale de paresthésie des extrémités inférieures et l’autre, par Putmann en 1880, dans les Archives de médecine. La monographie de Berger est fondée sur six observations qu'on peut résumer de la façon suivante : «Il s’agit d’une névrose de la sensibilité avec perturbation secondaire des mouvements caractérisée par une paresthésie des jambes ; survenant par accès d'intensité variable, mais n’étant jamais bien douloureux. Les malades éprouvaient surtout des sensations de fourmillement, de piqûres et de brûlures. L'accès surveuait ordinairement après une longue station assise ou debout, mais jamais après la marche.
Les sensations débutaient quelquefois par les hanches et descendaient jusqu'aux orteils; dans d’autres cas, elles sommençaient aux orteils pour remonter jusqu'aux hanches, rarement les bras étaient envahis. Souvent l’affection était unilatérale et, lorsqu'elle était bilatérale, elle était ‘toujours plus prononcée d’un côté que de l’autre. À cette paresthésie se joignait une sensation particulière de pesanteur rt de faiblesse qui gênaient les mouvements des malades. L’accès lui-même ne durait ordinairement que quelques minutes.
Les malades, à part cette affection, paraissaient dans un état de santé parfaite. Dans quelques cas, il s’établissait entre les accès une sensation connue sous le nom d’anæietas tibiorum. C’est une angoisse qui Les tourmentait et qui siégeait dans la jambe et le pied. La douleur était très pénible et les malades la supportaient d’autant plus difficilement qu'il leur était presque complètement impossible d'exercer leur profession,
. On peut, d’après Berger, considérer cette maladie
OPA comme une sorte de paresthésie cutanée et musculaire et on doit chercher son siège dans la moelle épinière.
Parmi les 6 malades que Berger a observés il y avait 4 hommes et 2 femmes. Tous étaient d'un âge entre quatorze et trente-cinq ans et appartenaient aux classes cultivées.
Ce court résumé nous montre que l’affection décrite par Berger diffère particulièrement de celle que nous voulons décrire par l’âge, le sexe, la profession des sujets qui sont ordinairement d’un âge beaucoup plus avancé, du sexe féminin et exercent des professions manuelles et, en particulier, celles de servantes, de laveuses ou de couturières.
En 1883, Osmerod communique douze observations faites sur des femmes, et rappelle l’attention sur notre névrose. Ges observations concordent très bien avec celles de Bernhardt. Voici comment il les résume : « Les symptômes, dit-il, sont bien définis; ils se présente chez les femmes, surtout vers l’âge critique et surviennent dans la nuit. Au réveil, la patiente éprouve dans les mains, ou dans les mains et les bras, ordinairement des deux côtés à la fois, des sensations d’engourdissement, de piqûres d’épingles, quelquefois la douleur est très forte ; les mains et les bras deviennent inutiles et ne peuvent plus saisir les objets. Cela peut se produire au point d’amener la malade à se faire traiter pour une paralysie supposée.
« Les malades disent aussi que leurs mains enflent et que les veines sont dilatées. Les symptômes disparaissent en peu de temps; du reste la friction s’offre naturellement comme remède.
ace
« Mais ces symptômes se manifestent aussi pendant le jour, surtout lorsque les malades se mettent à leur ouvrage habituel : lavage, frottage, couture, etc. »
La ressemblance qui existe entre cette affection et notre névrose est si frappante que nous avons pensé qu’elle pouvait être considérée comme rentrant dans la catégorie des faits que nous voulons décrire. Aussi reproduisonsnous au chapitre consacré à la symptomatologie, les observations d’'Osmerod comme des types de notre affection.
L’année suivante, Sinkler publie dans le Philadelphia Medical Times, une monographie fondée sur neuf observations. « Dans ce mémoire, il dit qu’il a observé surtout chez des femmes ayant atteint l’âge critique l’apparition d’une sensation d’engourdissement dans une main ou dans les deux, mais rarement dans les jambes. Ce phénomène survenait principalement le matin avant que les malades ne se fussent levés. À l’examen, on ne constatait point de perturbation de la sensibilité. Les régions du médian et du cubital étaient surtout affectées. La douleur persistait des mois et même une année. Sinkler admet pour expliquer ces phénomènes que, par suite du décubitus dorsal, il se produit un état hyperhémique de la moelle cervicale et que cet état est la cause anatomique la plus vraisemblable de la maladie. »
Cette description concorde encore avec l’affection que nous voulons étudier.
