‹ Contribution à l'étude de l'hystérie religieuseChapitre 13 sur 17 · PAP OR NL PRET M RL RTE AA · texte numérisé non relu

PAP OR NL PRET M RL RTE AA

de fureur, il la menace, la maltraite, parce qu'il la sent douce et qu'il en use ainsi avec Les gens doux tandis qu'il plie avec les gens hauts.

Elle lui demande la permission de quitter Meaux pour aller à Bourbonne ; en réalité elie fuit pour Paris mais selon elle, Bossuet est furieux, parce qu’en perdant la personne de M* Guyon « il perdait toutes les espérances dont il s'était flatté », plus loin elle dit : «Il débita que j'avais sauté les murailles du couvent pour m'enfuir. »

Tous ceux qui connaissent Bossuet el son caractère, auront vite fait justice de ces accusations ; toute la vie du prélat proteste contre de pareilles insinuations. Entre une intelligence aussi solide et une névrosée, il n'y à pas à avoir d’hésitation. M* Guyon serait-elle donc une menteuse ? Non, elle était trop vertueuse et cette délicate figure mystique n'était pas faite pour le mensonge. Elle interprèta mal certains propos, prit pour de la haine ce qui n’était que sévérité, mit dans certaines phrases ce qui n’y était pas; elle fut une persécutée.

Comment en douter après les paroles suivantes : « Notre-Seigneur voulut que je visse tout au long la « vérité de cette affaire, il n’a pas permis que rien né « m’ait échappé, non pour en vouloir à personne, puis- « que je n’ai jamais senti le moindre fiel contre mes « persécuteurs, mais afin que rien ne me fut caché, et « qu’en souffrant tout pour son amour, j'en fisse le fidèle « récit » (Vie, t. IL, p. 22).

Elle est instruite par des songes de tout ce qui se

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qui se machine contre elle (Vie, III, p. 9). Comment se trahir plus ingénuement ? Du moment qu’elle avoue puiser ses renseignements en elle-même, peut-on nier qu'il ne se produisit en elle cette accumulation lente de pensées hypémaniaques qui caractérise les persécutés ?

Tantôt il lui est dit par cette voix intérieure qui n’est autre que la parole de l'Époux que telle chose devait arriver. D’autres fois elle a eu un songe (Crouslé, 326).

Mais à côté de ces persécutions, quel orgueil la transporte au-dessus des mortels et la rend presque égale à Dieu. Cette femme qui présenta tant de phénomènes divers aurait-elle eu des accès de mégalomanie ? Elle nous fait penser à ces curieux malades qu'on a désignés sous le nom de circulaires ; car tantôt elle est sans force et sans volonté, tantôt elle écrit des volumes en quelques jours et se sentun pouvoir surhumain.

Elle est l'épouse de Dieu, tous les ans elle renouvelle son mariage mystique avec l'enfant Jésus ( Vie, &. I, p- 185). Elle est la pierre que Dieu destine pour les fondements d’un grand édifice (Vie, t. IT, p. 15 et 16). Elle va renouveler l’Église et le monde en leurcommuniquant la grâce et le sentiment del'amour pur (Crouslé, p.386).

Elle a une fille qu’elle peut sauver d’une mort imminente ; elle peut la laisser retomber et la guérir subitement. C’est qu’elle aun empire absolu sur les Démons qui tourmentent cette fille pour se dédommager du tort que M"° Guyon leur a fait (Vie, t. Il, p. 126).

Elle a le pouvoir de Dieu sur les âmes :

« Notre-Seigneur me donnait le pouvoir d’un Dieu

« sur les âmes. Je voyais que Dieu se faisait obéir en

5 re « moi et de moi comme un souverain absolu. Vous au- « riez fait en moi et parmoi, mon Dieu, les plus grands «miracles que je n'y aurais pu réfléchir. »

Dieu ne la charge point d’une âme sans son consentement.

« Depuis ce temps Notre-Seigneur ne m’a pas chargé d'une âme qu’il ne m'ait demandé mon consentement » (Vie, t. I, p. 104-105).

« Elle est la femme enceinte de l'Apocalypse destinée à être mère d’un million d'enfants spirituels (Lettres de M*° Guyon, au duc de Chevreuse. — Œuvres complètes de Fénelon, IX, p. 18).

Elle ne peut prier ni les saints ni la Vierge. « C’est que ce n’est pas à l'épouse mais aux domestiques de prierles autres de prier pour eux. »

Enfin que penser du songe où Dieu vient lui ouvrir

la porte, la prend par la main et la mène dans la cham-

bre nuptiale.

