OBSERVATION VI
Le 31 janvier 1898, l’un de nous voyait, avec notre excellent confrère et ami le D" Collinet, une malade de province chez laquelle on avait porté le diagnostic de fibrome subissant une transformation cancéreuse.
Cette malade, âgée de cinquante-six ans, avait toujours joui d’une très bonne santé, à part un fibrome de l’utérus diagnostiqué depuis plus de dix ans, mais qui ne l’avait jamais incommodée sérieusement. et qui n’avait pas empêché la ménopause d’arriver sans accidents, On ne sait si, à la suite de la ménopause, le fibrome avait ou non régressé.
Il y a quatre mois, la malade commença à perdre l'appétit, à
maigrir, et à perdre des forces. Quelques jours après, elle
éprouvait une vive douleur dans le flanc droit, qui disparaissail vite, mais la laissait plus fatiguée.
Elle fut forcée de s’aliter. Les vomissements survinrent, l’appétit disparut, et la malade, très forte, très adipeuse, devint en quelques mois, un véritable squelette. La fièvre survenait presque tous les soirs, sous forme d’accès franc ou d’horripilations, avec sueurs froides, La nuit, insomnie et sueurs.
Lorsque nous vimes la malade, elle avait du muguet depuis deux mois. La jambe droite était œdématiée, la teinte générale du tégument jaune paille, les lèvres décolorées, les conjonctives subictériques.
La malade reposait dans le décubitus dorsal et un peu latéral droit. La jambe droite était fléchie sur la cuisse et celle-ci légèrement sur le bassin, Tout mouvement imprimé au membre inférieur droit était très douloureux. Mais en palpant la région pelvi-trochantérienne, la douleur provoquée était atrocement pénible. À ce niveau et au niveau de toute la fesse et de toute la hanche, la peau était œdématiée et comme le siège d’une infiltration gélatineuse. La température était à 39°5. Au toucher vaginal, on sentait dans le cul-de-sac latéral droit un empâtement un peu douloureux. Par le palper de l’abdomen, on trouve une tumeur occupant toute la fosse iliaque droite descendant dans le petit bassin, très dure presque partout, mais ayant comme un point ramolli au niveau de l’épine iliaque antérosupérieure. Cette tuméfaction est douloureuse à une pression très énergique et mate. Ses contours sont peu nets, mais on peut insinuer la main entre elle et la face inférieure du foie ; d’ailleurs, elle n'est pas mobilisée par les mouvements respiratoires. Le rein paraît en être distinct. La tumeur dépasse Ja
ligne médiane dans la région sous-ombilicale et forme un gros
plastron en avant de læ vessie. Celle-ci est le siège d’une inflammation suppurée. La malade, depuis dix jours, n’urine que du pus et présente tous les signes de la cystite classique.
Pouls à 120. Escharres au sacrum. A quoi avions-nous affaire ?
Evidemment, l'aspect absolument cachectique de la malade, l’ædème des jambes, le muguet, l’âge, nous permettaient de penser à la transformation maligne du fibrome antérieurement diagnostiqué. Mais quelque chose nous frappait particulièrement, c'était la fièvre, la présence de pus dans les urines, et surtout, cette douleur vive dans la région rétro-trochantérienne et au niveau de l’échancrure sciatique. D'autre part, sans être fluctuante, la tuméfaction nous donnait une sensation de rénitence un peu spéciale.
Notre diagnostic fut celui d’appendicite probable et, malgré l’état en quelque sorte désespéré de la malade, nous ne voulûmes pas lui refuser la seule chance de salut qui lui restât.
L'opération acceptée, la malade fut endormie. À ce moment nous pûmes tous constater la fluctuation évidente, quoique très profonde, de cette curieuse tuméfaction. Notre diagnostic de suppuration était confirmé. Une grande incision, parallèle à la crête iliaque nous permit d’évacuer une collection purulente atrocement fétide de plus d’un litre de pus. Elle avait fusé dans le petit bassin et s’était créé un chemin à travers l’échancrure sciatique, jusque vers l’ischion. A cet endroit précis, une contre-ouverture permit d’assurer le libre écoulement du pus.
Les suites immédiates furent bonnes, mais notre intervention avait été trop tardive et la malade, ne pouvant plus digérer, épuisée par sa longue suppuration, sa cystite, et probablement aussi une pyélo-néphrite ascendante, succomba au bout de
quelques semaines à cette septicémie.