ETUDE CLINIQUE DE L'APHASIE HYSTÉRIQUE
L'aphasie hystérique, telle qu'elle a été comprise par tous les auteurs qui l'ont décrite, est la copie plus ou moins exacte, plus où moins complète de l’aphasie organique.
Il suffit donc de rappeler les traits principaux de Paphasie organique pour posséder aussitôt une conception elinique générale de cette manifestation de la « grande simulatrice ».
M. Déjerine pensait que, non seulement laphasique ne peut plus s'exprimer au moven de signes, mais encore qu'il ne peut plus comprendre la valeur de ces signes.
Charcot a divisé l’aphasie en deux grandes classes : il donne à la première le nom d'aphasie par lésion de lappareil de transmission et à la deuxième le nom d’aphasie par lésion de Pappareil de réception.
[. — Le premier cas de ces deux groupes constitue l'aphasie motrice.
La faculté motrice est intacte, la langue et les lèvres se meuvent facilement, elles exécutent toutes sortes de mou-
vements : mais, dès que les mouvements doivent $e combiner pour produire un mot, il à impossibilité.
a) Fantôt, la notion du mot existe complète dans le cerfeau, mais ne peut être {ransmise jusqu'aux voies motrices chargées de la réaliser phonétiquement : c'est l'aphasie motrice pure de Déjerine.
b) Tantôt la notion du mot est elle-même altérée, la zone du langage est intéressée: il s'agit d’une aphasie corlicale où aphasie motrice avec alléralion du langage intérieur.
ec) Iexiste une autre variété d'aphasie motrice, Le malade qui auparavant savaitécrire se trouve dans l'impossibilité de tracer un seul mot, non pas'seulement à cause des troubles survenus dans les organes des mouvements, car ses mains sont aussi habiles qu'auparavant (il remue bien ses doigts); mais, dès qu'il prend la plume pour écrire, 1} ne le peut plus. Il trace des lettres qui ne rappellent en rien le mot ou la lettre qu'il veut tracer, il a perdu la mémoire des mouvements coordonnés de la main qui préside à Pacte de l'écriture : c’est l'agraphie.
IL. — L'ouïe et la vue sont les deux sens qui servent de porte d'entrée aux signes phonétiques et aux signes graphiques ; la perte de ces deux mémoires phonétique et graphique constitue l’aphasie sensorielle.
| a) Ou. bien le malade est incapable de comprendre le langage parlé sans lésion de l'organe auditif, sans altération de l’état intellectuel du sujet; le malade n'est pas sourd, il entend les moindres bruits, et les paroles prononcées autour de lui attirent son attention, mais il a perdu le souvenir des images verbales. Les signes vocaux conventionnels agissent sur son centre auditif comme des bruits quelconques, il: se trouve dans la condition d'un
homme sain qui entend une langue étrangère qu'il ignore complètement; les mots ne reflètent dans sa pensée aucune idée, aucune représentation : c'est la surdité verbale.
b) Ou bien le malade ne comprend plus le sens des mots écrits qu'il connaissait autrefois fort bien, il voit les lettres, les mots, sa vue est intacte, il distingue ce qui l’entoure, les objets, les hommes, il écrit même, mais ne saurait attacher un sens aux mots qu'il écrit et qu'il voit ; ceux-ci n'éveillent aucune idée, el cependant Fintelli: gence du sujet est entière ; mais il a perdu la mémoire visuelle de lPécriture comme celui quiestatteint de surdité verbale a perdu la mémoire auditive des mots parlés : c'est la cécilé verbale.
Ce tableau de l'aphasie n'est pas complet ; ilexiste des aphasiques quine peuvent exprimer leurs sensations par la mimique ; d'autres, tout en ayant perdu la mémoire des mots usuels, peuvent calculer, chanter, ete.
Quelques observations probantes, propres à chacune de ces modalités de laphasie, nous permettront d'exposer des faits et de montrer le degré de perfection atteint par
lhystérie dans la simulation de l'aphasie organique,
OBSERVATION Î (Inédite)
(Rédigée d'après les notes de M. Vennes, interne des hôpitaux dans le service de M. le professeur Grasset, et recueillie sur les conseils de M. le professeur agrégé Gaussel, chargé du service à celte époque.)
