A L’ÉTAT NORMAL ET A L'ÉTAT PATHOLOGIQUE
Il faut remonter bien haut dans l’histoire de l’Anatomie pour trouver l’origine de cette opinion que les membres thoraciques sont les analogues des membres abdominaux. Galien affirmait cette analogie par le vieil adage : Pes altera manus. De cette époque reculée à nos jours, la question de cette analogie a préoccupé quelque peu lies anatomistes qui, presque tous, la signalent dans leurs ouvrages: Winslow en 1775, Sœæmmering en 179%, Boyer en 1803, Bichat en 1821, Meckel en 1825, Barcklay en 1829, J. Cloquet en 1836, Blandin en 1838, Holmes Coote et Maclise en 1849, Humphry en 1858, Sabatier, Cruveilhier et Sappey dans leurs derniers travaux. Mais ces auteurs se bornaient à constater le fait sans en chercher la cause.
À l'encontre des premiers, les anthropologistes, dont la science est d’origine relativement récente, se sont avant tout préoccupés de savoir exactement en quoi consistait cette analogie, quel était son but, quelle était sa signification, quelles étaient ses origines. C’est alors que parurent les mémoires de Martins et de Broca, de l’école française, suivis des travaux de Meyer, de Zurich, en 1861; de Lucæ, de Francfort, en 1865; de Welcker, de Halle; et de Gegenbaur, en 1868. -
Martins, de Montpellier, en 1857, est le premier en date. Ayant pour objectif principal le parallèle du membre thoracique et du membre abdominal, il constate simplement que, chez les quadrupèdes, la tête humérale surplombe directement la cavité olécrànienne ; que, chez l’homme, elle surplombe l’épitrochlée, et qu'entre les deux la différence de torsion est de 90°. Puis, découvrant que l'humérus des anthropoides est constitué sur le même modèle que celui de l’homme ; que celui des singes inférieurs est constitué sur celui des quadrupèdes, il formule la loi générale suivante: La torsion de l’humérus est de 180° chez l'honime et les anthropoïdes, et de 90° seulement chez les quadrupèdes. A beaucoup d'auteurs cette loi parut trop générale et ils pensèrent qu'il devait y avoir des intermédiaires, des types de transition entre les deux limites extrêmes posées par Martins.
Martins avait commis une légère erreur en aflirmant que, chez l’homme, la tête humérale surplombait l'épitrochlée. Si, en effet, comme l’a fait, en 1861,
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Meyer, de Zurich, on fait passer deux plans verticaux, l’un par l'axe du coude, l’autre par l'axe de la tête humérale, on s'aperçoit bien vite que ces deux plans ne coïincident pas, mais se coupent et forment entre eux deux angles dièdres, l’un aigu et l’autre obtus. Cet angle dièdre aigu est supplémentaire de l'angle véritable de torsion, tel que le définit Martins, c'est-à-dire qu’il faut ajouter cet angle dièdre aigu à l'angle de torsion de Martins, pour avoir une valeur égale à deux angles droits ou à 1800. C’est d’ailleurs la définition géométrique de l'angle supplémentaire. C'est cet angle dièdre aigu supplémentaire que calculent toujours les anthropologistes allemands, et cette différence dans la manière de procéder des deux écoles française et allemande a certainement contribué à établir une certaine confusion dans un sujet déjà confus par lui-même. Broca a si bien compris cet inconvénient, qu’il dénomme angle de torsion l'angle de Martins, et angle supplémentaire de la torsion l'angle dièdre aigu supplémentaire de l’école allemande.
A cette époque commençait l'ère des méthodes graphiques : aussi n'est-il pas surprenant qu'on ait songé à les utiliser pour obtenir avec plus de facilité et aussi avec plus d’exactitude, la valeur de l'angle dont il s’agit. Lucœæ, de Francfort, et Welcker, de Halle, en 1865, s’en servirent en effet; les résultats obtenus par ces deux auteurs ne parvinrent pas à jeter un bien grand jour sur la question : de plusieurs mensurations, ils conclurent que l'angle supplémentaire variait, suivant les races, les sexes et les âges,
de 25 à 450, notation allemande, ce qui établit, en notation française, des chiffres variant de 135° à 1775. Devant ces résultats doivent s’effacer les deux types extrêmes créés par Martins ; toutefois, on doit avouer que si l'œuvre de Martins était détruite, elle n'était remplacée par rien ou par bien peu de chose.
