ORDRE
sible de parler, parce qu'elle ne pourra pas remuer la langue. L'ordre donné s'exécute aussi bien que possible : il ne peut plus sortir de la bouche de N... que des sons inarticulés : elle fait de vains efforts, mais malgré tout, elle reste parfaitement incompréhensible. Les mouvements des lèvres changent bien un peu la nature du son émis, mais cependant la prononciation des différentes lettres est gènée, au point qu’elles sont toutes confondues et méconnaissables. Jamais peut-être le rôle prépondérant de la langue n'a été mis en lumière d’une manière aussi irréfutable ; jamais l'étymologie du mot langage ne nous a sauté aux yeux avec autant d'évidence. Il nous faut nous hâter de rendormir N... au plus vite pour lui rendre l'usage de la parole, car, bien femme, elle supporte cet état avec la plus vive impatience.
c) Nous disons à N... qu’à son réveil elle ne verra plus ; elle sera aveugle. Ceci se passe le soir. Au réveil, et du ton le plus naturel, N.. s'étonne que nous ayons éteint toutes les lampes; elle trouve la plaisanterie de mauvais goût. Un succès aussi complet nous étonne, et nous pensons à de la simulation. Mais il nous faut rejeter cette idée. En effet, notre main, approchée inopinément et vivement du visage de N... comme pour la frapper, ne cause pas le plus petit tressaillement, le plus petit réflexe. N... marche en tätonnant dans l'appartement, se heurtant aux meubles ; elle présente toutes les allures d’une personne qui se trouve plongée dans la plus complète obscurité. Nous lui mettons entre les mains une boite d’allumettes et une bougie, enlui disant d'allumer elle-même. Elle ne voit pas les allumettes qui s’enflamment, et ne commence à soupconner quelque chose d’anormal que lorsqu'elle se brûle. IL nous faut la rendormir pour lui rendre l’usage de la vue.
De ce
d) N... est endormie. Nous lui disons qu'à son réveil, elle ne nous verra pas. Une fois réveillée, NN... se trouve en apparence tout à fait dans son état normal ; elle cause avec les personnes présentes. Nous nous tenons immobile devant elle, et quoique son regard croise plusieurs fois le nôtre, elle ne paraît pas nous voir. Au courant de la conversation engagée, nous placons une réflexion. N.. parait étonnée et regarde dans notre direction. Comme la conversation continue, elle fait le geste d’une personne qui s’est trompée. Quelques nouvelles paroles prononcées par nous amènent le même résultat, mais plus marqué. Nous nous approchons alors et lui prenons la main en lui parlant. Des signes de la plus vive terreur se peignent sur son visage. Elle exprime l’effroi et l’étonnement qu’elle éprouve à nous toucher et à nous entendre sans nous voir. Pournous, il n’y à plus de doute, la suggestion est exécutée d’une manière pleine et entière. Néanmoins, nous avouons qu'ici la simulation aurait été facile, car il n’y avait aucun moyen de contrôle un peu sérieux ; mais si nous rapportons le fait, c’est que nous sommes absolument convaincu de l'entière bonne foi de N.. Notre conviction, reposant sur les faits antérieurs susceptibles de contrôle, était établie.
e) Nous suggérons à N.. qu'un quart d’heure environ après son réveil elle recevra la visite d'une de ses amies dont elle nous a parlé et que nous ne connaissons pas. Nous précisons les détails de cette petite scène imaginaire que nous allons faire jouer devant nous : N... entendra sonner, ira ouvrir, introduira son amie et nous présentera l'un à l’autre; elle lui fera des reproches sur la rareté de ses visites et lui demandera la cause qui l’amène. La conversation s'engagera. Quand l’amie voudra partir, N... la
OR retiendra, insistera pour lui faire prendre quelque chose, etc., etc.
Inutile de dire que les choses se sont passées conformément au programme que nous avions tracé; sans cela nous ne rapporterions pas cette observation. Ici encore, nous ne pouvons pas démontrer qu'il n’y a pas eu simulation, mais notre conviction est absolue.
