OBSERVATION I
La nommée I..., gibbeuse, âgée de quarante ans, ouvrière dans les boutons de nacre, a un beau jour une très vive discussion avec son patron d'usine ; sortie très contrariée de son atelier,elle s’affaisse subitement rue Simon-Lefranc, incapable de se tenir debout et de marcher. On la relève, on la soutient, on essaye de lui faire faire quelques pas, mais dès qu’on cesse de la soutenir elle retombe et s’affaisse de nouveau ; on la transporte à l'Hôtel-Dieu où elle est examinée dès son entrée. À l'examen on s'aperçoit qu'elle ne peut ni
se tenir debout ni marcher, mais ses réflexes sont normaux
— 18 —: et au lit tous les mouvements sont possibles et très bons.
Après avoir éliminé le tabes et les syndromes cérébelleux, le diagnostic est porté et le lendemain le traitement psychique commence.
C'est aux médicaments psychiques que l’on a recours, on donne à la malade des pilules de mie de pain entourées de papier argenté, on lui vante les propriétés curatives de ce remède et l'effet ne tarde pas à se faire sentir. à
Deux jours après elle commence à marcher en s'appuyant sur le dossier d’une chaise et huit jours après son entrée à
l'hôpital elle sortait totalement guérie.
Dans cette observalion princeps, nous voyons tous les signes énumérés dans la définition : début par une contrariété, malade bien portante pouvant faire couchée tous les mouvements commandés alors que par terre elle ne peut ni se tenir debout ni marcher.
Nous pouvons rapprocher ce cas des observations d'astasie-abasie paralytiques citées par Charcot et par Blocq (obs. If, obs. IN].
Dans ces observations nous voyons le début à la suite d’une peur ou d’une émotion; une évolution rapide vers la guérison et rarement une récidive chez un même sujet.
L'âge est assez indifférent et ces observations à part quelques petits détails semblent copiées l’une sur l’autre.
Tel est le type que Charcot et Blocq ont appelé paralytique.
Dans tous les cas d’astasie-abasie, on ne rencontre que des troubles de la station et de la marche ; sion a décrit quelques autres troubles chez les astasiquesabasiques, comme des convulsions, la paralysie des membres inférieurs, l'émission involontaire d'urine, l’abaissement du taux de l’urée, l’affaiblissement du sens musculaire, des troubles de la sensibilité cutanée générale ou locale, le rétrécissement du champ visuel, etc, il faut considérer que tous ces troubles n’appartiennent pas à l’astasie-abasie, mais sont des symptômes de la maladie origine et cause de cet état morbide, Nous verrons plus loin en effet que tous les malades atteints d’astasie-abasie sont des personnes nerveuses et la plupart d’entre elles sont d’hérédité névropathique. Dans la plupart des cas on trouve dans les antécédents de ces malades l'hysté-. rie et chez certains la neurasthénie.
On peut se convaincre aisément que chez de tels malades nerveux toutes les causes qui affaiblissent l’organisme, comme les maladies infectieuses fébriles et aussi l'épuisement intellectuel et émotion psychique, peuvent immédiatement produire l’astasie-abasie, c’est ce que l’on voit en effet, et il est des cas où Pastasie-abasie fut provoquée par le typhus, la rougeole, la grippe, le surmenage mental exagéré
(obs. II).
L'âge des malades a aussi une importance dans la
prédisposition à l’astasie-abasie, car si elle peut se
manifester à tout âge elle est plus fréquente autour
de quinze ans. Larapiditéavec laquelle se développent ces troubles de la station et de la marche est variable ; l’astasie-abasie se développe tantôt subitement, tantôt progressivement. DIODES
Cette affection peut apparaître subitement à la suite de quelque émotion ou d’un traumatisme et dansla majorité des cas elle se manifeste violemment avec rapidité, à cause de quelque trouble moral ou d’un léger traumatisme, ou se développe progressivement durant vingt-quatre heures, précédée par un mal à la tête ou une douleur lombaire.
Quelquefois certains malades cessent tout d’abord de marcher avec la jambe droite, puis avec la jambe gauche.
On a même décrit un cas d’astasie-abasie congénitale (Jassinsky). Jusque là nous n’avons parlé que de l’astasie-abasie paralytique, qui est la forme la plus fréquente, mais non la seule, et on comprend très bien qu'entre les malades qui ont à leur équilibre un léger vice rédhibitoire etles astasiques-abasiques il y a place pour de nombreuses formes d’astasie-abasie.
Formes
On pourrait multiplier les divisions ; en effet, les actes de marcher, sauter, grimper, danser, etc., sont tous des actes complexes dont nous avons appris l'exécution par un long apprentissage, chacun de ces actes correspond à des mécanismes distincts qui
s’acquièrent isolément et peuvent se déranger séparément.
Un petit garcon observé par Charcot était incapable de marcher, mais courait admirablement à quatre pattes et sautait facilement à cloche-pied.
Un autre sautait à pieds joints et grimpait aux arbres comme un singe, bien qu'il lui fût impossible de marcher ni même de se tenir debout sur les deux pieds.
Les formes de l’astasie-abasie ont été classées par
plusieurs auteurs :
Blocq avait déjà fixé son attention sur cette grande variété des manifestations de l’astasie-abasie. « Je distingue, disait-il, trois formes, correspondant à différents degrés du trouble de la station et de la marche, notamment : 1° une abolition complète du mouvement ; 2° l’affaiblissement du mouvement ; 3° le mouvement troublé.
