‹ Contribution A L'Étude De L'Embolie GraisseuseChapitre 8 sur 23 · OBSERVATION XVIII · texte numérisé non relu

OBSERVATION XVIII

Jacob Kehrlé, 48 ans. — Je n’ai pas eu l’anamnèse.

Autopsie. — Les parois abdominales présentent au-dessus du pli de laine gauche, à peu près à égale distance de la ligne blanche et de lépine iliaque antéro-supérieure, une perforation incomplète; en introduisant le doigt on s'aperçoit que la peau est décollée de l’aponévrose du grand oblique sur une étendue de la grandeur de la main. La poche ainsi formée est revêtue de tissu de granulation. De là, on trouve dans l'épaisseur des parois abdominales un trajet fistuleux qui suit la crête iliaque et vient aboutir à la synchondrose sacro-iliaque gauche qui est cariée et offre quelques lésions de l’arthrite déformante. — Cerveau : sur le corps strié gauche une dépression blanche, large de 5 millimètres. -— Veines souscutanées du cou, du thorax, du médiastin antérieur, très-injectées de sang. — Musculature très-molle, mais de bon aspect. — Glande thyroïde trèshypérémiée. — Adhérence totale du poumon gauche, et incomplète du poumon droit. — Péricarde adhérent au poumon gauche. Le cœur, affaissé, contient seulement un peu de sang liquide, mêlé à droite de quelques bulles d’air. Épaississement peu notable de la mitrale, près de la cloison. — Dans la trachée, beaucoup de mucus blanchâtre, muqueuse trèsinjectée. Les ganglions Iymphatiques cervicaux sont augmentés de volume, de consistance dure. — Pharynx très-cyanosé, — Colonne dorsale remar-

Niue.

quablement droite. — Dans les grosses bronches, flocons blancs, granulenx. Muqueuse de la trachée parsemée de granulations miliaires, qui ne disparaissent pas par la pression et sont blanches au centre. — Poumon droit volumineux; emphysème très-prononcé du lobe inférieur; induration ardoisée du sommet; lobe supérieur très-petit, renfermant dans sa partie antérieure des bronchectasies entourées de tissu ardoisé, Dans le lobe inférieur, grande abondance de sang; pas d’indurations, nombreuses granulations dans les bronches. — Poumon gauche : beaucoup de sang ; un peu d’œdème; pas d’indurations ni de bronchectasies, — Dégénérescence amyloïde de tous les viscères abdominaux. — Rate molle riche en sang; taches rouge foncé dans ses parties supérieures. — Reins cyanosés; quelques petits foyers miliaires. — Rein droit: légère dilatation du bassinet. — Estomac : muqueuse ardoisée; follicules lymphatiques extrêmement développés, de même que dans le duodénum. — Vésicule biliaire presque vide. — Foie : indurations étoilées de la capsule; granulations miliaires blanches sur le lobe droit; très-grande abondance de sang. Sur la coupe, les granulations miliaires sont très-difficiles à voir, — Urine trouble; testicule normal. — Cæcum très-rétracté; le fond en est si étroit, qu’on peut à peine y enfoncer le bout du doigt. — Intestin : contenu muqueux ; dans les parties inférieures, les follicules sont très-gros, pédiculés, comme de petits polypes. — Côlon ascendant: ulcérations folliculaires cicatrisées. — Dans le processus vermiforme, matières fécales épaissies; muqueuse ardoisée, avec des cicatrices. — Au bras gauche, le deltoïde descend au moins jusqu’au milieu du bras. Le tendon de la longue portion du biceps est très-large et donne naissance sur une grande étendue à des faisceaux du coraco-brachial. Les muscles de l’avant-bras sont beaucoup plus petits qu'à l’autre bras; main très-atrophiée; la peau du côté dorsal a le caractère cicatriciel.

Le poumon renferme un bon nombre d’embolies graisseuses dans les capillaires ef les plus petits vaisseaux.

OBSERVATION XIX

Laurent Roth, 79 ans. — Entre en novembre 1877 dans le service de M. le professeur Lücke. — Son bras gauche a déjà plusieurs fois été le siéce d’affections sur lesquelles il ne sait rien dire de précis, si ce n’est qu'elles ont toujours disparu au bout de peu de temps. En mai 1877, à la suite d’une chute, il ressentit dans l’épaule gauche une douleur qui se développa lentement; elle augmentait par le mouvement. En octobre, il remarqua en arrière de l'articulation, sur l’omoplate, une {uméfaction accompagnée de rougeur de la peau, qui atteignit à la longue la grosseur d’une pomme. Un gonflement semblable se développa aussi à la face antérieure du bras, sur le parcours du biceps. Le patient n’a du reste pas eu de fièvre et n’a pas gardé le lit, A son entrée au service, on constate une

crépitation osseuse évidente dans l'articulation de l’épaule, etles deux abcès froids susdits. À la percussion, l'acromion gauche donne un son plus sourd que le droit. Sur le reste de l’épine de l’omoplate et sur la clavicule, le son est normal, -— Incision des deux abcès froids; Lister. Pas de fièvre. — Le 9 décembre, commencement de décubitus au sacrum; d’abord restreint et superficiel, il s’accroit les mois suivants et donne une suppuration d’odeur infecte. — Le patient tombe dans le marasme et s'éteint le 9 avril 1878.