D'abord, nous savons déjà depuis longtemps qu’au réveil, N... ne conserve aucun souvenir de ce qu'elle a fait, dit ou entendu pendant l'hypnose; d’autre part, pour nous, qui avons assisté à la scène, nous sommes entièrement persuadé que le comédien le plus parfait ne pourrait simuler le naturel d’une manière aussi complète, aussi absolue. Pendant la conversation engagée entre N...et son amie absente, conversation dont une moitié seulement était perceptible pour nous, N... entendait évidemment son amie, et ce qu'elle disait elle-même n'avait de sens souvent qu’en supposant un interlocuteur. L’imagination de N... était évidemment entrée en jeu ici, et grâce à elle, le canevas que nous avions fourni avait été couvert d’une riche broderie.
Cette visite fictive une fois terminée, afin d'éviter une scène bizarre et désagréable entre les deux amies quand elles se verraient réellement, nous effacons le souvenir,
en provoquant de nouveau l'hypnose et donnant l’ordre d'oublier ce qui s’est passé.
f)N... estoccupée à un travail de couture au moment où nous l’endormons. Nous lui sugoérons cette fois un tremblement de la main droite qui l’empêchera d'écrire, mais seulement d'écrire, et nous la réveillons. Elle reprend son travail interrompu et le continue avec la même adresse. Nous remarquons qu’elle enfile son aiguille sans le moindre
tremblement. Nous faisons naître alors une circonstance qui la force à écrire. Le tremblement apparaît aussitôt qu’elle commence, et le résultat est une écriture grosse, contournée et tremblée, pire que celle des enfants qui savent à peine former leurs lettres, tandis que son écriture habituelle est une cursive assez élégante. Nous regrettons de ne pouvoir mettre sous les yeux des lecteurs ces deux écritures, que nous avons eues entre les mains, mais que nous avons malheureusement égarées. Comme terme de comparaison, nous pouvons dire que cette écriture tremblée présentait la plus grande analogie avec le fac-simile de l'écriture d’un choréique que Bernheim donne dans son livre de la Suggestion, pages 340 et 341.
Cette expérienceet quelques autresanalogues font naître en nous la pensée que la suggestion pourrait recevoir quelques applications thérapeutiques. Depuis nos observations, la publication de l’ouvrage de Bernheim est venue justifier pleinement notre manière de voir. Mais nous aurons à revenir là-dessus.
g) Nous donnons à N... l'ordre de s'endormir le lendemain,au moment où le dixième coup de 10 heures sonnera à l'horloge de l'Hôtel-Dieu. Bien entendu, nous sommes auprès d'elle à l'instant fixé, et même avant. L’horloge commence à sonner. N... ne présente rien d’anormal. Au dixième coup, elle se renverse en arrière ettombe endormie en résolution musculaire complète.
Nous nous contenterons de citer ce seul exemple de suggestion à longue portée. Le fait le plus remarquable que nous ayons enregistré à ce sujet est celui dans lequel nous avons obtenu l'exécution de l’idée suggérée un mois après la suggestion.
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13 Quand la puissance de la suggestion nous parut absolument manifeste et indiseutable, l’idée nous vint d’appliquer cette suggestion dans un but thérapeutique. Malheureusement, à notre point de vue, N... jouissait d’une santé parfaite, et si nous pouvions provoquer chez elle des paralvsies, des contractures, des tics nerveux, nous ne pouvions pas, en revanche, remédier à des affections qui n’existaient pas. Quand nous le voulions, nous faisions disparaitre par suggestion l'état que nous venions de créer par le même moyen, mais c'était tout. Cependant, nous étions aussi convaincu quon peut l'être, sans démonstration et par induction. La possibilité de faire disparaitre ou d'améliorer certains états pathologiques par la suggestion nous paraissait probable; mais sous ce rapport-là, N... ne nous offrait aucune ressource. Quand nous parlions à certaines personnes de l'influence thérapeutique que nous espérions avoir par l'hypnose et la suggestion, nous ne rencontrions qu'incrédulité et sourire. Les travaux de Bernheim n'avaient pas paru pour appuyer notre dire, et nous ne rencontrions pas de malades de bonne volonté.
