INTRODUCTION
De tout tempsl’homme aété avide de spectacles. Nous ne savons si l'exagération de ce goût est oui ou non un signe de décadence imminente pour le peuple chezlequel on l’observe; mais ce qu'il y a de certain, c’est qu’à notre époque, chez nous comme chez nos voisins, les exhibitions, pour se servir d'un mot moderne, sont devenues aussi variées que fréquentes. Parmi ces exhibitions, au nombre de ces représentations, il en est qui ont, sur l'affiche tout au moins, un caractère scientifique. La science est, en effet, la reine du siècle, comme la philosophie était celle du siècle dernier ; et pour suivre le courant général, les spectacles forains eux-mêmes affectent des allures scientifiques, ont recours à la science pour attirer, entraîner et retenir leur public.
Tantôt, c'est la femme électrique que nous rencontrons sur le champ de foire ; tantôt, c’est Verbeck qui couvre les murs de notre ville d'affiches multicolores pour nous annoncer ses expériences sur Mlle de Margueritt. Le public
vai se laisse allécher par l'inconnu, répond à l’appel du charlatan et du banquiste; et c'est ainsi que, fraction de public, nous avons fait, un soir, connaissance a vec les phénomènes d'hypnotisme, qui nous étaient absolument inconnus.
Sans doute, ce qu’il nous fut pefmis de voir au théâtre Bellecour de Lyon, ce soir-là, nous impressionna vivement : mais le scepticisme le plus complet fut le seul sentiment qui persista chez nous au sortir de cette séance, car nous avions pu constater par nous-même que la supercherie jouait un rôle dans cette-enceinte. Appelé sur la scène par Verbeck, ainsi que nombre d’autres étudiants, pour assister de près aux expériences qu'il répétait, nous avions enfoncé une épingle dans le mollet d’un .des sujets qu'il venait soi-disant d’endormir et de rendre insensible. La piqûre avait été fort bien perçue, et la victime de notre expérience personnelle nous avait foudroyé du regard,. pour reprendre aussitôt d’ailleurs son rôle d’hypnotisé insensible.
Cependant, parmi nos camarades plus avancés que nous dans cette étude spéciale, ou parmi nos maitres, il s’en trouva pour nous affirmer que tout n’était pas mensonge, que cette question était à l’ordre du jour de la science, pour nous engager à l’étudier quelque peu, afin de nous mettre à même de démèêler quelle part il fallait faire au charlatanisme, quelle était celle qui revenait à la vérité.
Sans doute, nous avions lu Joseph Balsamo; mais l’au- torité du Maître conteur manquait peut-être de poids en pareille matière. Nous nous adressâmes ailleurs. Alexandre Dumas nous le pardonnera.
Nous fimes done connaissance avec Mesmer et ses baquets, sans trop le comprendre toutefois ; avec son disciple Puységur, qui obtenait des résultats moins contestables que ceux de son maître; avec le fameux abbé Faria et son élève le général Noizet. Mais le profit que nous en
retirâmes ne fut pas grand ; nous nous perdimes dans les théories fluidistes et anti-fluidistes ; voilàftout.
Ce fut avec James Braid (de Manchester) que nous commençâmes à démêler quelque chose dans le vaste chaos des idées émises jusqu'alors sur ce sujet ; et depuis, nous étant rendu compte de bien des phénomènes qui nous paraissaient obscurs et peu clairs, nous pouvons dire que l’on rencontre dans l’œuvre de Braïd l’idée mère de bien des faits qui ont été observés et contrôlés par des observateurs plus récents. C’est, en effet, à James Braid que revient l’honneur de la découverte de l’hypnotisme et de la suggestion.
Comme nous n'avons pas la prétention de faire ici même une ébauche d'historique de la question, qui, presque née d'hier, compte cependant déjà une bibliographie considérable, nous nous contenterons de citer les deux sources les plus importantes auxquelles nous avons puisé-ce que nous pouvons savoir.
D'une part, ce sont les travaux de ce que nous pouvons appeler à bon droit l’école de la Salpétrière; d’autre part, les expériences des observateurs de Nancy.
Tout le monde connait les études de Charcot et de ses élèves sur leshystériques dela Salpêtrière. La partie de ces recherches qui a pour sujet le somnambulisme provoqué est loin d’être la moins intéressante. Pour preuve, nous renvoyons le lecteur à la quatrième partie de l’ouvrage de Richer qui a pour titre : Etudes cliniques sur la grande hystérie ou hystéro-épilepsie.
Quant aux travaux sur la suggestion de l'école deNancy, dont Bernheim est le chef, ils ont eu un assez grand retentissement, malgré leur date plus récente, pour qu’il ne nous soit pas nécessaire de faire plus que les mentionner. JG:
C’est pendant que nous cherchions à nous rendre compte de cette question embrouillée, qu’une circonstance fortuite nous mit à même de faire les observations personnelles qui forment le fond et la partie essentielle de ce travail.
Nous n'avons pas la prétention de présenter au lecteur des faits nouveaux, ou plutôt rien que des faits nouveaux ; mais nous croyons qu’il ne sera pas sans intérêt de trouver résumée une série d'expériences dont la durée a été de plus de dix-huit mois.
C’est tout simplement une pierre de plus que nous voulons apporter à l'édifice que d’autres ont construit, et non un édifice que nous voulons construire tout seul. Néanmoins, il nous semble que, parmi nos expériences, il en est qui présentent un certain cachet de nouveauté. Non pas que les faits que nous rapporterons n'aient pas été pressentis par certaines personnes ; nous sommes, en effet, persuadé que tout esprit sérieux qui s’est occupé des questions qui nous intéressent en est arrivé à soupçonne”, peut-être à admettre leur réalité; mais jusqu'à présent, nous ne les avons vus signalés nulle part avec la netteté et la précision qui ont caractérisé les expériences qui constitueront la partie la plus importante de ce travail.
Celui-ci, ne visant qu'à ce but d'êtreun document dans l'étude de la question qui nous occupe, nous n’entrerons pas dans des considérations théoriques étendues ; nous nous conftenterons de rapporter les faits sans les interpréter, car ils portent, selon nous, leur enseignement en eux-mêmes. Nous tirerons seulement quelques conclusions en les accompagnant de quelques réflexions sur les dissemblances que nous avons pu observer avec les théories ou les conclusions mises en avant par les auteurs dont nous avons parlé.
C'est une étude clinique que nous présentons à nos Juges. Notre seul guide a été l’observation rigoureuse ; nous n'avons cherché ni à augmenter ni à atténuer l’importance des faits que nous avons constatés. Nous pouvons faire erreur dans la signification à donner à ces faits, mais les faits doivent rester : ce qui est ne peut être contesté.