‹ Contribution à l'étude de l'enfance coupableChapitre 10 sur 54 · LES MÉDECINS · texte numérisé non relu

LES MÉDECINS

Si le sujet qui nous occupe à pu intéresser tant d'esprits dans tous les domaines de l’activité intellectuelle et sociale, comment les médecins auraient-ils pu y demeurer indifférents, eux qui ont pris pour tâche de connaître toutes les misères, afin de les guérir toutes ? Mais 1ls ne sont pas restés les derniers dans cette étude, et la liste est longue de ceux qui ont cherché à approfondir le secret du problème.

La médecine touchant à toutes les sciences, les médecins se donnant à leur art avec les tendances les plus diverses de l'esprit, chacun d'eux, comme avaient fait les juristes, est venu apporter sa note personnelle, présenter la question sous un Jour plus où moins nouveau.

C'est déjà dans l'étude des causes de la criminalité que nous voyons, entre les médecins, les divergences s’établir.

Dans sa thèse si longuement étudiée : « Contribution médico-légale à l'étude de l'enfance coupable » (Lyon, 1903), le docteur Mourel nous montre les deux écoles adverses en présence : l'école italienne avec Lombroso, l'école française avec Lacassagne, écoles que l’on pourrait caractériser chacune par une phrase de leur maître : « Nous voyons assurément dans la criminalité un abaissement du type humain au type bestial » a dit Lombroso, et Lacassagne répond : « Le milieu social est le bouillon

de culture de la criminalité: le microbe, c'est le criminel, élément qui n'a d'importance que le jour où il trouve le bouillon qui le fait fermenter. »

Le docteur Mouret nous montre alors comment Enrico Ferri, réunissant les deux théories, fait dépendre le crime de trois ordres inséparables de conditions déterminantes :

Les conditions anthropologiques (organiques et psychiques):

Les conditions du milieu (tellurique ou cosmique et social).

Cabanis se rallie à l'opinion de Ferri, née elle-même du précepte d'Hippocrate : « Tout concourt, tout conspire, tout consent, » |

Et M. Mouret étudie longuement toutes ces causes du mal, tous ces germes corrupteurs de l'enfant. Par ses fonctions d'inspecteur des Enfants assistés, M. Mouret élait mieux placé que personne pour nous.exposer les moyens de protection de l'enfance employés dans notre pays et la façon dont le médecin est appelé à y prendre part. Il trace Fhistorique des mesures trop oubliées de nos devanciers pour la sauvegarde de l'enfant: la loi Roussell n'étant, dit-il, qu'une reviviscence des mœurs séculaires du Dauphiné.

Il suit l'évolution du traitement des jeunes criminels, enfermés Jusqu'en 1850 dans les mêmes établissements pénitenciaires que les adultes. La loi de 1850 créant les maisons de correction, lui semble, comme à M. P. Vergez, basée sur un principe faux, celui du discernement « qui, dit-il, n’a pour nous aucune espèce de valeur. Nous avons patronné un grand nombre d'enfants coupables et nous n en avons pas connu un seul qui ne se rendit pas compte

de ses mauvaises actions et qui n'essavât de cacher ses fautes. Le choix entre les articles 66 et 67 est donc toujours basé sur l'état d'esprit du juge, dont le prononcé n'est que l'expression de l'émotion sentimentale soulevée chez lui par les circonstances et les à-côtés de la cause. Nous sommes pour l'irresponsabilité pénale des mineurs de seize ans et nous disons, avec M. Dimitri-Drili, que, pour eux, 1] ne peut pas y avoir de question de discernement. »

La maison de correction n'a d'ailleurs pas donné, avec sa thérapeutique par trop élémentaire, les résultats espérés. Se rendant compte de ce médiocre succès, les philanthropes parlementaires, nous dit l'auteur, ont voulu se décharger de toute la tâche sur le service de l'Assistance publique. Les lois des 24 juillet 1889 et 19 avril 1898. en réglant la déchéance ou la cession de la puissance paternelle et le remise des enfants de parents indignes 4 l’Assistance publique, ont introduit dans ce service toute une nouvelle catégorie de pupilles, enfants dégénérés ou vicieux dont le contact est funeste aux pupilles normaux de l'Assistance, qui étaient seulement, d'après le décret du 19 janvier 1811, des enfants trouvés, abandonnés où orphelins pauvres.