Gegenbaur, de Heidelberg, en 1868, étudia à son tour cet angle de torsion; il trouva que cet angle variait de 2° à 3%, ou, en notation française, de 178° à 148°, et que la torsion moyenne générale était de 1680.
La question en était à ce point et l’angle de torsion paraissait définitivement fixé quand Broca,en 1881, apporta un nouvel élément, la position, la situation de l’omoplate. Chez le quadrupède, l'omoplate est situé latéralement, la cavité glénoide est dirigée en bas et en avant; elle appuie sur la tête de l’humérus et lui transmet directement le poids du corps. Chez l’homme, au contraire, l’omoplate est située à la partie postérieure du tronc; la cavité glénoïde est peu accusée, la tête humérale a un jeu bien plus considérable, ce qui permet à l’humérus d'accomplir des mouvements très étendus. Cette différence de situation de l'omoplate est précisément en rapport avec la station du sujet, permettant au quadrupède de faire porter d’une manière égale le poids de son corps sur ses quatre membres, permettant au contraire au bipède de se servir de son membre thoracique dans un tout autre but que de se soutenir. Je dois ajouter que les considérations précédentes de Broca sont plutôt du domaine de l'anthropologie ou de l’anatomie comparée que de l'anatomie humaine.
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Pour mesurer l’angle de torsion de l'humérus, Broca se sert d’un appareil qu'il a inventé et qu’il a nommé tropomètre (fig. I). Le tropomètre est décrit dans un .mémoire de Broca, inséré dans la Revue d'anthropologie de 1881. L'appareil se compose essentiellement d'une table horizontale et d’un montant vertical. La table est carrée et a 25 centimètres de côté. Un cercle métallique fixé sur la table présente une graduation en degrés, et du centre de ce cercle, émerge une pointe d'acier. Le montant est constitué par deux lames de bois parallèles, réunies à leur extrémité supérieure par une pièce métallique. Dans l’espace . vide existant entre ces deux lames, se meut une tige métallique pouvant être fixée à une hauteur quelconque du montant au moyen d’une vis de pression. Cette tige a une longueur précisément égale au rayon du cercle gradué et se termine par une pointe d'acier,
pie de telle sorte qu'une ligne droite réunissant la pointe du curseur et la pointe du cercle constitue une perpendiculaire élevée du centre de la circonférence.
L'appareil que je viens de décrire très succinctement, se complète par l'arc à pointes. Cet accessoire se compose d'une lame d'acier décrivant une demicirconférence et assez solide pour n'offrir aucune élasticité. L'une des extrémités de cette lame est munice d'une pointe perpendiculaire à la tangente au point où elle est fixée ; l’autre extrémité de la lame comporte un manchon également perpendiculaire à la tangente à l'extrémité de la lame. Dans ce manchon se meut à frottement doux une tige d'acier terminée par une pointe, et, de la description qui précède, il résulte que cette tige d'acier se mouvant dans le manchon et la pointe fixée à la lame semicirculaire se trouvent sur une même ligne droite, qui n’est autre que le diamètre de la circonférence à laquelle appartient la lame semi-circulaire. Une vis de pression maintient la tige dans son manchon à une profondeur quelconque.
Pour se servir de son appareil, Broca à été obligé de déterminer aussi rigoureusement que possible les points de repère auxquels il a recours.
Le point de repère de l'extrémité supérieure se détermine de la manière suivante. Un fil placé sur le milieu de la portion du corps de l’os située au-dessous de le tête, est passé sur le pôle de cette tête, puis sur la grosse tubérosité, et enfin sur le milieu de la portion du corps de l'os située au-dessous de la grosse tubérosité. Le fil forme une anse dont le plan repré-
ter
sente une coupe menée par le pôle et par l'axe longitudinal de l'os. Cette ligne est appelée par Broca ligne méridienne et elle renferme le point de repère, qui est le point culminant de cette ligne.
