Leçons du mardi à la Salpêtrière, XXe leçon
Il serait le petit-fils du côté paternel du grand musicien qui porte le même nom que lui, sa mère le luiauraitaflirmé, mais un mystère semble régner sur ce point.
Son père était artiste dramatique : il a été tué à Blidah en 1851 lors d'une révolte des Arabes. IL a été fort peu connu de son fils qui avait à peine sept ans, lorsque cet événement eut lieu.
Du côté maternel, grand'mère « nerveuse » c'est tout ce qu'on en sait ; elle serait morte d'hémorragie cérébrale.
Le grand-père de ce côté n'a pas été connu malade.
La mère exerçait, elle aussi, la profession d'artiste dramatique. Elle se livrait avec excès à l'usage des boissons alcooliques, elle est morte à l'âge de cinquante-sept ans à l'hôpital Saint-Antoine.
Un des frères de sa mère, comédien, avait la mauvaise habitude de boire beaucoup d'absinthe, ilest mort également à l'hôpital Saint-Antoine.
Voici maintenant ce qui concerne les antécédents personnels de notre malade. Jusqu'à l'âge de trente-quatre ans, il n'avaitjamais été malade, sa santé était parfaite, seulement il était très nerveux, très émotif, d'ailleurs élevé par sa mère dans le théâtre, il avait été excessivement gâté dans son enfance. Il pleurait pour les motifs les plus futiles. Il lui arrivait souvent au théâtre, quand il y allait comme spectateur, de pleurer au moment des scènes pathétiques ; lecœur lui battait, il se sentait serré à la gorge etse mettait à sangloter. Par un contraste singulier, quand il est au delà de la rampe, faisant son métier d'acteur, il ne s'émeut jamais hors de propos comme comédien, Il joue les comiques, les
«queues rouges» comme on dit dans le métier, Arnal et
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Alcide Touzé sont les types dont il essaie de se rapprocher.
Il n’a jamais pu, par suite dit-il d’un vice de prononciation aborder les personnages sérieux. Il n'est jamais parven, d’ailleurs dans sa profession à s'élever au-dessus des rangs les plus modestes.
Les premiers accidents nerveux bien caractérisés qu'il ait prouvés remontent à dix ans. Il apprit à cette époque-là-que sa femme le trompait: il en éprouva un très violent cha grin, et un jour en sortant d’une répétition il sentit quelque chose qui lui montait à la gorge et l’étouffait. Peu après surt vinrent des battements dans les tempes puis un tremblement général très violent entrecoupé le sursauts, de brusques détentes ; perte de connaissance. La crise se calmait de temps à autre, puis les accidents nerveux reparaissaien comme de plus belle. Pendant prèsde huit jours il a dû res ter à la chambre.
A partir de cette époque, des attaques analogues se sont reproduites une fois tous les six ou huit mois, toujours à la suite de contrariétés et d'émotions, et c’est à peu près constamment vers minuit ou 1 heure un matin, après le spectacle, qu’elles ont éclaté.
C’est, il y a deux ans, en avril 1887, encore à la suite d’une grande émotion, que s’est pour la première fois produit le syndrome abasie paralytique, que nous allons pouvoir étudier dans un instant.
Ch... était alors à Angoulême régisseur d’un concert-théätre où il jouait la comédie et chantait. Il apprit tout à coup que le directeur de cet établissement ayant fait de mauvaises affaires s'était enfui subrepticement. Alors survint une de
ces crises de tremblement précédée d’un aura caractéristi-
OR TRES que auxquelles il était devenu sujet depuis huit ans, celle ci dura environ deux jours, pendant ce temps le malade ne put pas quitter le lit. Les accidents nerveux au bout de cette période s'étant amendés, il voulut un matin, se croyant guéri, se lever pour retourner à ses occupations, mais à son grand désappointement, à peine ses pieds avaient-ils touché le sol, qu'il s'affaissa et tomba lourdement sur les genoux.