Le protocole de l’autopsie n’a pas été recueilli. Il y avait carie de l’épaule gauche, un très-grand décubitus au sacrum et un plus petit au coude gauche.

Le poumon contenait quelques embolies graisseuses peu abondantes dans les capillaires et dans les plus petits vaisseaux.

OBSERVATION XX

Joseph Lacouture, 53 ans, journalier. — Entre le 14 février 1878 dans le service d’aliénés de M. le professeur Jolly. — Il est marié depuis treize

ans. Sa femme donne sur lui les renseignements suivants : Depuis huit ans déjà il s’est plaint d’une douleur siégeant dans une moitié de la tête; mais il ne s’en plaint plus maintenant. (est un homme d’ordre, pas buveur. Il élait jadis imprimeur; mais à la suite d’une maladie qui, il y a huit ans, le força à garder le lit tout un hiver, il abandonna ce métier. Ilest maintenant messager dans un bureau. Souvent des douleurs dans le corps et à la tête; peu robuste. Depuis quatre mois, des douleurs et des faiblesses de jambe l'ont contraint de renoncer à son travail. I1 n’eut jamais aucune attaque. Il avait souvent de la fièvre autrefois. Depuis quelques années il lui arrive souvent de parler d'une manière enfantine et peu raisonnable; il reste assis des heures entières, plongé dans une apathie et une indifférence profondes. Jadis, il a beaucoup lu. — Sa prononciation est bonne, mais il est dur doreille. Il est propre et n’a jamais eu de périodes d’excitation. — Rien de précis sur sa famille. — Le jour même de son entrée au service, sa famille vient l'en retirer, mais on le ramène le 20 mars, cette fois-ci pour tout de bon.

Etat présent au 27 avril. — Le patient est faible et dans un état misérable; il parle peu, dort la plus grande partie de la nuit, mais est quelquefois agité. Commencement de décubitus au sacrum et à la région trochantérienne des deux côtés. Les deux jambes sont contracturées en flexion au genou. Le langage s’épaissit et devient très-confus.

23 mai. -— Le décubitus a augmenté et est apparu aussi en d’autres points. — Demi-sommeil continuel; la réaction des muscles par l'électricité est normale, — Le {er juin, il s’éteint dans le collapsus.

Aulopsie (faite par M. le professeur von Recklinghausen). — Rien de

spécial en dehors de la dure-mère spinale; dans la partie supérieure du sac de la dure-mère, beaucoup de liquide clair. Dure-mère et pie-mère pâles ; les vaisseaux de la pie, à la partie inférieure et postérieure, sont encore un peu injectés. Moelle épinière molle; substance blanche gonflée sur la coupe, pâle, normale d’ailleurs. — Décubitus multiple aux genoux, pieds, talons, siége ; particulièrement profond aux deux trochanters et au sacrum. Sur le dos de la main droite, plusieurs taches très-rouges, desséchées ; on y voit distinctement par transparence les vaisseaux sous-cutanés. Sujet très-maigre. — Crâne large, translucide. — Dure-mère crânienne très-flasque et flottante, mais évidemment épaissie: à droite, quelques petits dépôts sanguinolents. Liquide céphalo-rachidien abondant. Base du crâne large ; fosse ethmoïdale très-profonde. — Cerveau : pèse 1200 grammes. Une forte dépression à la place de l’hypophyse; celle-ci n’atteint pas la grosseur d’un petit pois; elle est de consistance dure et d’un aspect semblable à celui de la substance cérébrale grise. — Pie-mère de la convexité et des parties postérieures très-ædémateuse, légèrement opaque et blanchâtre ; partout elle se déchire facilement. — L’artère vertébrale droite manque presque absolument. — [Les artères sont en général étroites, mais sans dégénérescence athéromateuse. — Dans la corne antérieure du ventricule droit, large adhérence entre le plafond et le plancher. Dans les parties postérieures, épendyme manifestement épaissi et légèrement granuleux dans le quatrième ventricule. — Toile et plexus choroïdiens sans altération. — Sur le corps strié gauche, en avant de la lame cornée et parallèlement à elle, un sillon jaune, de consistance molle; sur la coupe, la substance cérébrale y est plus mince; les couches superficielles seules sont jaunes ; pas d’induration notable du tissu. — Substance blanche mince, assez richement pourvue de sang. — À droite, sur le corps strié, en avant de la lame cornée, mais un peu plus sur le versant interne, on voit une dépression semblable à celle du corps strié gauche. Pas d’autre altération des corps striés ni des couches optiques. — Cerveau au total très-mou, petit, très-affaissé sur luimême. — Rien d’anormal à la protubérance ni au bulbe. — Les bras sont un peu fléchis, mais faciles à étendre (rigidité cadavérique). Jambes et cuisses fléchies aussi; leur extension exige beaucoup plus de force. Le corps est courbé du côté droit, surtout le thorax; ventre aplati. — Epiploon adhérent par places avec l’ombilic et la paroi abdominale antérieure. — Poumon gauche fortement rétracté; sommet un peu adhérent. Peu de liquide dans les plèvres. Cœur petit, surtout les ventricules, qui sont vraiment atrophiés. Myocarde brun pâle. Adhérence peu considérable des sigmoïdes, léger épaississement de la mitrale, — Ganglions bronchiques ardoisés, un peu mous. — Poumons mous, pâles; très-peu d’emphysème ; au sommet, des places dures correspondant à des foyers ardoisés avec dépôts blancs desséchés. Léger œdème des lobes inférieurs. — Le lobe inférieur droit est, sur une étendue de la grandeur d’un franc, recouvert d'un dépôt fibrineux, sous lequel le tissu est induré; sur la coupe, infiltratration hémorrhagique mal limitée, sèche, peu épaisse, Les artères qui y

