CHAPITRE PREMIER
De l'élévation terminale de la température dans le stade préagonique des maladies du système nerveux.
Les premiers documents cliniques, méthodiquement recueillis sur les modifications de la température dans les maladies du système nerveux ne datent guère que de 1860. C'est,en effet, vers cette époque seulement que commencèrent à se”généraliser les recherches thermométriques dont, plusieurs années auparavant, Gavarret (1) et Roger (2), en France, puis Traube (3) et Bærensprung (4), en Allemagne, avaient surtout contribué à montrer l'importance. Cependant il existait déjà, dans la science, quelques observations isolées ; témoin le cas célèbre, et partout ‘cité, de Benjamin Brodie (5). Cet auteur avait constaté, on le sait, une élévation de température de 43°,9, chez un homme atteint de plaie contuse de la moelle cervicale, et qui succomba quelques heures après le traumatisme. Mais ce fait, dont nous connaissons aujourd'hui de nombreux exemples, resta longtemps à l’état d'exception,
(1) Recherches sur la température dans la fièvre intermittente. L’ Æxpérience, 1839, &. IV, p. 29.
(2) Des modifications de la température chez les enfants, Arc. gén. de méd., t LV, p. 117, 1844.
(3) Ueber die Wirkungen der Digitalis auf Kôrpertemperatur, etc. Charité Annalen, 1860, p. 622.
(4) Maüller's Archiv. f. Anatomie, ete., 1851, p. 125 et 164; 1852, p. 287, 286.
(5) Medic. chir. Transact., t. XV, p. 146, 1837.
RME DAS D on peut presque dire de curiosité pathologique. Il faut arriver jusqu'à Wunderlich pour voir enfin la question mise à l'étude. Ce fut à propos d’un tétanique (1), chez lequel la température, d'abord normale, s’éleva rapidement, pendant les dernières heures de la vie, jusqu’à 44°,7, et, continuant après la mort son mouvement ascensionnel, atteignit 45°,4, trois quarts d'heure plus tard. Wunderlich n'hésita pas à rapprocher cette observation de celle de Brodie; estimant que les symptômes du tétanos sont l'indice évident d’une réaction morbide de la moelle, il conclut nettement à un rapport de cause à effet entre le trouble nerveux et la modification thermique. Peu de temps après, d’ailleurs, il apporta une seconde observation (2) à l'appui de l'opinion qu'il venait d'émettre. Maïs celle-ci ne tarda pas à être combattue de différents côtés. Sans parler des objections théoriques de Zimmermann (3), un des plus ardents défenseurs de la théorie inflammatoire de la fièvre, il faut mentionner, comme plus importantes, les expériences de Levyden (4), d’une part, de Billroth et Fick (5), de l’autre. Ces auteurs montrèrent, en effet, que la production de chaleur est due en grande partie aux contractions musculaires toniques du tétanos.
A ces faits expérimentaux, Wunderlich opposa de nouveaux faits cliniques, et les réunit dans un mémoire important qui
(1) Bemerkungen beieinem Fall von spontanem Tetanus. ArcA.der Heilkunde, 1861, t. II, p: 546.
(2) Arch. der Heilkunde, 1862, t. III, p. 175.
(3) Deutsche Klinik., 1862, p. 420.
(4) Beiträge zür Pathol. des Tetanus. Virchon's Arch. f. path. Anat.,t. XXNI, p. 538, 1863. :
(5) Versuche über die Temperatur bei Tetanus. Vierteljahrschr. der Natur forschenden Gesellschaft in Zurich, t. VIT, p. 427, 1863.
SPC RECU
servit de base à la plupart des travaux entrepris, dans lasuite, sur le même sujet. Pour cette raison, il mérite d’être analysé avec quelques détails (D. Wunderlich établit d’abord que l'élévation de température qui précède la mort ne se montre pas seulement dans les cas de tétanos, et qu’elle existe aussi dans le stade préagonique des autres affections nerveuses, en particulier des névroses. Six observations servent à le prouver. La première est celle d’une épileptique, sujette à des accès répétés depuis dix ans, et qui meurt à la suite d’un état de mal, en présentant une température de 41°,7, quelques heures avant la mort. La seconde se rapporte à une hystérique dont les attaques duraient depuis huit semaines sans être aceompagnées de fièvre ; brusquement l’état s'aggrave, la température s'élève, et peu d'heures après, au moment de la mort, le thermomètre marque 43°. Dans trois autres observations, les malades, jusque-là bien portants, sont pris subitement d’une attaque apoplectiforme ; l’un d'eux meurt au bout de huit jours, après plusieurs accès épileptiformes, en présentant, le dernier jour, deux heures avant la mort, une température de 42°,2 ; le deuxième malade meurt en huit heures et demie, à la suite de convulsions, avec une température de 42°,7; le troisième, après des convulsions toniques et cloniques, meurt au bout de quarante heures, et sa température atteint 41°,7. Enfin, dans la dernière observation, il s’agit probablement d’un cas de paralysie hystérique, chez une femme d’une quarantaine d’années ; quoiqu'il en soit, sa température monte progressivement en trois jours jusqu'à 41°,2, et la malade meurt sans avoir présenté ni convulsions, ni symptômes d’affection viscérale.
(1) Ueber die Eigenwärme am Schluss todlicher Neurosen, Arch, der Heilkunde, 1884, t, V, p. 205.