L'abasie et l’astasie s’étaient constituées telles que nous les retrouvons aujourd’hui. En effet, il été parfaitement établi par le récit du malade,que lors de cette première atteinte les membres inférieurs qui, lorsqu'il s'agissait de la station ne pouvaient pas le supporter, étaient capables cependant dans le lit d'exécuter tous les mouvements possibles avec force et précision. L’abasie-astasie à duré alors près de quatre mois, durant lesquels il ne s’est pas produit de nouvelles crises de tremblement précédées d’aura. Le malade a été traité à l'hôpital d'Angoulême, les applications de pointes de feu, les bains alcalins sulfureux sont les principaux agents qui ont été employés. L'amélioration ne s’est produite que très lentement, progressivement. Le fait est que pendant deux mois le séjour au lit a été à peu pres absolu et que pendant deux autres mois la station et la progression, n’ont été possibles qu'avec le concours de béquilles. Puis vint une période où la marche pouvait s’exécuter simplement à l’aide d'une canne. Mais il importe de remarquer que jamais depuis lors la guérison n’a été absolument complète.
Il a été impossible à Ch..., depuis cette époque, de remonter sur la scène, il a dû se résigner à faire le métier de régisseur dans les cafés-concerts. C’est qu'en effet, bien qu'il püt se
tenir debout et marcher, l’un ou l’autre de ses membres
inférieurs était exposé à se dérober sous lui, de temps en temps inopinément, et plusieurs fois ces effondrements l’ont
- précipité à terre. = Les choses étaient ainsi lorsqu’à la fin de l’année dernière, le 13 novembre 1888, en apprenant une nouvelle perte
d'argent qui cette fois le plongeait définitivement dans la
misère, il fut pris derechef d’une crise de tremblements sem-
blable aux précédentes et qui elle aussi se répéta à peu près incessamment durant une période de deux ou trois jours. Au bout de ce temps, les crises ayant cessé, le malade voulut sortir du lit, mais l’astasie s’était reproduite dans toute son intensité première et aujourd'hui, nous retrouvons après huit mois, le syndrome dont il s’agit tout aussi développé qu'il l'était à l’origine.
Couché sur le brancard ou assis sur une chaise Ch... exécute les divers mouvements qu’on lui prescrit avec les mem-
bres inférieurs, avec une énergie et une précision qui ne
ait
laissent rien à désirer,aussi bien lorsque les yeux sont ouverts
que lorsqu'ils sont clos. Pas d’ataxie locomotrice, pas de paraplégie spasmodique. Réflexes pas exagérés, ni rigidité des membres, le phénomène du pied n'existe pas,pas de douleur: dans ces membres, pas de troubles urinaires.
Il n’y a à observer seulement dans ces membres qu'un léger tremblement vibratoire qui existe également dans les membres supérieurs et qui, bien quil s’exagère manifestement à l’occasion de divers mouvements exécutés, ne les trouble pas notablement.
Maintenant deux personnes sont obligées de soulever Ch... et de le soutenir sous les aisselles, afin qu'il puisse essayer
de se tenir debout. La station est impossible, et dans les
efforts qu'il fait pour se tenir sur ses membres inférieurs, ceux-ci se placent dans l'extension puis un peu après se fléchissent au niveau des genoux de façon que les pieds ne portent plus sur le sol. C’est bien là le phénomène de l’astasie dans toute sa singularité. Celle-ci implique nécessairement
l’abasie, car on ne saurait marcher, du moins de la marche ordinaire, lorsqu'il est impossible de se tenir debout. Mais
l'impuissance motrice n’est pas relative chez Ch... à tous les modes de station ou de progression. Ainsi il se tient très bien à genoux. le tronc droit et sans que les fesses portent sur les talons et il peut parfaitement progresser ainsi, il marche également « à quatre pattes » à peu près comme le ferait-un sujet normal.
Enfin, étant assis sur une chaise il peut se transporter cette fois à peu près sans le secours des membres inférieurs par des mouvements qu'il imprime à son siège à l’aide des mains. Notons encore chez Ch... une hémianalgésie droite avec anesthésie très nette de la cornée de ce même côté, mais sans rétrécissement bien marqué du champ visuel. Un tremblement des extrémités dont nous avons déjà parlé, et
enfin une diminution du goût et de l’odorat sur la moitié droite.
OBSERVATION IV (Pitres) (1)
Le jeune Roger de C..., âgé de dix ans et demi, était en pension en 1882 au collège des Dominicains d'Arcachon. Un
matin, se sentant fatigué, il demanda à rester au lit plus