LÉGITIMITÉ DE L'INTERVENTION
Depuis le premier essai de réfection du vagin, en cas d'absence congénitale, quelques chirurgiens, invoquart des arguments moraux, se sont nettement prononcés contre la légitimité de cette intervention.
À notre avis, la création d'un néo-vagin, même lorsque l'utérus est rudimentaire ou inexistant, est une opération absolument justifiée, En réalité, la question qui se pose est Ja suivante : est-il immoral de donner à une femme vouée à la stérilité, la possibilité d'avoir des rapports sexuels"? Qu'on nous permette de citer l'opinion d'un philosophe: Mieux que nous ne saurions le faire, Tissot, dans son livre « Mariage et Divorce » démontre la moralité de l'acte sexuel stérile : « Il s'agit de savoir, dit-il, si la cohabitation dans le mariage sans autre bat que la jouissance est permise. Si la solution est négative, il faut condamner le commerce conjugal pendant la grossesse, après l’âge de retour et avec une femme stérile ; ce qu'on ne fait point. Si la solution est affirmative, comment la concilier avec le devoir du respect de la dignité humaine ? Ce genre de relations déshonore l’homme suivant les uns et se trouve ainsi condamné absolument. Suivant les autres, c'est tout à la fois l'expression de la tendresse et l'usage, raisonné, prudent, d'un instinct qui à ses exigences et ses lois maïs qui, dans l’homme, doit être subordonné à une plus haute faculté.
PTE 2 Les premiers ont contre eux la pratique universelie, leur propre décision dans les cas tout à fait analogues. Les autres semblent être condamnés par la raison lorsqu'elle n'envisage les faits qu'au point de vue des fins purement animales de la nature humaine. Pour que ceuxci trouvent grâce au tribunal de la raison, il faut partir d'un point de vue plus large, de l’ensemble des fins du mariage et non d'une seule. Dans cet ensemble se trouve aussi la preuve d’une mutuelle tendresse, où l’on cherche plutôt le bonheur de son conjoint que le sien propre, où l'on cherche le sien dans celui d'autrui. À ce point de vue, la cohabitation volontairement inefficace ne déshonore pas l’homme : elle est si peu animale, que l'homme au contraire en est seul capable. On trouverait jusque dans les lois physiologiques qui président à cette fonction chez l'homme et chez un grand nombre d'animaux, chez tous peut-être qu'ici le suprême ordonnateur des choses à voulu laisser à l’homme une liberté dont il a voulu priver les brutes. »
D'autre part, il arrive souvent que. les conjoints, ne
pouvant pratiquer l'acte normal, se livrent parfois incons-
ciemment à des actes contre nature. À ce sujet, -certains auteurs ne nous ménagent point les détails. Sans vouloir les imiter, nous remarquerons cependant que le.coït anal et le coït urétral sont très fréquents. Et nous estimons que loin de-choquer la morale, c'est la servir que de permettre à ces femmes la réalisation de rapports normaux, au moins en apparence. Enfin le chirurgien a, avant tout, le devoir de corriger, dans la mesure du possible, les 1mperfections d'un organisme. Si le vagin est absent, il doit le créer, C'est là une opération orthopédique. L'homme de l'Art n'a pas, comme la écrit le Docteur Abadie, à substituer ses propres conceptions morales à celle de la
malade.
D'autant plus que, dans presque tous les cas, la réfection du vagin n’esi pas une simple opération de complaisance mais bien une « opération de nécessité ».
Chez certains malades, on observe en effet des phénomènes douloureux périodiques, parfois très accentués (douleurs abdominales, lombaires, céphalalgie) ; et même des crises nerveuses (Boursier, Wright, Obs. xxx1). Chez d'autres malades, les actes contre nature provoquent des rectites, de l'incontinence d'urine. Schubert a signalé récemment un cas de rupture de la vessie (Bruns, Beitrage zur Klinischen Chirurgie, fase. 2, 1923).
Enfin, généralement en dehors de ces troubles, l’absence congénitale du vagin se complique d’une dépression psychique très marquée pouvant avoir des conséquences graves.
Snéguireff déclare que, chez une de ses malades, chaque coït était un véritable drame au cours duquel il-y eut des tentatives de suicide. Cette femme alla même jusqu'à essayer de se transpercer la vulve avec un poinçon. À
Bonney rapporte une tentative de suicide à la suite de deux mariages rompus.
Brohée raconte que sa malade avait essayé par deux fois, d'attenter à ses jours.