Chez Thyssen et Cahen nous trouvons:
| par accès Astasie. Abasie paralytique : choréifor me continue trépidante(Charcotataxique Grasset) saltatoire (Brissaud)
Knapp divise toutes les formes de l’astasie-abasie en deux grandes catégories : 1° en intentionnelles ; 20 en associées avec névroses. À la première catégorie se rapportent telles formes qui sont liées avec l'accès d’angoisse, avec les représentations mentales forcées et violentes. A la seconde catégorie se ratta-
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nn) Tee
chent telles formes de cette affection qui sont basées sur quelque névrose, comme par exemple l'hystérie.
Kowalensky propose de décrire à l’astasie-abasie: 1° La forme par accès; 2° la forme aiguë ; 3° la forme chronique constante ; 4° la forme congénitale (décrite par Jassinsky).
Grasset distingue trois types cliniques : 1° astasieabasie déterminée par de la faiblesse; 20 astasieabasie déterminée par de l’incoordination ; 3° astasie-abasie déterminée par des mouvements cadencés.
Quant à Charcot, renonçant à l’exacte classification de tous les genres de l’astasie-abasie, il en esquisse cependant les principaux traits ou, comme il s'exprime lui-même, & les grands jalons autour desquels viendront se grouper naturellement les variétés sans doute fort nombreuses qui pourront se présenter dans la clinique ». Ces deux jalons sont d’une part l’astasie-abasie paralytique et d’autre part l’astasie-abasie avec ataxie ou incoordination motrice.
Les variétés cliniques dont parle Charcot sont en effet très nombreuses, nous allons étudier les principales en tâchant de citer à la suite de chacune l'observation qui nous a paru la mieux appropriée, parmi les innombrables que nous avons pu lire.
Astasie-Abasie à forme paralrtique.
La forme paralytique observée le plus souvent répond point pour point à la définition de l’astasie.
abasie donnée au début de la thèse et aussi au type que nous avons pris comme exemple pour montrer les signes cliniques de la maladie. Nous donnons trois autres observations, l’une de Blocq, l’autre de Charcot, la troisième de Pitres, d’astasieabasie paraiytique.
PBSERVATION II (D: Paul Blocq)
Henri G..., âgé de quinze ans et demi, est entré le 23 juin 1887 à la Salpêtrière et occupe le lit n° 7 de la salle Prüss, dans le service de Charcot.
Antécédents héréditaires. — Le père est ordinairement bien portant, ainsi que les oncles paternels. La mère est rhumatisante et a eu une attaque de rhumatisme polyarti culaire aigu. Le grand-père maternel est rhumatisant.
Rien à noter chez les autres ascendants. Les quatre frères de l'enfant sont en bonne santé.
Antécédents personnels. — Gob..., n’a jamais été malade dans sa première enfance. A l’âge de cinq ans il a eu la rougeole, et la même année la fièvre muqueuse, l’année suivante, il eut la coqueluche .
Début et marche. — Au mois de mars 1887. Henri G... eut une bronchite suivie de fièvre typhoïde, qui dura un mois. ;
Lors de sa convalescence, on s’apervut er voulant le faire lever (fin avril) qu'il lui était impossible de se tenir debout.
Depuis, son état général resta excellent, mais le trouble
moteur persista tel quel, et l'enfant fut conduit à la consultation externe de la Salpêtrière.
Etat actuel (23 juin 1887). — Il s’agit d'un jeune garçon de constitution moyenne, assez bien développé pour son âge, qui répond intelligemment aux questions qu'on lui adresse. va 5
Lorsqu'il est assis sur une chaise ou couché, il ne présente rien d'anormal, Mais lorsqu'on lui demande de se lever, il déclare que cela lui est absolument impossible. Lorsqu'on le met debont, en le maintenant sous les aisselles, ses jambes fléchissent sous lui, comme impuissantes à le porter, et il s’affaisserait si on ne le maintenait.
Lorsque, étant assis, on lui ordonne d’exécuter certains mouvements, tels que projeter le pied en avant, comme pour donner un coup de pied, tenir les jambes horizontales, mettre les pieds sur les barreaux de la chaise, croiser les jambes l’une sur l’autre, il accomplit tous ces actes rapidement, et avec force et précision. -
On s'assure aisément du reste de la conservation de la
vigueur musculaire des membres inférieurs en lui faisant.
étendre la jambe et en lui ordonnant de résister à la flexion, qu'on cherche alors à produire. Etendu sur le dos, il se redresse aisément. Henri G... peut de plus progresser de diverses manières ; il se laisse glisser de sa chaise à terre, et marche très bien à QUALRE pattes, ou bien encore, assis sur sa chaise il la fait avancer à petits sauts.
Toutefois, il ne peut ni sauter, ni marcher à cloche-pied.
On le porte à un arbre de la cour, en luienjoignant de grimper, il monte un peu à l'arbre, mais mal, il nous dit
du reste n'être pas familiarisé avec cet exercice.
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Depuis qu'il est malade, dit-il, il n’a jamais fait de rêves dans lesquels il marchait.
Les jambes ne présentent rien d’anormal : ni amaigrissement, ni troubles trophiques d'aucune sorte. La sensibilité générale et spéciale est conservée dans tous ses modes. Les réflexes tendineux sont forts des deux côtés ; il n’y a pas de
trépidation spéciale. Pas de stigmates hystériques, ni points hystérogènes, ni anesthésies sensorielles et pharyngées, ni diathèse de contracture. : ,
Toutefois, il y a un léger rétrécissement du champ visuel. Il n’y a pas de troubles des réactions électriques.
Les organes génitaux sont normaux. Les sphincters et tous les appareils fonctionnent bien.
26 juin. — A la suite d’une séance de transfert à laquelle l’a soumis M. Babinski, Henri G...a pu marcher. Le lendemain, en se levant, il y a encore un peu d'hésitation dans la démarche.
Depuis, le trouble disparaît complètement.
5 septembre. — Nous avons vu l'enfant dont la guérison
s’est maintenue depuis.