Broca reconnait lui-même combien il est difficile de fixer mathématiquement le point de repère de Pextrémité inférieure. Il est réduit à adopter un point approximatif correspondant au milieu de la largeur de la surface articulaire, c’est-à-dire un peu en dehors de la gorge de la trochlée, non pas dans son point déclive, mais plus en arrière et le plus près possible de la face postérieure de l'articulation où vient aboutir l'extrémité inférieure de l'axe longitudinal de l'humérus.
Pour mesurer la torsion de l’humérus au moyen du tropomètre, la manœuvre est la suivante : Le point de repère de l'extrémité inférieure est appliqué sur la pointe du cercle ; une légère pression suffit pour l'y maintenir. La pointe supérieure est amenée au contact du point de repère de l'extrémité supérieure. L'os est ainsi fixé sur l'appareil par les deux extrémités supérieure et inférieure de son axe longitudinal; ainsi maintenu, il peut tourner autour de cet axe comme autour d’un pivot.
Quand l'os est en place, on assujetit les arcs à pointes aux deux extrémités. L'arc à pointes de la tête s'adapte de la manière la plus simple : la pointe mobile occupe le centre dela calotte sphérique qui constitue la tête, et la pointe fixe occupe un point diamétralement opposé à ce centre.
L'arc à pointes de l'extrémité inférieure s'adapte
rit moins facilement : la pointe fixe est appliquée au côté externe, sur l’épicondyle; la pointe mobile est appliquée au côté interne, sur l’épitrochlée.
L'os fixé dans l’appareil, les arcs à pointes appliqués sur ses deux extrémités, il ne reste plus qu'à calculer la mesure de la torsion. A ceteffet, la pointe mobile de l'arc à pointes appliqué à l'extrémité supérieure est amenée sur le prolongement du diamètre transversal du cercle gradué fixé sur la table, au moyen du mouvement de rotation qu’on peut imprimer à l'os autour de son axe longitudinal. La pointe mobile de l'arc à pointes appliqué à l'extrémité inférieure correspond à une division quelconque du cercle gradué, division qui donne immédiatement la valeur de l’angle que font entre eux les axes des extrémités supérieure et inférieure de l'os, c’est-à-dire la valeur de l'angle de torsion.
Le maniement du tropomètre exige une habileté particulière, et, s’il est admissible qu'entre les mains de Broca, cet instrument ait pu lui donner des résultats à peu près exacts, il est également admissible que, manié par différents observateurs, il ait fourni des résultats contradictoires. Ces sortes de recherches ont en effet besoin, surtout en anthropologie, d'être longtemps continuées pour qu'on puisse en déduire des données sérieuses et les appareils destinés à ces recherches doivent répondre à cette double indication : se manœuvrer facilement, et donner les mêmes résultats définitifs à tous les observateurs, expérimentés ou novices, qui les emploient. Or, le tropomètre est loin de satisfaire à cette double condition.
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Plusieurs critiques peuvent en effet être formulées centre cet appareil.
La pointe supérieure doit, d'après Broca, s’appliquer sur la tête de l’humérus en un point faisant partie de la ligne méridienne et situé à neuf millimètres du bord supérieur de la tête. On peut facilement comprendre que ce point a été choisi d’une manière empirique, Broca lui-même l'avoue : il a été conduit à choisir un tel point d’après des expériences nombreuses, et il admet qu’une légère erreur peut en découler, erreur relative dépassant un degré, dans certaines circonstances. Cette erreur est explicable, si l'on songe que tous les humérus n’ont pas la même grosseur, le même volume, le même poids; si ce chiffre de neuf millimètres est acceptable pour des humérus d'homme, il est trop élevé pour des humérus de femme, et vice versâ.