De ce côté-là, par conséquent, nous serons forcément très bref. Voici ce qu'il nous a été permis de constater
chez NN... :
a) N.. souffre de la tête ; c'est une céphalalgie assez intense causée par un rhume de cerveau violent. Nous provoquons l'hypnose, et nous lui affirmons qu’à son réveil elle ne souffrira plus de la tête, que jusqu’à la fin de son rhume elle n’aura plus à en souffrir.
Quelques instants après son réveil, N... nous dit d’ellemême, non sans surprise, que la tête lui fait un peu moins mal. Nous pouvons alors constater un succès absolu. La céphalalgie a complètement et définitivement disparu.
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Evidemment, notre suggestion ne pouvait en rien modifier la marche dudit coryza, dont la durée ne fut pas abrégée; mais nous avions réussi à supprimer cette douleur fort désagréable ; nous avions obtenu une sorte d’anesthésie. La douleur n’était pas perçue, et par ce fait nous avions apporté un soulagement. N'est-ce pas là de la thérapeutique ?
b) N... souffre de crampes d'estomac, auxque!les elle est d’ailleurs assez sujette, ct que nous soupconnons d’origine nerveuse. La suggestion nous produit encore ici le même résultat. La douleur, si elle persiste, n’est plus percue. Par la suggestion immédiate, nous faisons disparaître les douleurs qui existent; par la suggestion à longue portée, nous prévenons le retour de ces douleurs. N'est-ce pas là encore de la thérapeutique ? Nous nous contenterons de citer ces deux cas, que d’ailleurs nous avons été à même d'observer plus d’une fois chez N...
Sans doute, il sera facile de nous objecter que, pour une céphalalgie produite par le coryza, c’est un moyen bien héroïque que d’avoir recours à l'hypnose et à la suggestion. Nous en demeurons volontiers d'accord. Mais la signification du fait n’en reste pas moins la même, la voie ne nous parait pas moins ouverte.
D'autre part, nous avons mentionné plus haut que nous pouvions obtenir à volonté, par simple suggestion, des paralysies, des contractures et autres phénomènes du même ordre. Il est donc démontré, pour nous, que par la suggestion nous avons prise sur le système nerveux. Il appartient au médecin d’user de cette influence dans un but thérapeutique. Les résultats, sans doute, peuvent ne pas être immédiats, ou s'ils le sont, ils peuvent ne pas avoir une bien longue durée ; mais nous ne doutons pas
Sr D qu'avec une certaine insistance, une guérison définitive, ou tout au moins une amélioration sensible, ne puisse être obtenue dans bien des cas.
Cette opinion, qui est la nôtre depuis lors, c’est-à-dire depuis à peu près deux ans (nos observations sur N..… remontent à 1884), nous avons eu le plaisir de Ja voir partagée depuis par des personnes qui peuvent parler avec plus d'autorité que nous, Bernheim, Grasset, par exemple, pour ne citer qu'eux.
‘14 Nous devons commencer maintenant le récit d'observations dont nous ne voulons pas tirer la conclusion avant de les avoir fait connaitre, et qui pourront sans doute et à bon droit paraitre étranges et invraisemblables. Nous serons néanmoins soutenu dans la tâche que nous avons entreprise par la pensée que nous ne faisons que rapporter fidèlement ce que nous avons ou, que nous avons observé sans parti-pris, aussi scientifiquement que nous le permettaient le sujet et léducation que nous tenions surtout de notre père, que nous avions aussi reçue dans les laboratoires de la Faculté des sciences de Lyon, notamment au laboratoire de physiologie, où nous étions sous les ordres et la direction de notre bien cher maitre M. le professeur Arloing.
La première de ces observations fut l’effet du hasard, ou plutôt de ce que nous appelions nous-même un véritable enfantillage. On nous permettra cependant d’avoir le courage de la raconter, à cause de ses conséquences.
Un de nos camarades des hôpitaux de Lyon, en même temps qu'un de nos excellents amis, allait se présenter au concours de l'internat. Il était au courant de nos expériences, qu’il suivait avec intérêt, et, par pure plaisanterie, il nous dit : «Tu fais faire à ton sujet tout ce que tu veux ?