Aphasie motrice pure
R. V..., 27 ans, matlelassier, entré le 4 octobre 1907, dans la salle Fouquet, au n° 30.7
On questionne le malade :
Comment vous appelez-vous? Le malade essaie de répondre, il
fait des efforts, mais il ne peut prononcer que quelques syllabes ou quelques mots sans grande signification.
* Par contre, son intelligence est intacte, il entend Lout, comprend tout, toutes les queslions posées, el il se saisit avec empressement de la plume et du papier qui lui sont offerts pour répondre ; voici d’ailleurs exactement ce qu'il écrit :
« Je suis étais faire les vendanges à un kilomètre de Champagnac et j'ai fais au moins une huitaine de jours avant les inondations soyez venue el de la je suis étais a Bézier el'e'est la qui m'est arriver une grande frayeur causser par la foudre. Je n'ai pas put parler depuis le 30 le 29 Septembre je dis bien quelque mots mais avec beaucoup de peine el I y a au moin ? jour que je marche pour venir à Monpelier et ? nuits Je souffre de la fatigue, dé la soif et de la faim J'avais des effets les eaux me les ont emporter et JE la fallut que là caserne de Bezier m'enfournisse Je serais heureux de retourner dans mon pays car je suis enfant de Fhospice dé Marseille el J'aie mes parents nourricier qui sont a S-Elienne-Loire » St-Genest-Lerph.
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Nous conlinuons à l'interroger et il écrit encore :
« Je suis épileplique, j'ai passé à l'hopital de Lyon pour me faire guérir ils n'ont pas pu. »
Il a eu des crises fréquentes ; quelques questions nous permettent de savoir que ces crises ont une durée variable, entre 1 heure et 15 minutes. Pas d'écume aux lèvres, le malade n'urine pas dans ses pantalons, il sent venir la crise. Il sent une boule qui monte, qui s'arrête à la gorge immédiatement avant la crise. Après les crises, il pleure ; pas de petites crises.
A l'examen : pas de troubles moteurs dans les membres inférieurs el supérieurs. Les réflexes sont normaux. Babinski en flexion des deux côtés, pas de trépidation épileptoïde, pas de danse de la rotule. Notion de la position normale. Réflexe pharyngien aboli.
La sensibilité est un peu faible à gauche dans le membre inférieur; sur la moitié droite du corps elle paraît, au contraire, normale. Une zone hystérogène très nette au niveau de la fosse iliaque gauche.
Du côté de l'œil, champ visuel légèrement rétréci, rien d’anormal du côté des pupilles; notons du strabisme du côté des muscles externes de l'œil.
L'ouïe, le goût, l'odorat sont normaux ; le larynx est normal, les cordes vocales réagissent bien, tous les mouvements de la langue et deslèvres sont conservés.
Pas de syphilis, rien à l'examen des organes splanchniques (cœur poumons, rein, foie, elc.).
Pendant son séjour à l'hôpital, le malade a présenté plusieurs crises neltement hystériques ; le 5 octobre nous fûmes témoins, à la visile du malin, d'une de ces crises, déclanchée par la pression ovarienne; le malade au sortir de sa crise, vivement sollicité, réussit à prononcer quelques mots. Dès le 6 octobre, l'amélioration était très sensible et le malade, le 11 octobre, quittait l'hôpital Suburbain, complètement guéri.
Cette observation représente ce type très rare dans la science d'aphasie motrice pure hystérique ; le malade eut une grosse émotion, une frayeur occasionnée par la foudre qui lui fil perdre subitement la parole, et malgré tous ses efforts, toute sa bonne volonté, il ne put émettre que
quelques sons, quelques monosyllabes difficilement compréhensibles. En revanche son intelligence, toutes ses facultés étaient restées intactes : c'est ainsi qu'il a pu regagner Montpellier à pied, et demander par gestes ou par écrit toutes les choses nécessaires à la vie.
Notons, dans les antécédents personnels de ce malade, la présence de crises prises pour de l'épilepsie, mais analogues, de l’aveu de R. V..., lui-même, à celles qu'il vient d’avoir à l'hôpital ; évidemment c'est de l'hystérie, et les stigmates de la névrose que nous avons,découverts chez le malade, l'histoire de l’aphasie, son évolution, sa guérison, ne permettent aucun doute sur sa nature.