Cette femme faisait évidemment de la mégalomanie.

Mais hallucinations, impulsions, lypémanie, mégalomanie, comme tout cela chez elle est inconstant, fugitif, incomplet ; tout cela passe et ne laisse aucune trace Nous ne trouvons point cette chronicité, cette continuité qui sontle caractère des véritables délires. À mesure que nous avançons dans la vie de M Guyon nous ne constatons point d’aggravalion des symptômes. Nous n’assistons pas à cette marche lente mais sûre des vésanies. Les phénomènes restent localisés, n’envahissent pas comme ailleurs tout le champ de l'intelligence ; cel-

le-ci reste intacte,admirable. L'état normal est la règle,

les phénomènes pathologiques sont des éclairs fugitifs. On ne peut donc la ranger dans un ordre bien déterminé. De tous côtés elle nous échappe et se présente sous un nouvel aspect. Et d’autre part, quelle’ merveilleuse intelligence ; est-il quelque chose de plus beau que sa doctrine de l’amour de Dieu, et ne lui suffirait-il pas d’avoir séduit Fénelon ?

Donc devant ce polymorphisme des manifestations pathologiques, devant leur inconstance, devant leur fugacité, nous rangerons M°*° Guyon dans le groupe des

dégénérés supérieurs, sans préjudice de l'hystérie.

DE L'INFLUENCE DE L'HYSTÉRIE SUR LES SENTIMENTS RELI- GIEUX EN GÉNÉRAL ET EN PARTICULIER SUR CEUX DE M°° Guyon.

Si nous étudions les sentiments de M“ Guyon, là encore nousallons en plein dans l’anormal ;leur genèse, leur intensité, leur forme, leurs alliances, tout revêt un cachet de bizarrerie qui déroute au premier abord. Nous n’étudions plus ici une maladie plus ou moins déterminée, maïs bien des sentiments pathologiques ; ces sentiments ne permettent pas de diagnostiquer l'hystérie, mais ils en portent l'empreinte indélébile ; derrière chacun d’eux on sent la main de la grande névrose.

La première chose qui nous surprend dans les sentiments de M Guyon, c’est leur intensité maladive, déraisonnable. Un sentiment apparaît, celui de l'amour de Dieu, par exemple ; il l’envahit toute entière et en chasse tous les autres ; elle se détourne de son mari,

laisse ses amis, ses enfants, part elle ne sait où, aban-

donne ses devoirs, consumée toute entière par unepassion qui n’admet pas de partage.

« Je fus soudain dégoûtée de toutes les créatures ; tout ce qui n’était pas mon amour m'était insupportable. »

« Je l’aimais (Dieu) et je brülais de son feu parce que « je l’aimais de telle sorte que je ne pouvais aimer que « lui, mais en l’aimant je n'avais nul motif que lui- « même. Tout ce qui se nommait intérêt, récompense « était pénible à mon cœur ( Vie, t. I, p. 116).

Plus tard elle se reproche ses infidélités à son bienaimé (Vie, t. 1, p 125-129-131) ; elle va jusqu'à coudre sur sa poitrine le nom de Jésus avec une grosse aiguille.

Elle s'adresse à Dieu d’une façon passionnée :

« Le dirai-je, à mon Amour, que vous n'avez fait « cela que pour moi.» Et plus loin : « Le dirai-je, ô mon « Amour, qu'il y à en moi un amour, souverain pour « voùs seul au-dessus de tout amour qui fait que dans « l'Enfer mème, je serais contente dans la disposition « où je suis. »

Nous arrivons ici à l’anéantissement de toute personnalité. Comme elle le dit à Bossuet, elle ne saurait rien : demander à Dieu, elle n’a plus de désir, plus de volonté. Comme une flamme exterminatrice, l’amour de Dieu a tout dévoré en elle.

La mort de l’âme n'arrive pas aussi complètement qu'elle le eroyait, il lui restait des passions humaines,

la nature lui disait qu’elle devait être épouse et mère.

Elle réporte tout sur Dieu, elle en fut l'épouse, l’amante

et ses sentiments ont ici quelque chose d’étrange, de

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monstrueux qui scandalisa Bossuet et les juges d’Issy.

Elle aime Dieu, dit-elle, « plus que l'amant le plus passionné n’aime sa maîtresse ».

« Je savais par la foi que c'était Dieu qui possédait ainsi toute mon âme, mais je n’y pensais pas; comme une épouse assise auprès de son époux sait que c’est lui qui l’embrasse sans qu'elle dise à soi-même: c’est lui,et sans qu'elle en occupe sa pensée » (Guerrier, p. 40 ; Vie, &. I, p. 101).

