PREMIÈRE PARTIE
Mlle N..., 84 ans, d’une bonne santé générale, n’avait jamais eu de crise d’hystérie. Quoique douée d’un tempérament nerveux et facilement impressionnable, jamais elle n’avait eu aucun symptôme rappelant de près ou de loin la grande névrose.
1° La première fois qu’elle fut endormie, ce fut à la suite des représentations données par Verbeck au théâtre Bellecour de Lyon. Son imagination avait été fortement surexcitée, et elle s’offrit spontanément à nous pour une tentative, avec le désir de se laisser endormir. Le sommeil
‘fut obtenu au bout de quelques minutes. Les paupières s'étaient fermées naturellement, et, sur l’injonction :
CHAOS = « Vous ne pouvez plus ouvrir les yeux ! », Mlle N... fit de vains efforts pour arriver à ce but.
Le sommeil avait été amené par le regard simplement. Le réveil fut très facile; il futobtenu en soufflant sur les yeux. Cette première séance ne laissa rien après elle, ni lourdeur de tête ni mal de cœur.
2 Une seconde séance amena les mêmes résultats, plus nets peut-être, et par les mêmes moyens ; mais à la troisième, nous obtinmes un sommeil profond et absolu.
Mile N..., étendue sur un canapé, les membres en résolution complète, dormait en apparence du sommeil le plus profond et le plus naturel. Interpellée, elle ne répondit pas. Nous soulevâmes alors l’un de ses bras. Il retomba inerte. Nous lui donnâmes l’ordre de le conserver dans la position ou nous le placions. L'ordre ne fut pas écouté; le bras, abandonné à lui-même, retomba comme la première fois. Le réveil fut très facile. Mile N... s’excusa d’avoir dormi en notre présence, n'ayant aucun souvenir d’avoir été provoquée à ce sommeil, et ne parut pas s’en ressentir le moins du monde (1).
3* À la séance suivante, le sommeil est obtenu avec une plus grande rapidité ; mais cette fois l'hypnotisation,
(1) Qu'il nous soit permis désormais de ne pas rapporter exactement le numéro d'ordre des séances. Nos expériences sur N...s’étant prolongées pendant plus de dix-huit mois presque quotidiennement, le nombre en est assez grand. D'autre part, nous ne signalerons que celles qui ne se répètent pas les unes les autres, et même nous ne saurions plus dire exactement aujourd'hui si l’ordre dans lequel nous classerons les dernières, et par conséquent les plus importantes, est véritablement l’ordre dans lequel nous les avons faites. Nos notes étaient prises au jour le jour, sur des feuilles volantes, sans espoir d'être utilisées jamais, et le plus souvent sans date.
commencée par le regard, est achevée par la compression des globes oculaires avec les pouces.
Cette pression des yeux est même continuée quelques instants après que N... est tombée endormie et en résolution complète.
Le sommeil obtenu a d’abord les mêmes caractères que dans la séance précédente ; mais au bout de quelques minutes, nous assistons à un nouveau phénomène. N... se redresse et se met à parler: D'abord, ce ne sont que quelques mots sans suite et sans signification apparente. Mais bientôt, comme nous écoutons sans rien dire, curieux et intéressé, les mots entrecoupés deviennent des phrases; ce qui n'avait pas de signification apparente prend un sens, etil ne nous est plus permis de douter que N... rêve que son père est mourant et qu'elle assiste à ses derniers moments. |
Les larmes surviennent, et N.. s'agenouille devant un fauteuil; la tête entre ses mains, elle sanglote. Nous nous hâtons de mettre fin à cette scène par le réveil, et,
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revenue à son état normal, N... est fort surprise de se trouver à genoux, les yeux baignés de larmes. On lui dit qu'elle s’est endormie, a rêvé et a pleuré pendant son sommeil. Sa mémoire lui revient alors en partie; elle se souvient que nous l’avons endormie, et qu’elle a rêvé des choses bien tristes, sans pouvoir dire quoi. Quelque lour-
deur de tête suit cette séance, mais se dissipe bientôt.
4 Une série de séances se passe à constater les modifications apportées dans le sommeil par la plus ou moins grande prolongation de la pression sur les yeux avec les pouces.
Ce qu'on nous permettra d'appeler le début du sommeil ou de l’état hypnotique, quoique ce soit sans doute là
Se
une mauvaise expression, nous était toujours annoncé par les mêmes phénomènes : quelques légères contractions des muscles, des membres supérieurs, du cou, de la nuque, de la face, quelques clignotements des paupières, quelques soupirs, puis la résolution complète et le calme.
La fixité du regard était suffisante pour amener cet état ; au bout de quelques séances, cela suiïisait, même lorsque N... détournait la tête comme pour échapper à son influence.
Il nous a été permis de constater, pendant ces séances, que la période d’agitation et de délire n'intervenait pas lorsque nous cessions notre action dès que N... tombait endormie. Mais si au contraire cette action était prolongée quelque temps encore par la compression sur les globes oculaires, N... ne tardait pas à avoir de véritables hallucinations, tantôt gaies, tantôt tristes, dont elle ne conservait aucun souvenir après le réveil. |
Pendant cette série d'expériences, il ne nous fut pas possible de nous mettre en communication avec N... Elle ne répondait pas quand nous lui adressions la parole, même lorsque le sommeil était calme ; à plus forte raison quand elle était en proie au délire.
L'épreuve du bras levé en l’air et maintenu quelque temps dans cette position ne donnait qu’un résultat négatif : il retombait dès que nous cessions de le soutenir. Toujours au réveil, nous constationsun peu de céphalalgie lorsqu'il y avait eu agitation ou délire ; mais ce phénomène était de peu de durée.