Les tribunaux fournissent ainsi au service des Enfants assistés toute une collections d’anormaux, de difficiles, de désagrégés qui, renvoyés de tous les placements, échouent falalemenit à l’hospice dépositaire où il faut les garder. « C'est un attentat officiel consommé sur les sans-famille, avec cette circonstance aggravante que ceux-là qui, par essence, doivent les protéger, sont chargés d'en assurer l'accomplissement. »

« Soumettre les enfants naturels, déjà si durement fraités par les préjugés sociaux, à l'influence morbide de malheureux dégénérés, est une faiblesse odieuse dont il faut arrêter sur-le-champ la propagation. »

C'est ainsi, comme membre du service de l’'Assistance publique autant que. comme médecin, que M. Mouret à pris en main la défense des intérêts de ses pupilles. Il nous trace ensuile tout un programme de Justes réfor-mes. Comme moyens de prévention : antialcoolisme, protection du fœtus, protection du premier âge, surveillance à l'école, rétablissement de l'apprentissage ; comme moyens de correction : sélection scientifique des Jeunes criminels par un jury spécial, création d’asiles d’obser-

vation, d'écoles de réforme, d'écoles cliniques, applica- :

lion d’une thérapeutique spéciale dirigée intelligemment par le: médecin.

M:'Mouret avait étudié les enfants au dépôt de l’Assis-:

tance publique: le docteur Emile Laurent les observe à la prison: Interne dans les prisons de Paris, il nous apporte une démonstration des plus riches sur les mœurs et la mentalité des détenus. Son livre « Les habitués des prisons de Paris » est une peinture saisissante de la vie matérielle et morale des criminels qui sert de base à l'étude

plus spécialement intéressante pour nous qu'il développe

dans un autre livre: La criminalité infantile ». (Paris:

Dans ce dernier ouvrage, M. Emile Laurent, en observateur attentif, analyse l’äme de l'enfant pour nous en montrer tous les penchants mauvais, toutes les tendances naturelles vers le mal favorisées par les exemples déplorables que le jeune rencontre à chaque instant sur son

FLE

ro es chemin, double influence de l'hérédité et d'une éducation défectueuse. Nous y voyons comment l'enfant peut devenir un vagabond, un voleur, un agressif, pour quelles raisons il est bien vite menteur, pourquoi il s’adonne à la boisson ou aux passions érotiques.

L'intervention du médecin comme éducateur dans l'école devient urgente, nous dit l'auteur. Il y opèrerait des cures autant dans l'ordre spirituel que dans l'ordre physique, mais il n'en serait pas moins utile aussi bien à chaque sujet pris en particulier qu'à la société en général. I faudrait, d'autre part, établir un régime scolaire spécial à chaque catégorie d'enfants en rapport avec leur état et leurs aptitudes physiologiques. Une entente nécessaire entre médecins et pédagogues organiserait un Svstème de casiers sanitaires qui, tout en étant d'une extrême discrétion, servirait de guide aux éducateurs successifs de l'enfant. Créer enfin des classes de discipline et des écoles de réforme pour les enfants anormaux. Toutes ces réformes sont indispensables aux yeux de M: Emile Laurent, car, dans son esprit, c'est l'éducateur qui doit porter la grosse part de responsabilité dans la conduite des individus. « J’admets avec Rousseau, nous dit-1l, qu'on faconne les hommes par l'éducation comme on faconne les plantes par la culture. »

« Les vertus et les crimes des hommes, écrivait le-philosophe Gall, peuvent être aussi bien impulés à ceux qui sont chargés de Teur gouvernement qu'à ceux qui £e montrent vertueux et criminels. »

Dans une thèse du laboratoire de medecine légale de Lyon, notre collègue, le docteur Ludovic Beaufort s'occupe « Du tempérament criminel ». Il en fait un trouble

Not ee

dynamique des centres nerveux dont il faut chercher le fond moins dans une altération organique que dans uñe composition physico-chimique de l'élément cellulaire. « Malgré tous les efforts de l'école italienne pour caractériser par un type anatomique les individus à tempérament criminel, nous ne croyons pas, dit-il, qu'il soit possible de dépister ce tempérament autrement que par l'étude des actes et des réactions sociales. »

Mais il nous montre qu'il est bien établi, par les études physiologiques et pathologiques, qu'il peut exister, pour chaque système cellulaire, des modifications héréditaires qui déterminent des perturbations dynamiques telles, que l'individu atteint, sans être de par ce fait un malade proprement dit, est porteur d'une anomalie orginelle qui crée chez lui une manière d’être physiologique, une individualité fonctionnelle, en un mot, un tempérament, et, par suite, une prédisposition.

C'est aussi l'opinion émise dans la thèse de A. Poulhès, du même laboratoire, sur « La criminalité juvénile et les récidivistes », où nous retrouvons exposé « cet état maladif, cette obtusion du sens moral qui empèche ceux qui en sont atteints de profiter des lecons et des conseils qui leur sont prodigués... Le terrain y est absolument réfractaire au développement de cette plante qu'est le sens moral. » D'où la fatalité de la récidive et l'échec de tout traitement moral, de tout essai de correction.

Mais comment pourrions-nous, dans un exposé que nous voulions faire très rapide et que nous sentons trop long déjà, présenter toutes les idées émises sur la criminalité de l'enfant ? un ouvrage entier n'y suffirait pas et il resterait dans notre résumé bien des lacunes que nous ne pourrions combler.

Page 1