L PR EE Fais-lui donc dire quelles sont les questions que j'aurai au concours.» Malgré les railleries que nous avait inspirées cette idée, nous essayâmes le lendemain, par curiosité, d'interroger N... Voici le compte-rendu de cette séance :
N... est assise daus un fauteuil. Nous nous placons en face d'elle et l’endormons en lui tenant la main dans les nôtres. Pour arriver au but que nous poursuivons, nous lui suggérons l’idée qu’elle assiste à la première épreuve du concours, puis nous lui demandons de nous dire ce qu’elle voit, ce qu’elle entend. En termes très vagues, N.. nous parle alors du jury, de l’auditoire, de la salle. Puis nous l’engageons à nous donner des détails.
— Îl y a un jeune homme qui parle à haute voix, nous dit-elle. Les autres écoutent.
— Ecoutez ce qu'il dit et dites-le-nous.
— Je ne peux pas, je n’entends pas bien ; je suis trop loin de lui.
— Approchez-vous un peu plus près. Personne ne vous dira rien. Entendez-vous, maintenant ?
— Oui.
— Eh bien?
— Attendez... Il est question d’un nerf... ses branches vont à l'œil... à la paupière... dans le nez...
Ces réponses nous plongent dans le plus vif étonnement; aussi sommes-nous Curieux de pousser l'épreuve plus loin. Nous suggérons à N... qu'elle assiste à la seconde épreuve, et nous lui demandons de nous tenir au courant de ce qui se passe.
Elle nous parle encore du jury et des auditeurs, puis nous dit qu’on écoute une lecture que fait un jeune homme.
— Vous entendez ce qu’il dit?
— Non, je suis trop loin.
— Eh bien, approchez-vous. Vous entendez, maintenant?
— Oui. Il s’agit d’une maladie du sein. Oh! c’est affreux, ce qu'il dit ! Il faut amputer le sein... Pauvre femme!
A la troisième épreuve, N.. nous apprend de même qu'il est question d’une maladie du cœur. Et comme nous lui demandons s'il n’y a pas un mot qui revienne plus souvent que les autres :
— Si, nous dit-elle... Attendez... Il parle toujours de valvules... qui sont malades...
À la quatrième, elle nous raconte qu'il s’agit d’une femme qui est morte avant d’accoucher, et qu’il faut faire l'opération de César.
Ces réponses nous plongent dans l’étonnement le plus profond. Nous nous sentons en présence de quelque chose d’inexplicable. Nous réveillons alors N..., qui, sur notre demande, nous dit qu’elle ne se rappelle pas ce que nous lui avons fait faire pendant son sommeil.
Nous lui parlons pendant un certain temps de choses diverses. Puis nous mettons le concours de l’internat sur le tapis. Il nous est facile de nous assurer qu’elle ignore absolument en quoi il consiste, quelle est la nature des épreuves, comment on les subit. Et cependant, il résulte au moins des réponses qu'elle nous a faites pendant son sommeil que la première épreuve est une épreuve orale d'anatomie, la seconde, la lecture d’une composition de pathologie externe, la troisième, une composition de pathologie interne, la quatrième, une question de garde d’obstétrique. Or, c’est précisément là l’ordre des épreuves du concours à Lyon, et si N.. ne le savait pas, nous, nous le savions quand nous l’interrogions. Ceci est à noter, comme aussi ce fait, que pendant toute la séance nous
avions tenu sa main dans la nôtre, car nous aurons à le rappeler quand nous chercherons à interpréter les faits que nous venons de raconter. Inutile d'ajouter, bien entendu, que les concurrents n’eurent à s’occuper ni de la branche ophthalmique de Willis ni du cancer du sein, pas plus que
des lésions valvulaires du cœur ou de l'opération césarienne.
15° Nous n'avions pas trouvé d'interprétation plausible de tout cela, mais nous avions été trop vivement impressionné pour ne pas répéter des expériences analogues ; c'était d’ailleurs le seu! moyen de débrouiller le problème qui se posait à nous, ou du moins de l’essayer.