En 1885, le Lancet publie deux travaux, l’un deSaundby et l’autre de Buzzard qui présentent des liens de parenté avec notre affection. Le mémoire de Saundby est fondé sur des observations qui sont presque analogues à celles de Sinkler dont nous avons parlé dans le paragraphe pré-
A cédent; mais au lieu de faire jouer un rôle à l’âge critique dans l’apparition de cette affection comme Simkle et d’autres auteurs, il attribue les phénomènes à un mauvais état des voies digestives et pense que l’âge critique n’est pour rien dans l’éclosion de la maladie. Il se fonde pour avancer cela sur un certain nombre de cas de guérison qui ont coïncidé avec la disparition de troubles dyspeptiques.
Lamême année, Bernhardt faisait paraître en Allemagne un mémoire qui était des plus complets et des mieux faits parmi ceux qui se rapportent à notresujet. Nous regrettons de n’avoir pu nous le procurer; car il aurait pu nous être d’un précieux secours.
Rosembach, en 1830, publie plusieurs observations dans un mémoire intitulé : Sur une affection singulière des doigts. Vers la même époque, F.Schultze inspirait à un deses élèves, Pierre Mohr, une thèse sur l’acroparesthésie. Cet ouvrage est fondé sur un certain nombre d’observations qui ont été recueillies dans le service de F. Schultze ; nous les reproduisons plus loin comme des types de l’affection que nous voulons décrire. C'est F. Schultze qui, ayant déjà fait paraître quelques années auparavant un travailsur ce sujet, a donné à cette affection le nom d’acro paresthésie.
En 1893, D' Léon Laquer publie un mémoire fondé sur douze observations. Dans ce mémoire. l’auteur fait remarquer qu'il vient seulement d'apprendre que F. Schultze a déjà fait paraître dans les recueils de neurologie un travail sur l’acroparesthésie, affection qui ressemble exacte-ment à celle qu'il vient de décrire; ce que confirme le professeur Schultze.
En effet, les malades observées par le D' Léon Laquer
are
présentaient comme ceux de Schultze des phénomènes d'engourdissement et de parésie des deux mains et quelquefois des avant-bras; des sensations de brülure et de piqûres d’épingles qui ne sont pas limitées à un champ nerveux déterminé, mais sont diffuses et répandues sur toute la superficie de la peau ; pendant la nuit, la douleur atteint un degré d’acuité tel qu’elle arrache le sommeil aux malades. Cette douleur-vient spontanément ou après un travail pénible ou certaines excitations thermiques. Ordinairement les malades ne présentaient pas de troubles de la sensibilité; la pression des plexus et des troncs nerveux n’éveille pas de douleur ; il n’y a pas non plus d’anomalies électriques, ni de troubles vaso-moteurs.
Dans les douze cas que Laquer 2 observés surtout chez des femmes, il n’y avait ni état hypocondriaque, ni hystérique, et les phénomènes ne pouvaient pas être considérés comme les indices d’une lésion du centre nerveux (pachyméningite cervicale, syringomyélite ou névrite multiple). L'auteur incline à penser que cette névrose de la sensibilité ainsi décrite est une névrose par épuisement ou par excès de travail, survenant chez des femmes employées aux travaux manuels et ayant une constitution anémique.
Tels sont, en résumé, les principaux phénomènes que présentaient les malades observées par le D' Léon Laquer.
En France, l’étude de cette question paraît être peu connue et de date récente, si l’on en juge par les travaux qui ont été publiés sur ce sujet. En effet, nous n'avons pu, malgré nos laborieuses recherches, consulter qu’un seul mémoire que Louis Bullet a publié dans la Semaine médicale de 1895. Dans ce mémoire, l’auteur fait remarquer
= A qu’il a déjà observé plusieurs cas et donne la description de l’un d’eux que nous reproduisons plus loin.
Enfin, à côté de cette publication française, il existe un certain nombre d'observations isolées de M. le professeur agrégé Devic et de M. le D" Destot que nous exposerons également dans le chapitre consacré à la symptomatologie.