Le 22 juillet 1672, elle signe un contrat de mariage mystique avec l’enfant Jésus. «Je promets de prendre pour mon époux Notre-Seigneur enfant et de me donner à lui comme épouse, quoique indigne. » Elle le renouvelle tous les ans. \

Plus loin elle raconte ainsi un songe qu'elle a eu :

En rêve elle se vit au sommet d’une montagne « au pied d’une seconde montagne, environnée de haies et qui avait une porte fermant à clef.

« Le Maître me vint ouvrir la porte qui fut refermée à l’instant. Le Maître n'était autre que l’Époux qui, m’'ayant prise par la main, me mena dans le bois qui était de cèdres. Celte montagne s’appelait le mont Liban. Il y avait dansce bois une chambre où l’Époux me mena et dans cette chambre deux lits. Je lui demandais pour qui étaient ces deux lits; il me répondit:

« Il yen a un pour ma Mère et l’autre pour vous mon Épouse.… Je vous ai choisie pour être ici avec vous...

« Il y avait dans cette chambre des animaux farouches de leur nature et qui vivaient ensemble d’une ma-

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nière admirable ; le chat jouait avec l'oiseau, etil y avait des faisans qui me venaient caresser.

« Ce lieu ne respirait que candeur et innocence... » Remarquons qu'elle nous représente ce songe comme un grand mystère, comme une communication divine; quelle singulière confusion entre l'amour divin et l’amour humain et quels monstrueux alliages font tous les sentiments humains condensés sur le même objet. Elle fut évidemment de ces âmes où les sentiments débordent, sortent de leur domaine, s’entrelacent si bien qu’on ne les reconnait plus dans leurs bizarres assemblages. Son attachement pour le père Lacombe fut évidemment de l’amitié pour commencer. Mais était-

ce simplement l'amitié qui l’attirait tout le temps vers

lui, faisait qu’elle allait le relancer jusqu'à Verceil? En

quoi consislaient au juste ces communications silencieuses où leurs cœurs se parlaient le langage des anges ? Avec ses airs de saint, il est probable qu'il lui tourna un peu la tète et qu'un peu d’amour profane se mêla inconsciemment à leur amitié? On ne sait jamais à quoi s’en tenir avec M Guyon. Il lui a échappé de dire que le père Lacombe l’embrassait en venant de voyage. Mais à force de se fondre en Dieu avec le P. Lacombe, voilà qu'elle ne distingua plus le créateur et la créature et qu’elle confond Dieu avec le barnabite.

« Après que Notre Seigneur nous eut bien fait souffrir, le P. Lacombe et moi dans notre union afin de l’épurer entièrement, elle devint si parfaite que ce n était plus qu'une entière unité, et cela de manière que

je ne pus plus le distinguer de Dieu » ( Vie, t. LIL, p. 2).

Voici donc les trois degrés suivis par M" Guyon : [° mélange de sentiments plus ou moins disparates appliqués à tort ou à raison à un même objet ; 2° application à un objet d’un sentiment qui ne lui convient pas (amour profane à Dieu) ; 3° confusion de deux objets unis à tort dans le même sentiment (le P. Lacombe et Dieu). En un mot monstruosité. C’est le deuxième caractère que nous appliquons aux sentiments de M"*° Guyon.

Un autre caractère qui surprend tout d’abord, c’est la spontanéité, la brusquerie avec laquelle naissent ces sentiments. [ls apparaissent tout d’un coup à la suite de motifs futiles pour nous, Comme si une impulsion brusque poussait M°° Guyon à les embrasser.

Veut-on savoir comment naquit son amitié pour le P. Lacombe ? Ce ne fut pas long.

« Sitôt que je vis le père, je fus surprise de sentir une

grâce intérieure que je puis appeler communication et que je n’avais jamais eue avec personne. Il me sembla qu'une influence de grâces . venait de lui à moi par le plus intime de l’âmeet retournait de moi à lui, en sorte qu'il éprouvait le mème effet » (Vie, t. IE, p. 10).

Elle arrive à Genève, et en arrivant, elle se sent intimement unie avec saint François (Guerrier, p. 65).

Elle éprouve de l’attachement pour Fénelon avant de lavoir connu.

«Quelques jours après ma sortiede la visitation du Faubourg Saint-Antoine, ayant oui parler del’abbé de K.., je fus tout à coup occupée de lui avec une extrème force et douceur.[l me semblait que Notre-Seigneur me l’unis-

sait très intimement et plus que nul autre. Il me fut

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