La pointe inférieure doit, d’après Broca, correspondre au milieu de la largeur de la surface articulaire, c'est-à-dire un peu en dehors de la gorge de la trochlée, non pas dans son point déclive, mais plus en arrière et le plus près possible de [a face postérieure de l’articulation où vient aboutir l'extrémité inférieure de l'axe longitudinal de l'humérus. Si on examine attentivement cette règle posée par Broca pour trouver le point précis où doit s’appliquer la pointe inférieure du tropomètre, on reconnaitra bien vite qu'on n’y trouve là aucune donnée exacte, scientifique, mais une série d'à peu près qui ne peuvent guère qu'embarrasser considérablement celui qui veut tenter pour la première fois de se servir du tropo-
mètre.
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Dans son mémoire, Broca, à la vérité, indique des moyens propres à reconnaitre si les points choisis l'ont été bien exactement, et cette vérification s’obtient par l'intermédiaire des arcs à pointes, dont, dans la manœuvre de l’appareil, l'application doit se faire en
premier lieu.
Les arcs à pointes ne doivent pas seulement être
fixés suivant une direction transversale parfaitement exacte, de manière à donner exactement l'axe de l'extrémité sur laquelle ils sont appliqués, ils doivent encore n'être placés ni en avant, ni en arrière de l’axe longitudinal de l’humérus ; en effet, la pointe mobile de l'arc doit passer par le centre du cercle gradué. Pour s'assurer que cette condition est bien remplie, on fait effectuer à l’humérus une rotation d’un quart de cercle; si alors on examine l'appareil en projection, la pointe mobile de l'arc doit cacher à l'œil de l’observateur le diamètre du cercle gradué. Si elle ne le lui cache pas exactement, c'est qu’elle est trop en avant ou trop en arrière, et il faut en rectifier la position. On pourrait, naturellement, enlever l’arc et le replacer à nouveau dans une situation meilleure ; mais Broca préfére déplacer et replacer le système tout entier, humérus et arcs à pointes, ce qui, d’ailleurs, s'effectue assez facilement, grâce aux propriétés d'élasticité dont est doué le montant en bois de l'appareil. La position de l'os ainsi modifiée, on en refait la vérification comme je l’ai indiqué. Ces considérations s’appliquent particulièrement à l'arc inférieur. La pointe mobile de l'arc supérieur doit se présenter dans la partie médiane de la fenêtre pratiquée sur le montant.
On est bien forcé d'admettre qu’on se trouve là en
présence d’une série de tâtonnements, et qu’il est assez délicat, avec un tel appareil, d'obtenir, non des
mensurations exactes, mais, ce qui est bien le point important, des mensurations comparables entre elles.
Pour résumer ces détails, on peut dire que le tropomètre est un instrument dont le maniement est très déiicat ; qu’il est difficile, avec lui, d'obtenir une situation de l'os, exactement verticale; qu’il est également difficile de trouver la direction exacte des axes des épiphyses. L'impuissance de l’appareil, peut-être peu appréciable quand il s’agit d'os normaux, se révèle d’une manière absolue quand il s’agit d'os pathologiques, modifiés par du chevauchement de la diaphyse ou de la pénétration des épiphyses.
Comme le tropomètre, le trepsimètre est un instrument destiné à déterminer la torsion des os (fig. IT.
Il se compose d’une table rectangulaire, ayant les mêmes dimensions que celle du tropomètre. Sur cette table se trouve fixé un cercle métallique présentant une graduation exactement semblable à celle du tropomèêtre. A l’extrémité du grand diamètre de la table, se dresse un pied en bois, dont la section représente un carré. Ce pied n’est pas évidé, ne présente pas de fenêtre, comme celui du tropomètre, mais est plein; il a une hauteur égale à celle du pied du tropomètre. Le long de ce pied glisse, à frottement doux, un appareil qui peut être fixé sur le pied, et à une hauteur quelconque de celui-ci, au moyen d'une vis de pression. Cet appareil comprend un carré métallique dont le côté postérieur porte la vis de pression, puis deux bras parallèles, également métalliques, qui font corps avec le carré et qui sont distants l’un de l’autre de 12 centimètres. Ces deux bras présentent, en des points