‹ Contribution à l'étude de l'hyperthermie centrale consécutive aux lésions de l'axe cérébro-spinal en particulier du cerveauChapitre 37 sur 61 · CHAPITRE PREMIER Historique · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Historique

L'ancienne opinion qui attribuait au système nerveux le rôle principal dans la production de la chaleur animale ne fut longtemps qu'une simple hypothèse. 11 faut arriver jusqu'au commencement de ce siècle pour voir ses partisans essayer de lui donner une base expérimentale. Les premières recherches instituées dans ce but sont dues à Brodie (1) qui pensa fournir, grâce à elles, la preuve de l’influence exercée par le cerveau sur la thermogenèsese (2). Chez un lapin dont l’encéphale était

complètement, séparé de la moelle par une section faite entrele trou occipital et l’atlas, il vit la température s'abaisser de plusieurs degrés, en moins d’une heure, alors que la persistance des phénomènes vitaux, entretenus par la respiration artificielle, semblait cependant s'affirmer par la continuation des battements du cœur et leschangements de coloration du sang dans le poumon. Pour contrôler cette première série d'expériences, Brodie, au lieu d’enlever le cerveau, chercha à en suspendre l’action, d’une façon temporaire, en imjectant à l’animal une substance anesthésique (huile essentielle d’amandes amères) ; il put observer, dans ce cas encore, un abaissement de la température rectale proportionnel au degré de l’anesthésie

(1) Some philosophical researches, reéspecting the influence of the brainon the action of the heat and on generation of animal heat. Philosophical transactions, 1810, p. 36; 1812, p. 328. Bibliothèque britannique, 1811, p. 880, et 1813, p. 301. * (2) Nous remercions notre ami, M. Déhu, pour son obligeant concours pour la traduction des auteurs anglais.

obtenue, et durant aussi longtemps qu’elle. Enfin il mesura la quantité d'acide carbonique exhalé, pendant la période d’hypothermie, et la trouva égale à la normale. « Ces faits, dit-il, : paraissent concourir à prouver que la température des animaux à sang chaud dépend beaucoup de l'influence du système nerveux. Lorsque le cerveau cesse ses fonctions, quoique celles du cœur et des poumons,et les modifications qui en sont l'effet, se continuent, l'animal perd la faculté de produire de la chaleur. Mais, ajoute-t-il, quelle est la nature du rapport qui existe entre la cause et l’effet ? Le cerveau est-il directement ou indirectement nécessaire à la production de la chaleur ? Ce sont là des questions auxquelles on ne peut certes répondre qu'hypothétiquement. » | Malgré la réserve avec laquelle elle était exprimée, cette conclusion parut en opposition formelle avec la théorie de la combustion respiratoire, source de la chaleur animale, que Lavoisier avait soutenue quelques années auparavant.Aussi le travail de Brodie fut-il combattu avec ardeur par un grand nombre de physiologistes, tels que Dalton et Davy (1), Hale (2), Legallois (3), ete. D’autres, au contraire, l’appuyèrent par de nouvelles recherches : ce furent Nasse (4), Earle (5), et surtout Chossat (6). Ce dernier montra que le refroidissement de l’animal ne pouvait être dù, comme l’avaient dit les adversaires de Brodie, à l’action exercée par l’air froid sur les pou-

(1) Human, temperatures, Philosoph. transact., 1814, p. 590.

(2) Mechels arch. f. anatomie, t. III, p. 429, 1814.

(3) Mémoire sur la chaleur des animaux. Œuvres complètes, p. 1, 21, 67.

(4) Arch. f. die Physiologie v. Reïl à. Autenrieht, t. XII, p.404, 1815.

5) Med. chirurg, Transactions, it. VII. p.173, 1819.

(6) Mémoire sur l'influence du système nerveux sur la chaleur animale, th., Paris, 1820,

mons, pendant la respiration artificielle. En effet, après avoir pratiqué une section complète. du bulbe, au-devant du Pont de Varole, opération qui n'interrompt pas la respiration spontanée, il n’en observa pas moins une hypothermie très manifeste. Il établit, en outre, que la paralysie du cerveau, déterminée par une violente commotion cérébrale ou par une injection d’opium, est suivie des mêmes effets. C'était donc une confirmation nouvelle du rôle thermogène attribué à l’encéphale. Mais, poussant la question plus avant, Chossat tenta de prouver que l'influence du cerveau sur la température n’est pas directe, et qu’elle s’exerce par l'intermédiaire de la moelle. En sectionnant celle-ci, il put déterminer, en effet, un refroidissement considérable de l’animal en expérience, refroidissement d'autant plus marqué quela section portait sur unerégion plus élevée, c’est-à-dire abolissait dans une plus grande étendue les fonctions médullaires. Lorsque la section atteignait,au contraire, la partie inférieure du segment dorsal, la température ne s’abaissait pas au delà de 1° ou 2° et ne tardait pas à remonter à son niveau primitif. Ce résultat conduisit Chossat à mettre en cause l’action des grands symphatiques, en raison de la différence de l’effet produit sur la chaleur animale par des sections portant soit au-dessus, soit au-dessous de l’origine de ces nerfs. Afin de fournir la démonstration de cette hypothèse, Chossat coupe les filets du sympathique, chez le chien au point où ces derniers se jettent dans le ganglion semi-lunaire, centre d’un grand nombre de nerfs viscéraux, et il constate, en effet, un abaissement de température égal à celui qu'il avait observé dans les expériences précédentes. Il arrive, en résumé, à cette conception très légitime que la chaleur animale est engendrée, pour une grande part, dans la cavité abdo-