D'ailleurs, ces malades n'hésitent pas à courir les risques d’une opération.
L'opérée de Rausch (Obs. 1x), mariée depuis deux ans, élait très déprimée, elle avait pensé au suicide et les dangers de l'intervention ne l'ont pas arrêtée ; quelle’ que soit son issue, disait-elle, je serai délivrée.
La malade de Zweifel (Obs. xxr) accepta l'opération, quoiqu'on lui eût dit qu'elle n'était pas sans dangers, « preuve, ajoute l’auteur, de l’infortune de ces femmes
SAT Dee
qui préfèrent risquer une opération que de continuer à vivre dans un. état de moindre valeur. »
La mauresque, opérée par M. le Professeur agrégé Costantini, était dans une situation plus navrante encore. Brutalement chassée par son mari, déshonorée aux yeux de ses coréligionnaires, elle était destinée toute sa vie à subir leurs brimades et leurs vexations. Aussi acceptaelle l'opération malgré ses dangers. Et lorsque son mari apprit qu'elle pouvait être enfin sa femme, il s'empressa de venir la chercher, s’humiliant même pour obtenir son pardon.
L'infériorité sociale de ces fenimes, l'existence incomplète qu'elles sont obligées de vivre, l'impossibilité de satisfaire leurs besoins d'affection et de créer un foyer, expliquent leur état pitoyable. Il serait, Croyons-nous, souverainement cruel de la part d'un chirurgien que de leur refuser tout secours. :
On a objecté, il est vrai, que l'opération est dangereuse. Dans ees conditions, ne vaut-il pas mieux laisser vivre la malade avec son infirmité ? Nous répondrons que le chirurgien n’a pas à trancher l'opportunité de l'acte opératoire. Il devra se borner à mettre, sans ménagements, l’intéressée au courant des risques qu'elle court. C'est la malade qui décidera alors. Elle seule est désignée pour faire le choix entre l'existence que lui réserve sa malformation et les dangers de l'opération (Abadie). Et nous avons vu plus haut que la plupart de ces femmes n'hésitaient pas à affronter la mort plutôt que de vivre dans de telles conditions.
Enfin, on à prétendu aussi que beaucoup de ces malades atteintes d'absence complète du vagin étaient en réalité des pseudo-hémaphrodites et qu'il n’était pas, par conséquent, indiqué de les opérer. Tout d’abord, il y a là une
exagérätion. Ces cas sont exceptionnels. Neugebauer en a signalé dans son livre sur « l'Hermaphrodisme ». Nousmême en avons recueilli deux observations que nous publions plus loin.
Dans la première (Weibel, Obs. xxxvi) il s’agit d'une femme d'aspect viril, présentant des malformations des organes génitaux externes. La sensibilité sexuelle est féminine. Gette malade désirant avoir un vagin, Weibel l’opère et deux mois plus tard greffe un ovaire d'une jeune femme.
Dans la seconde, Brosmann (Obs. x) raconte l'histoire d’une institutrice au faciès masculin qui présente une absence congénitale du vagin. Les organes génitaux externes sont malformés. La grande lèvre droite contient une tumeur qui est enlevée. Son examen histologique montre qu'il s’agit d’un testicule. Malgré cette découverte, Brossmann, se conformant au désir de la malade, qui est fiancée, créa un néo-vagin.
Cette opération fut discutée en Allemagne.
Bab (Deutsch Med. Woch n° 7, 1921) déclara que pour être légitime, l'intervention aurait dû être complétée par la transplantation d'un ovaire.
IL est évident que, dans ces cas particuliers, la question de la légitimité de l'opération est délicate à résoudre. D'une manière générale, nous croyons que le chirurgien devra surtout tenir compte de l'apparence extérieure de la malade. Si elle a véritablement l'aspect féminin, si on la croit femme et qu'elle ait été élevée comme telle, on peut l’opérer.
En résumé, la réfection du vagin ne choque nullement les lois morales et le plus souvent elle est une opération de nécessité.
Mais le chirurgien ne devra pas hésiter à mettre la
malade au courant des dangers que présente l’intervention. Nous verrons d’ailleurs plus loin qu'en ce qui concerne l'opération de Baldwin, ces dangers peuvent être considérablement réduits. |
Naturellement, chez la fille nubile, on remettra à plus tard l'opération à moins que n'existent des troubles locaux (hematométrie). Ghez la femme désirant se marier, dont le mariage est projeté, on interviendra. De même, si la malade est mariée et ne veut pas divorcer.
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