To

mènent sont petites et oblitérées. Rate assez riche en sang, normale, — Mésentère : ‘dans les parties inférieures, nombreux épaississements cicatriciels ; pas de hernie. — Reins petits, pâles ; sur l’un, une place atrophiée. — Dans l'estomac et le duodénum, une substance brune, liquide, bilieuse; canal cholédoque perméable. La vésicule biliaire a un contenu jaune clair,

vitreux. — Foie très-petit; acini petits, bien pourvus de sang; coloration brune. — Le sternum, scié en deux, montre sur la coupe les parties cen-

trales de la substance spongieuse rouges, tandis que les couches extérieures sont jaunâtres; ces deux zones sont séparées par une ligne rouge foncé. — Urine brunâtre avec légers sédiments. Vessie normale. — Intestin grêle : masses jaunes ; à partir du côlon transverse, masses épithéliales blanchätres. — Dans l'ileum, des places rouges, hémorrhagiques; la muqueuse du côlon est gonflée, un peu grise. Dans PS iliaque, rougeur manifeste et hémorrhagies punctiformes. Muqueuse friable, mais"nulle part il n’y a de perte de substance. Des deux côtés les ganglions de l’aine et ceux du bassin sont tuméfiés, très-durs. — Musculature maigre, un peu brunâtre, mais bonne du reste. — Dans le tendon du triceps crural, légère rougeur; et dans les muscles, hémorrhagie correspondant à l'endroit du décubitus. — Dans l'articulation du genou, synovie sanguinolente, mêlée de masses fibrineuses. La synoviale est très-rouge, il y a même des ecchymoses dans les ligaments croisés; couleur brunâtre de la capsule articulaire. Le cartilage de la rotule est dépoli; celui des condyles est un peu rugueux ; condyle externe un peu proéminent.

Le poumon renferme une quantité moyenne d’embolies graisseuses.

OBSERYATION XXI.

Barbe Reiss, 35 ans. (Depuis trois mois dans le service de M. le Dr Lévy. Dyspnée excessive ; asthme presque continu, entrecoupé seulement de trèscourtes rémissions. Cyanose de la face ; œdème des membres inférieurs. Pas d’albumine dans l'urine.)

Autopsie. — Tissu adipeux sous-cutané de moyenne épaisseur. — Cœur : le ventricule droit est dilaté et ses parois très-hypertrophiées. Dégénérescence graisseuse manifeste, caractérisée par de pelits traits blancs en zigzag, qui occupent les muscles papillaires, les trabécules, et surtout la région située au-dessous des valvules sigmoïdes. Pas de lésions valvulaires. Le cœur gauche ne présente pas trace de dégénérescence graisseuse ni d’hypertrophie nolable de ses parois. — Poumon : un peu d’œdème ; emphysème très-étendu et très-prononcé. — Foie: acini peu distincts, rouge foncé au centre ; légère atrophie rouge de tout l'organe.

Le poumon renferme des embolies graisseuses assez abondantes.

Ces quatre derniers cas n'offrent qu’un médiocre intérêt par le fait que les os n'ont pas été examinés, de sorte que l’origine de

DR Ress

l'embolie ne peut être spécifiée d’une manière précise. Dans le premier cas cependant, je pense qu’il faut essentiellement attribuer la graisse à la destruction de cellules adipeuses des parois abdominales par la formation des trajets fistuleux et de l’abcès; dans le second, l’âge du malade permet de supposer qu'elle venait peutêtre de quelque altération de la moelle osseuse; cette suppositon atteint un degré plus grand encore de probabilité dans le troisième cas, malgré l’âge peu avancé du patient, par suite de l’altération constatée dans la partie spongieuse du sternum. — Dans la dernière observation, j'ignore complétement à quelle source il faut faire remonter l’'embolie; mais je ne puis m'empêcher de porter ICI auSSI mes soupçons sur le système osseux ; il n’a malheureusement pas été examiné, car cette observation date d’un temps où l’idée ne m'était pas encore venue d’une altération de la moelle des os capable d’engendrer l’embolie.

Quant à l'importance de l’embolie quoad vitam, elle n’a dû être nulle part bien considérable; tout au plus a-t-elle pu dans le cas XXI augmenter encore les troubles respiratoires dont la malade souffrait depuis si longtemps.

Page 1