OBSERVATION IX
(Saupiquet. — Thèse de Lyon, 1904)
X..., organisie, entre pour la première fois à l'Hôtel-Dieu, le 15 mai 1901. |
Rien dans les antécédents héréditaires.
Est né avant lerme, a élé chétif, n'a fait aucune maladie. Il y a quelques mois, il éprouva une grosse secousse morale, depuisil était neurasthénique. Depuis quinze jours, après un nouveau chagrin, il devint encore plus triste el mélancolique et cessa complètement de parler.
A son entrée, le malade a la tète basse, les yeux dirigés vers la terre : lorsqu'on l'interroge, il ne répond rien, ne prononce aucun son, ne fail même pas un signe, un effort, pour répondre. EL cependant il comprend ce qu'on lui dit, car il fait ce qu'on lui ordonne, quoique d'un geste ennuyé el d'une figure maussade. À part cela, il lit, a continué à donner des leçons de piano et de musique jusqu'à son entrée à l'hôpital. La faculté musicale est même celle qui a persisté le plus chez lui. Le malade n'écrit pas, mais il n'a pas pour cela de l'agraphie : il n'est pas dans un état qui ne lui permette plus d'écrire, mais il n'essaie même pas d'écrire, il ne veul même pas prendre la plume pour lâcher de tracer un caractère.
Le malade reste dans une prostralion absolue : sombre et laci- Lurne, il refuse même de manger.
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Examen du système nerveux.— Hyperesthésle complète. Réflexes à peu près normaux : pharyngien un peu diminué, testiculaire un peu exagéré.
Pas d'hémianesthésie. Pas d'hémiplégie.
Le 17 mai, on essaie par des moyens suggeslifs de lui rendre la parole ; on fait chauffer devant lui un énorme cautère, en lui persuadant que son application va le guérir à l'instant. On lui apphque deux pointes de feu sans résultat ; mais, à la W'oisième, le malade pousse un cri, et, dès ce moment, prononce quelques mots : « Ga va mieux », dit-il. A partir de ce moment il a recommencé à manger, il n'avaitrien pris depuis 48 heures. Interrogé le lendemain, le malade dit «qu'il n'avait pas la possibilité de vouloir parler », pas plus que celle de lire ou de s'alimenter. Cette abouliè, arrivée à son degré extrême, s'était développée progressivement depuis quelques semaines. Le malade quitte le service en bon état psychique.
Deuxième séjour du malade à l'hôpital. — I] rentre le 3 mai 1904. Le malade est dans le même état que la première fois qu'il est venu à l'hôpital. Même air triste et sombre, même mutisme obstiné, refus ou impossibilité de parler, d'écrire, de communiquer d’une façon quelconque avec son entourage.
Même refus de marcher et de manger ; le malade reste parfois 48 heures sans rien prendre absolument.
En plus, il présente quelquefois des accès de fureur, d'ailleurs assez courts, mais qui nécessitent qu'on latlache dans son lit; il crie, se débat, va jusqu'à mordre les courroies qui le retiennent.
Il reste un mois environ dans cet étal, avec alternatives de mélancohe-et de fureur. À la fin, la menace réitérée et énergique de l'envoyer à l'asile de Bron a raison de cet état ; il reprend l'usage de la parole et revient graduellement à l'état normal. |
I quitte l'hôpital en bonne santé, le 20 juin 1904.
Un diagnostic important doit encore nous arrêter, et nous étudierons successivement les caractères qui dislinguent l’aphasie hystérique des aphasies organiques ou toxiques.
Les quelques observations mentionnées au chapitre précédent sont probantes, en ce sens qu'elles nous mon-
Re ns dur à
| Dee trent le degré de petfection avec lequel l’aphasie hystérique copie trait pour trait l’aphasie organique. Toutefois quelques détails diffèrent, et nous pouvons ranger sous quatre chefs les éléments qui nous permettent de ne pas confondre les deux aftections.
1° Le début de l’aphasie hystérique coïncide souvent avec :
a) Une vive émotion, une contrariété, une frayeur ;
b) Ou bien un traumatisme ;
c) Ou bien c'est une attaque d’hystérie typique qui précède le syndrome aphasique.
Dans l’aphasie organique rien de tel, le début peut être brusque, mais sans cause apparente, ou bien souvent après un ictus et perte de connaissance plus ou moins longue, d’où le malade sortira avec troubles plus ou «moins graves de la parole.
2° L'aphasie hystérique peut s'accompagner, et cela se voit assez souvent, d’'hémiplégie et d’hémianesthésie droites comme on l’observe dans l’aphasie organique. Mais les hémiplégies et les hémianesthésies hystériques et organiques ont des caractères bien différents et bien tranchés qui ne‘permettent pas la confusion et qu'il est inutile de mentionner 1e1.
3° Le plus souvent l’aphasie ne sera pas la seule manifestalion de la névrose, tout un cortège de stigmates de l’hystérie accompagneront et signeront l'affection. Au contraire, s'il s’agit de l'aphasie organique, une lésion cardiaque, une sclérose artérielle, les stigmates d’une syphilis ancienne permettront d'en trouver la cause.
4 L'évolution est toute différente dans lun et dans l’autre cas ; la suggestion, une violente émotion, lhypnotisme, rendront à la parole son intégrité première, el cette guérison surviendra d’une façon plus ou moins brusque.
Dans l'aphasie organique la durée est longue, le retour de la parole ne pourra se faire que très lentement et progressivement, quelquefois même l’aphasie sera définitive ; les influences qui pourront la modifier seront en tous les cas tout autres que dans l’aphasie hystérique, lès procédés suggestifs ne pourront avoir aucune action, et nous n'obtiendrons un effet que des médicaments cardio-vasculaires où antisyphilitiques, ou encore de la rééducation.