De même que nous avions conduit N..…. par la pensée dans la salle des concours de l'Hôtel-Dieu, de même nous lui fimes visiter des endroits divers. Parfois, les réponses qui furent faites à nos questions furent d’un vague désespérant, d’une banalité excessive ; parfois, elles furent étonnantes de précision. Bientôt, il nous fut possible de nous apercevoir que les premières nous étaient faites lorsque nous interrogions sur des sujets qui nous étaiené inconnus, ou bien lorsque nousne tenions pas les mains de N... entre les nôtres ; dans le cas contraire, nous avions des réponses précises et vraies. Le fait que nous allons rapporter montrera jusqu'où pouvaient aller l'exactitude et la précision ; il nous aidera beaucoup aussi dans l’interprétation de ces phénomènes.
16° N... est endormie, commodément installée dans son fauteuil. Elle est en résolution complète.
Nous lui suggérons de se rendre chez un de nos amis dont nous lui indiquons l'adresse, en lui donnant le nom de la rue, le numéro et l'étage.
or
— Je suis arrivée, nous dit-elle, au bout d'un instant.
— La porte estouverte ; entrez. Où êtes-vous ?
— Dans un corridor.
— Qu'y a-t-il en face de la porte par laquelle vous êtes entrée ?
— Une porte vitrée à deux battants.
— Ouvrez-la et entrez. Où êtes-vous?
— Dans une salle à manger.
— Comment voyez-vous que c’est une salle à manger ?
— Il y a un domestique qui met le couvert.
— Comment cette salle à manger est-elle meublée?
— Il y a une table, des chaises, un buffet, un dressoir.
— Comment sont ces meubles ?
— En chêne sculpté. Les chaises sont couvertes de cuir de couleur vert foncé.
— Où est le buffet ?
— Entre les deux fenêtres. Il est très beau. Il y a beaucoup d’'argenterie dedans et de beaux cristaux.
— Que voyez-vous sur le mur en face du buffet ?
— Des assiettes rares accrochées contre le mur. Au milieu il y a une horloge de vieux Boule.
— Et contre le mur en face de la cheminée, qu'y a-t-il de particulier ?
— Deux grands fusains.
— De qui?
— D’Appian.
Nous arrêtons là l'épreuve. Pour nous,elle estaussisignificative que possible ; cette salle à manger nous est très familière. Nous avons la certitude que N... n’y a jamais mis les pieds, et elle nous la décrit avec une exactitude absolue. Les réponses qu'elle fait à nos question semblent dictées par nous. Peut-être le sont-elles, en effet, sans que nous nous en doutions.
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1% Quelques jours après, nous racontions tout cela à un de nos camarades, qui se montrait incrédule. Comme nous cherchions un moyen de le convaincre, il nous en fournit un qui put nous servir de moyen .de contrôle. Nous n’étions jamais allé chez lui ; il nous invita à diner pour le soir. En même temps, nous fimes prévenir N….. que nous nous rendrions chez elle dans la soirée et que nous lui amènerions un ami, ce qui nous arrivait queiquefois. Le programme s'exécute. Notre camarade nous certifie que N... n’est jamais allée chez lui; il ne la connaît même pas. Nous l’endormons et lui suggérons l’idée qu'elle assiste au diner. Elle nous parle alors des convives, nous dépeint exactement les personnes à côté de qui nous nous trouvions placé, nous énumère les plats que nous avons mangés, nous dit que la salle à manger s'ouvre sur une serre, etc., etc.
Notre ami, stupéfait, crie au miracle. Pour nous, nous commençons à entrevoir une explication.
