OBSERVATION XV
Camus. — Contribution à l'étude du lymphangiome circonscrit de la langue. (Thèse de Lille, 1903).
HS Pauline, âgée de 14 ans, demeurant à Lille, entre à l'hôpital Saint-Sauveur le 24 novembre 1902, pour ure tumeur de la langue.
L’affection a débuté ou du moins, l'enfant s'est aperçu de l'augmentation de volume de la langue il y a environ un an et demi. A cette époque la tuméfaction était peu marquée et elle s’est accrue lentement.
Père âgé de 55 ans, atteint d'affection du cœur. Mère âgée de 51 ans, bien portante. Un frère agé de 17 ans & et une sœur de 12 ans, également bien portants.
La mère a fait deux pertes au début de son mariage.
L'enfant a eu la rougeole dans sa première enfance. Elle a eu également de la kératite ; il reste encore une teinte légèrement voilée de la cornée.
La malade n’est pas très vigoureuse pour son âge, quoique bien portante. A l'inspection, la langue de l’enfant présente du côté de la face dorsale une double tuméfaction. A droite, la tumeur est plus volumineuse et située tout entière dans la moitié antérieure. La surface est rosée, un peu plus foncée que le reste de la muqueuse buccale et irrégulièrement parcemée d’élevures rougeâtres. Par places des sortes de petites vésicules flétries, desquamation épithéliale. Cette tuméfaction, allongée dans le sens de la longueur de l'organe, est séparée de celle du côté opposé par un sillon curviligne à convexité droite surtout marqué à la partie moyenne de la langue où il atteint sa plus grande profondeur, presque un centimètre. Le fond du sillon présénte le même aspect que la surface
sans fissure ni raghade,
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La moitié gauche de l'organe présente une tuméfaction de même aspect, mais beaucoup plus limitée et siégeant seulement au voisinage du sillon médian. A la face inférieure, or retrouve la même tuméfaction, mais beaucoup moins saillante, D'autre part, sa surface est beaucoup plus irrégulière, parsemée d’élevures papillaires et par places de petites vésicules flétries surtout au voisinage du sillon médian.
Si l’on prend cette tumeur entre deux doigts et qu'on la comprime de haut en bas, on constate qu’elle est de consistance ferme et assez résistante. La muqueuse de la langue présente une surface très rugueuse au doigt. A l'a palpation, la tumeur paraît s'étendre aussi loin que le faisait pressentir la simple inspection.
D'autre part, quand on comprime la langue latéralement, on ne perçoit plus du tout cette sensation de résistance ferme et la tumeur paraît s’effacer sauf un point qui reste dur et ferme à la partie inférieure de la langue en avant et à droite.
Si l’on se sert d’une pointe mousse pour expiorer la surface de la tuméfaction, il est facile de constater que l’hyperaccroissement est surtout dû à l'exagération dü volume et du nombre des papilles.
En effet, dans le sens vertical, on peut enfoncer l'aiguille rerpendiculairement entre deux papilles jusqu'à une profondeur de près d'un centimètre et, dans le sens transversal, on peut faire cheminer entre les papilles, à la même profondeur, de façon à traverser, pour ainsi dire, la tumeur de part en part. On peut faire la même constatation à la face inférieure de l'organe. Il est à noter que toute cette exploration, non plus que la palpation, la compression restent absolument indolores et que l'enfant se prête de la meilleure volonté à tous nos examens.
L'enfant, avons-nous dit, a constaté la présence d’une lé-
gère hypertrophie il y a environ un an et demi. Depuis
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cette époque, l'accroissement s'est fait d'une manière graduelle et absolument indolente. Toutefois, l'enfant a remarqué, au moins une vingtaine de fois, que la tumeur prenait tout à coup, parfois dans l’éspace d'une seule journée, un accroissement insolite.
Pendant cette période, l'enfant a la langue douloureuse, la, déglutition et la parole sont plus difficiles, la salivation exagérée considérablement ; il semble à l'enfant que la langue lui pique. Ces petites alertes ne durent jamais plus de 2 à 3 jours, parfois même un seul jour. Après quoi, tout rentre dans l’ordre, mais jamais la tumeur n’a régressé. A l'heure actuelle, l'enfant ne souffre aucunement. La parole est facile, la mastication et la déglutition aussi. Salivation exagérée.
Les dents sont implantées assez irrégulièrement et leur bord libre est échancré en V.
Ablation de la tumeur Le 2 décembre 1902. — Deux incisions elliptiques circonscrivent la tumeur située dans la moitié droite. :
On enlève ainsi une masse du volume d’une grossé amande,
Hémorragie abondante qui s'arrête après affrontement exact des 2 lèvres par 8 points à la soie.
Anatomie pathologique (Professeur Verdun). — La pièce à été fixée à l'alcool et incluse dans la paraffine. Les coupes ont été colorées à l’hématoxyline et Van Gieson.
La tumeur enlevée a le volume d’une grosse amande et l’aspect d'une sorte de petit chou-fleur. Sur une section pratiquée à travers le tissu pathologique, on voit que cette apparence est due à la présence de volumineuses excroissances qui hérissent la surface de la langue,
Ces excroissances sont inégales entre elles, fortement serrées les unes contre les autrees, et, par pression réciproque, elles perdent leurs contours cylindriques pour prendre une forme prismatique. Leur extrémité libre est tantôt aplatie,
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tantôt sphéroïdale etcomme vésiculeuse, Sous un faible grossissement, il est facile de constater que les excroissances correspondent à une hypertrophie considérable des papilles de la langue.
