L'ÉCOLE DES JEUNES DÉTENUS A LA PRISON SAINT-PAUL DE LYON
Pour ajouter notre faible tribut au laborieux travail déjà accompli par ceux qui nous ont précédé, nous avons repris l'étude de la question.
C'est à la prison Saint-Paul que nous avons trouvé en abondance les éléments de nos recherches et que nous avons pü éludier analvtiquement le phénomène de Ja criminalité chez l'enfant.
Les jeunes détenus qui sont enfermés à la maison d'arrêt de Lyon n'y séjournent qu'à titre provisoire, en instance de Jugement. Ils en sortent après ordonnance de non-lieu du juge d'instruction ou après jugement du Tribunal pour être, soit remis en liberté, soit confiés à l'assistance publique, soit envoyés en correction.
La durée moyenne de leur séjour à la prison est de 24 jours. La durée la plus longue que nous ayons constatée a été pour le Jeune.Antoime M. de 6 mois et 27 jours. La durée la plus courte est de 1 jour.
Ces grandes différences dans le temps du séjour des enfants à la prison s'expliquent par la diversité des conditions qui accompagnent leur incarcération. Cet enfant qui resta à Saint-Paul 6 mois et 27 jours était accusé de
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vol et de complicité avec d'autres individus âgés de plus de 16 ans, et l’on sait que, dans ces conditions le cas des jeunes délinquants, mineurs de 16 ans, relève de la Cour d'assises, ils sont donc obligés d'attendre en prison une session de cette cour. Les lenteurs de l'instruction renvoient encore bien souvent la date du passage des détenus en Jugement. D'autres enfants restent de longs mois à la prison, parce qu'ils ont fait appel d'un jugement les condamnant à une maison de correction ou à une autre peine, et ils sont obligés de rester enfermés jusqu'au nouveau Jugement qui décide de leur sort.
Certains, au bout de quelques jours d'emprisonnement, bénéficient d’un non-lieu et sont remis en liberté, sans avoir eu bien longtemps à connaître le régime de la mai-”° son d'arrêt. D'autres enfin, réclamés aussitôt par leur famille qui s'engage à veiller sur eux et à indemniser, : au besoin, les intéressés de leurs méfaits, ne restent à la prison qu'un seul jour et disparaissent, mais ce sont les heureux, et ils sont rares.
Nous avons localisé nos investigations aux enfants âgés de moins de 16 ans révolus, écartant systématiquement les détenus ayant dépassé cet âge, car 1} mportait de réduire le champ de nos observations pour les faire
plus précises et plus appronfondies.
1° Fonctionnement de l'Ecole des jeunes détenus. Ces enfants, en effet, on pu être l'objet d’une surveillance attentive et de soins tout particuliers
M: le docteur Etienne Martin a obtenu de l'imtiative de la commission de surveillance des prisons la création d’une école spéciale pour les jeunes détenus de la prison
Rite Saint-Paul. On a pu placer tous les enfants dans un méme couloir, ils y sont soumis au régime de l'isolement par cellule, régime le seul acceptable pour des prévenus, et surtout pour des enfants auxquels a été si funeste la contagion avec d'autres criminels.
Pour ne pas les laisser dans un désœuvrement qui les conduirait à faire des choses répréhensibles, on les emploie à la fabrication de feuilles en perles, travail assez simple, fourni par une entreprise privée et qui occupe les enfants sans réclamer d'eux ni fatigue, ni grande intelligence.
Grâce à la générosité de M®° Payen, présidente de l'œuvre des jeunes filles libérées, membre de la commission des prisons de Lyon, on peut leur donner à lire quelques livres simples et moraux qui peuvent les instruire et les intéresser, beaucoup de ces livres subisseni souvent, il est vrai, un triste sort entre les mains de certains garnements, mais on a soin d'y prendre garde, et nous avons par là même un moyen de dépister les mauvaises natures.
On donne enfin aux jeunes coupables pendant out leur séjour à la prison Saint-Paul des notions d'instr 1cüon primaire. Un instituteur passe chaque jour une heure auprès de ces enfants, visite chacun d'eux, leur fait faire des dictées, des opérations d’arithmétique, adaptées à l'instruction que possède chacun d'eux, leur laisse des pages de français à copier et corrige tous les jours les devoirs tracés la veille. Les cahiers lerminés sont recueillis et joints à la fiche anthropométrique et à la notice individuelle que nous avons remplie. L'instituteur mentionne en outre sur un regls're
spécial tous les renseignements qu'il a pu recueillir sur chacun des enfants, sur leur existence avant l’arrestaüon, sur leur famille, sur le milieu où ils ont vécu. Ft tout ceci constitue un petit dossier individuel où nous pouvons puiser bien des indications sur le caractère, la vie et les aptitudes sociales de chacun de nos jeunes détenus.