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L’autopsie ne permit de constater dans tous ces cas, sauf l'avant-dernier, aucune lésion encéphalique. Il y avait seulement un certain degré de congestion dans différents organes, cerveau, poumon, foie, rein, et de plus, dans un cas, quelques ecchymoses sous-pleurales, dans une autre, un petit infarctus pulmonaire. Une fois cependant, Wunderlich aobservé une lésion de la dure-mère, constituée par une tumeur sarcomateuse, de la grosseur d’un haricot. En l'absence de toute autre altération, il explique les accidents mortels, constatés dans ces six observations par un épuisement des centres nerveux. Répondant alors aux expériences de Leyden, et de Billroth et Fick, ilinsiste sur les points suivants : 1° dans les deux premières observations, malgré les accès convulsifs intenses et répétés depuis longtemps, l'élévation de température s’est produite seulement quelques heures avant la terminaison mortelle ; 2° les convulsions cloniques se sont accompagnées comme les convulsions toniques, bien qu’à un degré un peu moindre, d’une hyperthermie considérable ; 3° dans la dernière observation, en l'absence de toute convulsion, la température s’est élevée à 41°,2. En raison de la diversité des affections dans lesquelles il a observé l'élévation de température terminale, il conclut que celle-ci ne dépend pas de la nature de la maladie, mais dépend de l'épuisement nerveux qui précède la mort. Ce n’est pas, d’ailleurs, qu'il nie l’influénce thermogène des contractions musculaires ; il l’admet au contraire, dans une certaine mesure, puisque la température de ses malades a été moins élevée dans les cas de convulsions cloniques, cet surtout en l’absence de toute convulsion, que dans les cas de tétanos proprement dit. Mais à côté de cette source de chaleur, il y en a une autre plus importante :
| c'est la modification encore inconnue du système nerveux ; central, qui détermine, en même temps que lapparition des: accidents mortels, un trouble profond dans la régulation ther:. mique. “ON Re
Le travail de Wunderlich avait attiré définitivement l’attention sur l'élévation considérable de température qui carac-
térise le dernier stade de certaines névroses. Un an plus tard, Erb (1) apporta à son tour de nombreuses observations: témoignant que cette ascension thermique se produit. aussi dans la période terminale des autres affections des, centres : nerveux : méningite tuberculeuse, méningite aiguë, méningite cérébro-spinale, sclérose ou hémorrhagie cérébrale, ou même simples complications encéphaliques, anémie, hyperhémie,. ædème, survenant au cours de maladies générales. H rappro- : cha en outre de ses observations personnelles des faits ana: logues empruntés à différents auteurs, notamment à Wun-’, ® derlich et à Billroth (2). Nous avons déjà parlé des uns, nous. : reviendrons plus loin sur les autres. Parmi ces observations, il en est sans doute quelques-unes, comme les méningites, dont les modifications thermiques sont en partie imputables à un élément inconnu à cette époque, l'élément infectieux. Mais elles conservent leur valeur au point de vue de l'élévation. : terminale, toujours identique à elle-même, quelle que soit 1x nature de l’affection nerveuse. On voit, en effet, un certain temps avant la mort, dans une période qui peut s'étendre d’une heure à trente-six heures, la courbe thermique monter.
(1) Ueber die Agoniesteigerung der Korperwärme bei Krankheïten des Centralnervensystems. Deutsches Arch. f. klin. Medicin, t. I, 1865, p. 175.
(2) Beobachtungs-Studien über Wundfieber und accidentelle Wundkrankheïten. Langbnbeck's Arch., 1862, t. II, p. 325.
plus où moins rapidement jusqu'à un niveau plus où moins: élevé, en moyenne 41° ou 42°. Quelle est la signification de ce phénomène à peu près constant ? Erb fait remarquer qu'il coïncide toujours avec un trouble grave des fonctions cérébrales. C’est le plus souvent un état d’assoupissement comateux qui débute le jour ou la veille de la mort; c’est quelquefois un état d’excitation, accompagné d’une dépression des facultés intellectuelles ; plus rarement enfin, c’est un délire furieux qui cesse, d’ailleurs, quelque temps avant la mort. Comme on le voit, les convulsions sont rares; elles ont fait absolument défaut dans sept observations, aussi ne doiton leur accorder qu’une importance relative. En présence de ces constatations, Erb conclut qu’il est impossible de nier la part importante du système nerveux dans la production de la chaleur animale et spécialement de la fièvre, même, ajoute-t-il, si l'on admet que la fièvre peut être la conséquence de simples phénomènes chimiques. Quant au mode d'action du système nerveux, 1l pense que les symptômes observés, coma, paralysie, etc., indiquent suflisamment que la puissance des centres est diminuée et même suspendue. Il se rallie donc à l'opinion de Wunderlich, sous la forme suivante : dans la plupart des maladies du système nerveux central, sinon dans toutes, avec ou sans lésion anatomique, avec ou sans convulsions, il se produit, aux approches de la mort, en même temps qu’un trouble et une diminution considérables des fonctions cérébrales, une élévation de température plus ou moins rapide et habituellement excessive, laquelle, en maintes circonstances, persiste encore quelque temps après l'arrêt de la respiration et des battements du cœur. Erb cherche en outre à pénétrer le mécanisme de l’hyperthermie consécutive aux