Ajoutons que la ponclion lombaire et l'examen cytologique du liquide rachidien pourront donner quelquefois de précieux renseignements.
Mais il existe encore d’autres variétés d’aphasies passasères, transitoires, dont les causes tout autres-que l'hystérie agissent par un mécanisme lié le plus souvent à la congestion et quelquefois à l’anémie. Ce sont des aphasies organiques, des aphasies fugaces dont laspect clinique diffère par conséquent des aphasies organiques auxquelles nous avons déjà songé.
Nous pouvons ranger ces variétés d’aphasies sous deux types principaux, et l'étude de leurs causes, les caractères parüculiers qu'elles peuvent présenter dans leur évolution, le résultat d’un traitement approprié, suffiront à les distinguer de l’aphasie hystérique.
A. — En premier lieu : les aphasies par infection.
B. — En second lieu : les aphasies par intoxication ou aulo-inloæicalion.
l° Les fièvres éruptives (variole, rougeole, searlatine), les maladies infectieuses, comme la dothiénentérie, la pneumonie, ele, ont été souvent signalées comme pouvant donner lieu à de Paphasie transitoire. l
Vaullant et Vincent ont retrouvé le bacille d'Eberth dans
ne A A la pulpe cérébrale, Mais cet examen bactériologique ne saurait être toujours pratiqué, et, quand bien même il le serait, les résultats ne seraient pas toujours concluants.
Aussi l’âge du malade, l'absence de tout stigmate hystérique, les antécédents récents, fourniront une indication précieuse et permettront souvent de faire le diagnostic.
Parmi les maladies infectieuses, il en est une surtout, capable de produire des troubles passagers du langage, à un point tel que Mauriac en 1876 la considérait comme la seule, l'unique cause des aphasies transitoires, c’est la syphilis. ;
Une hyperphasie syphilitique des méninges, avec compression cérébrale et congestion passagère et intermittente siégeant au niveau de la zone du langage, une artérite syphilitique des artérioles célébrales avec persistance de la lumière du vaisseau, mais avec spasme entraînant une ischémie passagère, constituent des causes d’aphasie de courte durée.
En présence d'aphasies fugaces, songeons toujours à la spécificité, fouillons le passé du malade, recherchons les stigmates syphilitiques, et, si nous doutons encore, instituons un traitement spécifique par injection intramusculaire de biodure d'hydrargyre, toujours excellent quel que soit le résultat.
2° Enfin, comme dernières aphasies susceptibles d’être prises pour l’aphasie hystérique, nous devons signaler les aphasies par inloæicalion proprement dile (alcool, plomb, tabac), les aphasies par aulo-inloxicalions (urémie, grossesses répétées, diathèses arthritiques) agissant sur les fibres lisses des petits vaisseaux ou modifiant la nutrition des centres nerveux, mais agissant surtout comme puissants facteurs d’artério-sclérose.
Avant de provoquer l’artérite et cette altération géné-
ralisée du système vasculaire, les causes d'irritation; comme le dit Huchard, déterminent un spasme des artérioles intermittentau début, puis continu, dont le résultat est l'hypertension artérielle. Les spasmes vasculaires, interrompant momentanément la circulation dans cet organe, entraineront ce que M. le professeur Grasset,dans ses leçons cliniques de 1890 sur le vertige des : artérioseléreux, appelle «la claudication intermittente de l'organe. » |
Si le phénomène porte sur le cerveau, et si le spasmese produit sur une des branches de la sylvienne gauche irrigant une partie de la zone du langage, nous aurons la claudication intermittente du-cerveau dont un des signes principaux sera l’aphasie transitoire.
Le mode de début ne pourra guère nous renseigner sur l’'éliologie de ces aphasies ; l'hémiplégie, l'hémianesthésie manqueront souvent et ne pourront par suite nous aider au diagnostic ; la durée pourra en être brève, le retour à l'intégrité pourra se faire assez brusquement pour nous faire croire à une aphasie hystérique. Il n’y aura plus dans ces cas qu'un élémerit susceptible de nous aider dans notre diagnostic, ce sera l'élément étiologique ; au lieu des stigmales de l’hystérie, au lieu de lartério-sclérose, de la syphilis, nous trouverons les antécédents d’un aphasique par infection ou auto-intoxication, des accidents du brighlisme, des crises d'éclampsie ou tout au moins de l'albuminurie. Et même celte seule notion éliologique qui nous suffirait dans la plupart des cas peut encore nous faire défaut, lorsque par exemple nous verrons une aphasie toxique survenir chez un malade hystérique ; et ce n’est pas une supposition gratuite. M. Saupiquet cite en effet dans sa thèse le cas d'une malade atteinte d’aphasie, et qui présentait à la fois tous les signes de l'insuffisance
ATEN à antitoxique et des antécédents hystériques. Comme le fait justement remarquer M. Saupiquet à ce sujet, il est plus vraisemblable d'attribuer l'effet à la cause la plus immédiate.
L'épilepsie et toutes les manifestations nerveuses du mal caduc pèuvent s'accompagner d’aphasies véritables, symptomatiques, bien que sans lésion anatomique appréciable ; elles sont le plus souvent transitoires et en rapport avec l'attaque convulsive, qu’elles suivent généralement. Les phénomènes de l'attaque permettent de reconnaître facilement la cause de ces aphasies, sauf dans le cas de formes larvées ou frustes ; cependant les antécédents personnels du malade, son histoire nerveuse dénuée de toute symptomatologie hystérique, l'influence même d'un traitement approprié, permettront de songer à cés aphasies épileptiques en dehors de toute manifestation de la névrosë.