Nous avons cherché à ne négliger aucun des moyens mis en notre pouvoir pour connaître mieux les enfants coupables. Cette tâche nous paraît de plus en plus justifiée en effet, car le chiffre de la criminalité infantile s’accroît chaque jour, c'est devenu une banalité de le dire.
2° Statistique. — Quels que soient les reproches qu'on ait pu faire à la statistique, nous avons tenu à nous rendre compte des variations du nombre des enfants enfermés à la prison de Lyon. A l’aide des registres d’écrou, dont on ne saurait discuter la fidélité, nous avons dressé, pour les douze dernières années, le tableau des enfants, âgés de moins de 16 ans révolus, enfermés à Saint- Paul. Nous avons établi amsi une courbe dont la ligne est rapidement ascendante, avec quelques irrégularités seulement, depuis l’année 1900 jusqu'à l’année 1912.
Voici quels en sont les résultats :
Année 1900, ont séjourné à la prison Saint-Paul 58 enfants
— 1901 — = Tee) — 1902 — — Lo — 1903 — = TOME — 1904 = +, APE = 1005 — 62 — — 1906 — = ER re
SU tete Année 1908, ont séjourné à la prison Saint-Paul 93 enfants — 1909 — — 80 — — 1910 —— = SO — 1911 — — 130 —
Le nombre des délinquants mineurs de 16 ans a donc crû, à Lyon, dans des proportions considérables durant ces dernières années puisque nous passons du chiffre de 58 incarcéralions en 1900 à celui de 130 en 1912, laccroissement a été surtout marqué depuis l'année 1907 et il ne tend pas à s'arrêter car dans le premier semestre 1912 nous avions déjà vu 63 enfants de moins de 16 ans, ainsi répartis par âge
Dans Ru dl atnée tee 1 -— 2 ATRÉENT RER re ( — 19 ANNÉE ER 6 —- LA ANNEES ET 16 — F5 ANTEC AMENER 21 — lOANTEE RER 9 ORALE den EN ES 63
En doublant ce chiffre, nous aurions pour 1912 un Lotal de 126 détenus et nous resterions encore au-dessous du chiffre réel, d'après les probalités, car c'est toujours dans la dernière partie de l’année que nous avons noté le chiffre le plus fort d'arrestations. Nous rappelant, en effet, les principes judicieux du calendrier criminel de M. le docteur Lacassagne, nous avons voulu établir le total des emprisonnements, pendant la période étudiée. pour chaque mois de l'année et pour chaque saison, et nous avons obtenu les nombres stivants, qui indiquent un accroissement de la criminalité dans les mois d'hiver
dû sans doute à la longueur des nuits dans cette saison qui favorise les enfants dans leurs méfaits, et à l'absence de l’action bienfaisante de la lumière sur la conduite morale.
Mars....... 77 emprisonnements
Ale ee 7 — Printemps... 226 Mai... Pere |
iñooadgose 67 —
Juillet... 82 Lt RENE 207
ROM 0000 — Septembre... 70 —
Octobre .... 88 Automne... . 247 Novembre.. 89 — Décembre,. 91 — Janvier... 71 — FIVE eee 2A1
Février .... 79 =
51 donc, l'on a pu discuter l'augmentation de la criminalté globale (celle des mineurs et celle des adultes réunies), nous croyons que l'augmentation de la criminalité infantile est indiscutablement établie. C'est l'opinion qu'exprimait M. le professeur Guétat, au IV* Congrès de Droit pénal, à Grenoble, lorsqu'il parlait du « rajeunissement » de la criminalité.
Nous touchons là des questions d'ordre général qui seront très bien exposées dans la thèse de notre camarade le docteur Jacquetty, mais nous ferons remarquer toutefois que, au point de vue du nombre des délits, la statistique locale est plus juste que la statistique générale parce qu'éfe porte sur tous les enfants qui sont arrêtés, et non pas seulement sur les enfants condamnés. La statistique de la prison n’est donc pas susceptible d'être influencée par la plus ou moins grande sévérité des tribunaux.