minale, sous l'influence des sympathiques. Mais, d’après lui, cette action du système nerveux sur la température n’a pas besoin, pour s’exercer, de recourir à l’intermédiaire de la circulation ou de la respiration. « En vain, dit-il, la circulation conserve son activité, et le sang un contact libre avec Pair, si on lèse profondément le système nerveux, la chaleur animale s’abaisse avec rapidité, en mémetemps qu’on voit dimiuuer la sécrétion et la plupart des phénomènes chimiques de léconomie (1). »

Il semble donc que Chossat ait nettement compris la nature des rapports qui unissent le système nerveux et la production de chaleur. Tout au moins ses recherches apportaient-elles, malgré les critiques dont elles furent l’objet, nombre de faits bien observés et qui devaient rester acquis à la science. L’hypothermie déterminée par la section de la moelle, et constatée de nouveau au cours des travaux ultérieurs entrepris sur le même sujet, demeura pendant de longues années comme l’expression d’une règle sans exception. Telle était la manière de voir que professaient Flourens et Magendie ; tel est aussi l'avis de Claude Bernard lorsqu'il dit que, par la section de la moelle, un animal à sang chaud est transformé en animal à sang froid. Les découvertes de ce dernier auteur sur les fonctions du grand sympathique (2) ouvrirent cependant de nouveaux horizons à la physiologie, en apportant le premier exemple expérimental d’une élévation de température produite par une lésion nerveuse. De plus, en montrant que ce résultat est dü à la paralysie et non à l’excitation d’un nerf, elles ser-

(1) Loc. cit., p. 48.

(2) Influence du grand sympathique sur la sensibilité et la calorification. C. R. Soc. de Biologie, 1851, p. 163. Recherches sur l'influence que la section

du grand sympathique exerce sur la chaleur animale. C. R. Ac. des Sciences., 1852, t. 34, p. 472,

virent de base à la théorie de l’influence modératrice exercée par le système nerveux sur les combustions interstitielles. Budge (1), un peu plus tard, en coupant la moelle au point d'origine du sympathique (région cilio-spinale), puis MM. Brown-Sequard (2) et Schiff (3), par des sections médullaires pratiquées à différentes hauteurs, purent déterminer. à leur tour, de l'hyperthermie de la face ou des membres. Mais, dans toutes ces expériences, il ne s’agit que de phénomènes locaux, c’est à-dire uniquement vaso-moteurs, suivant l’opinion exclusive de l’heure actuelle. Aussi l’étude de ces phénomènes n'est-elle liée que d’une façon indirecte à celle du rôle des centres nerveux dans la thermogenèse.

Il n’en est pas de même du travail de Tscheschichin (4) qui, dans cet ordre de faits, est parvenu à un résultat d'importance capitale. À l'inverse du plan adopté par Chossat, Tscheschichin étudie d’abord l’action de la moelle et celle du grand sympathique, pour terminer par celle du cerveau. Il commence par vérifier l'influence hypothermisante des sections de la moelle, et l’attribue surtout à l’exagération de la perte de chaleur par les vaisseaux cutanés anormalement dilatés ; il reconnait, lui aussi, que cette influence est d'autant plus grande que le segment médullaire atteint est plus élevé ; il constate, en outre, que la section du grand sympathique, soit au cou, soit dans la région sacrée, détermine une hypothermie centrale en même temps qu’une hyperthermie locale (Chossat, Claude

(1) C. R. Ac. d. Se., 1853, t. 36, p. 377.

(2) Experimental researches applied to physiology and pathology. Philadelph., med: Exam., 1853, p. 78.

(3) :C. R. Ac. d, Sc.,. 1862, t. 55, p. 462.

(4) Zur Lehre von der thierischen Wärme Reichert's à. Dubois-Reymond's Archiv., 1866, p. 151.