Alors que sur les parties saines de la même région, les papilles mesurent au maximum 400 ,, de hauteur au-dessus de la surface libre de la muqueuse, ou 1 millimètre environ audessus de l’assise basilaire, dans notre tumeur elles atteignent 3 millimètres 5, comptés à partir de la même couche cellulire, c'est-à-dire qu'elles ont une longueur à peu près quadruple.
L'augmentation de leur diamètre transversal est en rapport avec celle du diamètre vertical. Chaque papille s’élargit légèrement à son extrémité libre, de telle sorte que dans son ensemble, elle affecte la forme d’une sorte de champig'ion à gros pied, implanté sur le chorion de la muqueuse.
Toutes les papilles possèdent un axe conjonctif longitudinal. dépendant du derme de la muqueuse, et cet axe émet sur son trajet un certain nombre de ramifications ; lorsque celles-ci sont sectionnées transversalement, elles se montrent sur les coupes comme de petits nodules conjonctifs entourés des diverses couches cellulaires de l’épithélium.
Le tissu connectif est surtout dense dans la partie centrale. Là on y voit des bandes de fibres lamineuses assez nombreuses, parallèles entre elles, et dirigéees danc le sens de la longueur de la papille. Vers les bords de l’axe, le tissu devient plus lâche et subit une infiltration embryonnaire très prononcée qui s'étend dans les couches superficielles du derme.
La zone périphérique des papilles est constituée par une couche épithéliale ayant les caractères de l’épiderme de la muqueuse linguale,
Au-dessus d’une assise basilaire, directement apoliquée sur
l’axe de la papille, on trouve un corps muqueux de Malpighi,
présentant vers la base de chaque excroissance deux zones caractéristiques : la profonde, à cellules petites, serrées, se colorant bien ; la périphérique, à éléments plus grands, à bords très nets et à contenu clair, transparent, peu colorable. Au niveau de l'extrémité de quelques papilles, on voit apparaître au-dessus du corps de Malpighi des éléments épithé liaux aplatis avec granulations d’éléidine, et enfin une couche cornée très fine.
À première vue, il semble donc que l’on se trouve en présence d'un papillome, d’une sorte de végétation en choufleur. Maïs en examinant les coupes plus attentivement, on voit que beaucoup de papilles possèdent, vers leur extrémité libre élargie, de véritables dilatations kystiques atteignant souvent plus d’un millimètre de diamètre. Ces cavités sont parfois situées très près de la surface libre de ’a muqueuse et ne sont recouvertes que par une couche épithéliale de faible épaisseur (30 4). Cette disposition explique l’aspect perlé qu'offraient, à l’état frais, les extrémités de certaine: papilles, Cés vésicules, à un fort grossissement, présentent une paroi endothéliale qui se détache par places et devient alors flottante et bien visible. Leur contenu est constitué par une subs. tance granuleuse dans laquelle on trouve de nombreux globules blancs.
Elles ont donc tous les caractères de dilatations lymphatiques. Pour bien démontrer leur vraie nature, il aurait fallu, au moyen d’imprégnations au nitrate d'argent, étudier les contours des cellules endothéliales des parois. Maïs ici l’ensemble de tous les autres caractères est suffisamment net pour que leur nature lymphatique ne puisse être mise en doute. |
Une mince zone de tissu conjonctif, parfois absente, les enveloppe et les sépare des couches épithéliales environnan-
tes, c’est-à-dire de l’assise génératrice et du corps muqueux
de Malpighi. Il est facile de se rendre compte que ces vésicules occupent exactement la place des nodules conjonctifs représentant les sections transversales des prolongements de l'axe conjonctif et de la papille. Leur calibre est assez variable, depuis quelques , jusqu'à 650 y, c’est-à-dire plus d’un demi-millimètre. Ces dilatations ne sont pas isolées ; en examinant la série des coupes on se rend parfaitement compte que ces cavités viennent s'ouvrir dans un conduit également lymphatique, occupant l’axe de la papille, et que ce canal à son tour vient se souder à un réseau sous-jacent de capillaires lymphatiques très dilatés, occupant le chorion et même les interstices des faisceaux musculaires, lesqueis sont plus espacés qu'à l’état normal.
L'élargissement des espaces lymphatiques du chorion de la muqueuse donne à.ce tissu un aspect caverneux spécial. Il en résulte aussi que les faisceaux musculaires les plus superficiels sont dissociés et que les fibres, très écartées, sont distribuées çà et là sans aucun ordre. La coupe s’arrêtant aux couches les plus superficielles des muscles de la langue, il est difficile de se rendre compte de l’état du réseau lymphatique profond et de ses relations avc les dilatatiorns lymphatiques.
La description que nous venons de donner, montre que la tumeur répond exactement à une simple ectasie du système lymphatique de la langue et qu'il ne paraît pas y avoir de néoformation. Voici, en effet, ce que nous disent les traités classiques à propos de cet organe.
Les lymphatiques de la muqueuse linguale naissent de ca- Fillaires très ténus, anastomosés entre eux et formant ainsi des réseaux à mailles ténues et serrées que l’on trouve dans la zone sous-capillaire et dans la région située en avant du
V lingual.
Chaque papille renferme un ou deux ramuscules centraux
autour desquels se groupent des capillaires anastomosés, ayant eux-mêmes, pour origine, de très fins capillicules. Tous ces vaisseaux viennent se jeter dans le réseau sous-papillaire, dont les mailles circonscrivent la papille à la façon d’un anreau.
Dans nos coupes, la distribution des lymphatiques est exactement la même qu'à l’état normal, ils ne diffèrent que par leur dilatation.