Entre deux séances, N..., interrogée, n’accusait aucun trouble de la santé. Suivant ses affirmations, elle n’était pas plus énervée qu'avant de nous servir de sujet.
9° Ayant un jour prolongé plus que d'habitude la com-
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pression sur les globes oculaires, nous étendons le bras de N..., en articulant d’un ton convaincu : «Vous ne pouvez plus baisser le bras! ». A notre grandesurprise, le bras étendu ne retombe pas. L'autre bras, mis dans la même position, reste fixe, et, fait à noter, sans que nous ayons répété notre aflirmation. Cette attitude persiste un certain temps, assez court d’ailleurs; puisles membres retombent. A la séance suivante, nous obtenons le même résultat, mais d'une manière beaucoup plus complète. De plus, si l’on emploie la force pour: écarter le bras de la position dans laquelle il se trouve fixé, on ne peut y parvenir, à condition toutefois que cette force ne soit pas exercée par nousmême. Il faut que nous intervenions pour faire cesser cette attitude ; ce que nous obtenons en affirmant : «Vous pouvez baisser le bras ! » Dès lors, le sommeil de N... se présentait à nous avec un caractère de catalepsie manifeste, et nous pûmes désormais le constater à chaque séance.
Bientôt, 1l était obtenu si facilement, qu’il nous servit régulièrement par la suite de pierre de touche pour vérifier si N... était complètement endormie. Cet état cataleptique était toujours accompagné d’anesthésie et d’analgésie. L’ammoniaque sous le nez ne produisait aucun effet. Les piqûres n'étaient pas senties,; 1l nous fut possible de transpercer un épais pli cutané avec une épingle d’or.
6° Nous étions entré en communication avec N..…. A partir de ce jour, ce fut là pour nous une source d'observations nouvelles. Tandis que, lors des premières séances, N..., endormie, ne nous répondait pas lorsque nous lui adressions la parole, à partir de ce moment. nous obtinmes de plus en plus facilement des réponses.
Nous ne réussimes d’abord qu'à diriger la conversation
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à notre gré, même sur des sujets que N .. n'aurait sans doute pas abordés dans son état normal. Des questions peut-être un peu indiscrètes ne restaient pas sans réponse.
Nous rappelant alors les hallucinations dont N... est la victime lorsque nous lui comprimons avec quelque persistance les globes oculaires, nous la mettons dans cet état. L'hallucination est une hallucination triste ; mais cette fois nous pouvons intervenir. Laissant la fiction se dérouler à nos yeux pendant quelque temps, afin de pouvoir la connaître, nous interpellons N..., en lui affirmant qu'elle se trompe, que ce n’est pas vrai ; et, devant notre affirmation et notre insistance, nous avons la satisfaction de voir passer N... de la tristesse à la joie ; le sourire succède aux larmes.
Il résultait donc de cela que, non seulement N... était sensible à l’hypnotisme, que nous pouvions provoquer chez elle, l'hypnose, pour nous servir de l'expression de Bernheim, mais encore qu’elle était sensible à la suggestion.
Le résultat obtenu ce jour-là n’avait pas d’ailleurs de quoi nous surprendre ; nous aurions dû le prévoir ; car, dans les expériences des jours précédents, en mettant et immobilisant le bras, la jambe, dans une position: génante, nous ne faisions en réalité pas autre chose que de lasuggestion immédiate. Les phénomènes simulant l’état cataleptique n'étaient que des phénomènes suggérés, et nous estimons que ceci vaut bien la peine d’être noté, puisque nous aurons à y revenir.
7% Nous avions lu ce qui avait été publié par Bernheim sur les expériences qu’il était en train de faire à Nancy (1884). Notre attention devait doncnaturellement se porter sur ces phénomènes de suggestion, et ce fut dans ce sens-
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là que désormais nous dirigeâmes notre expérimentation et nos efforts. Nous ne consignerons ici que les résultats positifs, laissant de côté ceux qui peuvent présenter quelque doute où quelque difficulté d'interprétation. Nous n'avons pour ainsi dire pas eu de résultats négatifs.
Les phénomènes simulant la catalepsie sont répétés un grand nombre de fois, et variés autant qu’il est possible de le faire. Parfois, il estabsolument nécessaire de donner l’ordre d'une manière verbale et autoritaire; mais le plus souventil nous suffit de mettre les membres dans la position que nous voulons faire garder, pour que notre intention soit comprise et notre ordre mental, si‘ nous pouvons nous servir de ce mot, exécuté immédiatement. Mais si. ces phénomènes de suggestion ont été les premiers que nous ayous observés, bientôt ils ne furent plus les seuls.
8 N... est endormie par le regard. Nous l’appelons, elle nous répond. Nous lui demandons où elle est. Elle se met à rire et nous répond que nous le savons bien, puisqu'elle est près de nous. Mais nous lui disons qu'elle est chez elle, près de sa mêre, occupée à broder et à causer. « C’est vrai, nous dit-elle après une légère hésitation. » Et nous la voyons travailler à une broderie imaginaire, en même temps qu’il nousest permis d'entendrela moitié d’une conversation de fille à mère, parfaitement insignifiante d’ailleurs. Intervenant encore, nouslui disons de nouschanter la habanera de Car/nen, en lui suggérantqu'’elle chante dans un concert pour les pauvres. L'ordre est immédiatement exécuté. Mais, quoique N..…. soit excellente musicienne et possède une très belle voix, celle-ci est voilée, l'émission se fait avec un timbre sourd et avec peine. Réveillée, N.. déclare ne se souvenir de rien; elle est persuadée que nous voulons lui en faire accroire.