Bernard). Par contre, en séparant l’un de l’autre le bulbe et la protubérance, au moyen d’une incision transversale exactement située à la limite de ces deux régions, il.observe, phénomène inattendu, une augmentation considérable de la température rectale. L'expérience est faite sur un lapin dont la température, de 39°,4 à l’état normal, s'élève à 40°,1 au bout d’une demi-heure, à 41°,2 au bout d'une heure, enfin à 42°,6 au moment de la mort de l'animal, laquelle survient deux heures plus tard, au milieu de convulsions généralisées. L'élévation thermique s'était accompagnée d’une accélération parallèle de la respiration et des battements cardiaques. Pour expliquer les résultats qu’il venait de constater, Tscheschichin admit que la moelle possède des centres autonomes qui, chargés d’exciter les fonctions organiques, sontmodérés normalement par le cerveau. La suppression de cette influence modératrice aurait pour conséquence une exagération morbide de l’activité médullaire, exagération dont l’hyperthermie serait un des symptômes. Si nouveaux, d’ailleurs, que paraissent de tels phénomènes, au point de vue expérimental, Tscheschichin rappelle qu ils ont leurs analogues dans les observations cliniques de Wunderlich et de Erb, et qu'ils sont justiciables de la même interprétation pathogénique. Les uns et les autres attestent, selon lui, l’existence de centres cérébraux modérateurs qui agissent, par l’intermédiaire de la moelle épinière, sur la chimie de organisme et, par conséquent, sur la chaleur animale.

Sans doute, on peut reprocher à Tscheschichin d’avoir édifié de telles conclusions sur une seule expérience ; néanmoins on ne peut nier l'intérêt et la nouveauté des faits qu’il mettait en lumière. Aussi s’empressa-t-on, de divers côtés, d’en contrôler

l'exactitude. Lewitzky (1) ne put arriver, il est vrai, qu’à des résultats négatifs. Mais les recherches de Brück et Gunther (2),entreprises sous la direction d'Heidenhain et publiées par celui-ci, vinrent confirmer l'expérience de Tscheschichin, tout en modifiant sa signification. En sectionnant le bulbe audessous du Pont de Varole, Brück et Gunther ne déterminent que deux fois, sur sept, l'apparition d’une hyperthermie généralisée ; au contraire, 1ls réussissent bien mieux à faire naître ce phénomène à Laide d’une simple piqüre pratiquée au même point. Ils admettent donc que l'élévation thermique ne dépend pas de la suppression d’un centre modérateur, mais est due à l’excitation directe du bulbe par le fait du traumatisme. En réalité, cette conclusion conférait à la moelle allongée le pouvoir d'accélérer les combustions interstitielles, génératrices de chaleur, pouvoir réservé jusque-là à la moelle proprement dite, et mis théoriquement en antagonisme avec l'influence modératrice attribuée à l'encéphale.

C’est là une opinion presque directement opposée à celle qu'avaient soutenue Naunyn et Quincke (3), peu de temps auparavant. Opérant sur des chiens qu'ils prenaient soin d’envelopper de couvertures et de placer dans un local chauffé à 26° ou 30°, ces deux auteurs étaient parvenus à déterminer, par l’écrasement de la moelle cervicale, l’apparition d’une hyperthermie très accentuée, s’exagérant encore, parfois, après la mort. Pour expliquer un résultat aussi peu en har-

{1) Ueber den Einfluss des schwefelsauren Chinins auf die Temperatur und Blutcirculation. Virchon's Arch., 1869, t. 47, p. 352.

(2) Versuche über den Einfluss der Verletzung gewisser Hirntheile auf die Temperatur des Thierkôrpers. Pflüger’s Arch., 1870, p. 578.

(3) Ueber den Einflüss der Central nervensystems auf die Warmebildung im organismus. Reichert's w, Du, Bois-Reymond's arch., 1869, p. 174 et 520.

monie avec l’enseignement des expériences antérieures, qui concouraient toutes à faire de l’hypothermie la conséquence nécessaire des sections, c’est-à-dire de la paralysie de la moelle, Naunyn et Quincke admirent que ;ces dernières ont une double influence : d’une part, exagération de la perte de chaleur, par suite de la dilatation anormale des vaisseaux cutanés ; d'autre part, augmentation de la production de chaleur dans la profondeur des organes et des tissus. En diminuant l'intensité du premier de ces phénomènes, ils avaient réussi. pensaient-ils, à mettre le second en évidence. A l'appui de cette conclusion, ils montrèrent que des animaux intacts, placés dans les mêmes conditions (enveloppement, milieu chauffé) que les animaux opérés, conservaient néanmoins leur température normale. Ils admirent done que l’écrasement de la moelle, surtout de la moelle cervicale, augmente toujours la calorification, résultat qu'ils pensèrent ne pouvoir attribuer qu’à la destruction de faisceaux médullaires modérateurs des oxydations intra-organiques.

Toute interprétation mise à part, ces expériences avaient l'avantage de correspondre à certains faits cliniques, puisque, nous le savons, plus d’un observateur avait déjà vu l’hyperthermie succéder aux traumatismes rachidiens. L'un d'eux, Fischer (1), crut même pouvoir localiser le faisceau thermomodérateur dans les cordons antérieurs. Il aurait toujours trouvé, en effet, dans l’état d’intégrité ou de dilacération de ces derniers. lors d’un traumatisme médullaire, la raison d'être de l’hypothermie ou de l’hyperthermie constatée suivant les cas.

(1) Ueber den Einfluss der Rückenmarks-Verletzungen auf die korperwärme Centralblatt. f. die mediciniseh. Wissenseh. 1869, p. 259.

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