OBSERVATION II
Femme de cinquante-sept ans, adressée par notre confrère M. Alexandre pour une tumeur abdominale au mois de mai 1897.
C’est une femme d’aspect cachectique, pâle, jaunie, amaigrie, marchant avec peine et parlant à voix basse comme un être profondément débilité. Elle raconte que sa maladie remonte à deux ans. Elle n'avait avant cette époque, jamais été malade. Elle a eu un seul enfant, âgé de trente-sept ans. Ses règles ont cessé il y a onze ans, sans aucun accident.
Il y a deux ans, elle fit une chute dans l'escalier et tomba sur le côté droit. Au moment de cet accident, elle ne remarqua rien de particulier, put se relever et continuer à marcher.
Mais c’est depuis ce moment qu'elle a commencé à éprouver, dans le côté droit, du malaise et de la fatigue. Elle n’y prit pas garde et continua de vaquer à ses occupations. Elle était cependant moins forte et moins vaillante qu'auparavant.
Il y a six mois, le malaise local est devenu une vraie douleur et la malade a dû s’aliter. A partir de ce moment, elle a commencé à vomir. Les vomissements survenaient en particulier chaque fois qu’elle mangeait de la viande.
L’appétit et les forces ont été progressivement en décroissant,
Mélikian 3
alors qu'un amaigrissement rapide se produisait et que la peau devenait pâle. ù
Enfin, 1l y a quinze jours, elle a constaté la présence d’une tumeur dans le flanc droit.
La maladie, d’ailleurs, s'était encore aggravée, elle “vomissait presque tout ce qu’elle ingérait, ne dormait plus, avait des sueurs nocturnes et souffrait presque constamment,
. À l’examen, on voit se dessiner, à droite, une tumeur volumineuse qui soulève la paroi abdominale, dont les contours sont nettement définis et que le palper direct ou combiné permet de
- délimiter aisément.
Son volume est celui d’une tête de fœtus à terme. Elle occupe le flanc droit. Elle affleure, en dehors le bord droit de l’abdomen. En dedans, elle s’étend jusqu’à quatre travers de doigt de l’ombilic. En bas, elle se termine à la partie supérieure de la fosse iliaque, qui reste libre et dans laquelle elle n’envoie aucun prolongement. En haut, elle s’arrête aux limites de l’hypochondre, et la main peut s’insinuer entre elle et les fausses côtes et constater qu’elle est indépendante du foie et du rein. En arrière, elle prend contact avec la région lombaire dans l’espace intermédiaire entre la crête iliaque et la douzième côte. En avant, elle vient au contact de la paroi abdominale autérieure à laquelle elle est immédiatement sous-jacente. Les contours de cette tumeur sont arrondis et réguliers. Sa surface est lisse, sa consistance est dure, mais plutôt rénittente ; il n’y a pas trace de fluctuation. Elle ne se meut ni sous l'influence de la respiration ni par le changement de position. En la saisissant d’avant en arrière, entre les deux mains, on la mobilise dans le sens antéro-postérieur, mais, en se déplaçant,
elle ne perd pas ses rapports avec la paroi abdominale. Ajou-
tons qu’elle est absolument mate à la percussion, mais limitée, en revanche, partout, sauf en dehors, par une zone de sonorité. La palpation en est légèrement douloureuse et provoque une
légère contraction de défense de la paroi abdominale.
La malade entre à l’hôpital Broca dans le service de M. Pozzi,
suppléé par M. Legueu, qui l'opéra le 9 mai 1897.
La veille de l’opération, la température vespérale atteignait 39°5 et venait encore confirmer le diagnostic de suppuration. La laparotomie latérale, suy le bord externe du muscle droit. La paroi est infiltrée et œdémateuse. Les couches musculaires et aponévrotiques sont fortement unies et presque fusionnées dans les parties profondes. Bientôt le pus paraît et l’incision est agrandie. La collection adhérait à la paroi ; la poche, unique, contenant environ 300 grammes de pus, était tapissée par une membrane tomenteuse et friable.
Le pus, épais et phlegmateux ne contenait ni matières fécales ni corps étranger. Drainage.
Pendant quelque temps la malade fut améliorée. La fièvre tomba, mais les forces ne revenaient pas. Chaque jour une
suppuration abondante inondait le pansement.
La plaie se referma trop rapidement et, un jour que la température s'était élevée de nouveau, M. Pozzi, constata qu'il y avait rétention purulente et pratiqua un nouveau débridement.
algré cette seconde intervention, la malade se cachectisa 5 ?
de plus en plus et mourut de fièvre hectique, de septicémie
chronique, un mois après la première opération.
L’autopsie pratiquée par M. Martin, interne du service, montre l’absence de tout néoplasme. Il n’y avait qu’une poche
suppurée, développée au contact du cœcum et de l’appendice.
= 40e Ces deux organes étaient accolés à Ja face interne de Ja poche
et faisaient corps avec elle.