18 Cette explication se résume en un mot: nous avions encore affaire à des phénomènes desuggestion. Maisici cette suggestion n'était plus verbale, elle ne s’effectuait plus par l'intermédiaire de notre parole venant impressionner le cerveau de N...; c'était en quelque sorte une suggestion mentale, s’effectuant sans intermédiaire apparent, mais néanmoins d'une manière évidente et efficace. De plus, cette suggestion pouvait être inconsciente de notre part. Nous nous expliquons :
Quand nous demandions à N... la description de la salle à manger de notre ami, quand nous lui demandions ce qu'il y avait sur tel ou tel mur, mentalement, nous faisions la réponse à la demande; nous pensions à l'horloge de Boule ou aux fusains d’Appian. Mais quand nous cherchions à savoir par elle quelles seraient les épreuves du
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concours d’internat, les choses ne se passaient pas absolument de même. Sans doute, nous savions que la première épreuve étaitune épreuve d'anatomie, et dans notre pensée l’idée d'anatomie dominait. Mais si N... nous a fait une réponse assez précise pour que nous ayons pu deviner qu’elle faisait allusion à la branche ophthalmique de Willis, c’est sans doute qu’il y a eu de notre part suggestion inconsciente. Et de fait, nous avions dit plusieurs fois à des camarades: «Il y aura des nerfs crâniens dans l’urne.» C'était notre conviction, et nous somines porté à croire qu’au moment où nous interrogions N. .cetteitlée, à l'état latent dans notre cerveau, lui a été suggérée d'une manière inconsciente de notre part. De là la première partie de la réponse: «Il est question d’un nerf. » Ces mots ont très bien pu amener dans notre cerveau un développement de cette idée latente dont nous parlions il n’y a qu’un instant, quelque chose comme la réflexion suivante : Si c'était la branche ophthalmique? Et naturellement l’idée de la distribution de ce nerf pouvait être éveillée en nous par cela seul et suggérée à N..., toujours inconsciemment, plus facilement que le nom lui-même. De là sa réponse. Certes, nous n’affirmons rien, ce n’est qu'une hypothèse de notre part; mais si elle ne nous paraissait pas d'accord avec les faits, nous ne la mettrions pas en avant. Les autres réponses de N... sur des sujets lui étant absolument inconnus nous paraissent pouvoir s'expliquer de même.
19° Pour nous, la suggestion mentale, même la suggestion inconsciente, nous parurent démontrées par ces faits, et nous répétâämes des expériences analogues un assez grand nombre de fois. Bientôt, notre conviction devint absolue. Le fait suivant la fera sans doute partager au lecteur : |
N... nous avait dit un jour, pendant l'hypnose, le titre exact d’un ouvrage que nous avions laissé ouvert sur notre table, avant de sortir pour venir la voir. Nous l'avions introduite par la pensée dans notre chambre, dont elle nous avait donné une descriptions minutieuse, avec le détail que nous venons d'indiquer. À quelques jours delà. quelqu'un se trouvant chez nous au moment où nous allions sortir pour aller voir N.., nous prions cette personne d'écrire quelque chose sur sa carte, sans nous dire quoi. et de déposer cette carte sur notre pendule. Notre expérience ainsi préparée, nous nous rendons chez N.. Nous l’endormons, nous l’introduisons par la pensée dans notre chambre. Elle nous dit qu’il y a une carte sur notre pendule avec quelque chose d’écrit dessus, et que nous ne savons pas quoi. Après de longs efforts, elle finit par lire le prénom, le nom, sans se tromper, nous indique même que c’est la carte d’un élève de l’école polytechnique, puis nous dit que ce qu'il y a d’écrit au-dessous, c’est une invitation à diner. Rentré chez nous, nous examinons la carte en question. Notre ami ÿ avait écrit un quatrain.
Donc, N... ne s'était trompée sur rien de ce que nous pouvions lui suggérer. Sur le seul point que nous ignorions nous-même, elle avait répondu n'importe quoi.
A notre avis, ceci se passe de commentaire: N... répondait comme si elle avait lu dans notre pensée ; il y avait bien suggestion.
Même au bout d’un cer tain temps, N... lisaitsi bien dans notre pensée, si l’on nous permet cette image qui donne une idée exacte des faits, que lorsque nous voulions savoir . d’elle quelque chose, il nous suffisait de l’endormir et de lui prendre les mains; elle répondait bientôt à la question que nous lui posions mentalement.
Tels sont les faits que nous avons observés sur NN... ;
bien entendu, nous n'avons relaté ici que les plus remarquables, les plus nets, ceux qui peuvent servir de type.
Nous devons ajouter que, depuis plus d’un an, nous n'avons pas endormi N... et que personne ne l’a endormie. Depuis cette époque, sa santé est restée parfaite, et elle n'apas plus eu de symptômes d’hystérie depuis lors qu’elle n’en avait avant de nous servir de sujet.