‹ Contribution à l'Etude de l'Organisation de la Lutte Antituberculeuse. Un Dispensaire Parisien de l'Office Public d'Hygiène Sociale en action. Statistiques de six années de fonctionnementChapitre 39 sur 98 · DEUXIEME PARTIE PLACEMENTS · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE PLACEMENTS

L'œuvre des placements est certainement celle qui s’impose avec le plus de nécessité dans un dispensaire d'hygiène sociale.

L’O. P. H. $S. dispose d’un très grand nombre d’établissements, mais très grand nombre ne veut pas dire nombre correspondant à ses besoins. C’est vers ces établissements que le dispensaire devra tout d’abord diriger ses malades; le médecin sait que ses propositions ne seront suivies d’effets qu’au fur et à mesure des places vacantes et que beaucoup d’acceptations arriveront trop tard.

Il est donc indispensable pour le médecin de l'O. P. H. S. de connaître autant qu’il le peut, et il le peut autant qu’il le veut, toute la gamme des institutions préventoriales et sanatoriales payantes dont beaucoup, parmi les malades du dispensaire, peuvent supporter les frais et qu’ils réclament très souvent.

Il est juste de faire remarquer immédiatement que la plupart des institutions font, sur la recommandation du médecin :

de l'O. P. H. S. des conditions particulièrement avantageuses.

Pourquoi les familles se souciant de leurs malades demardent-elles aussi souvent l’adresse d'œuvres privées ? En réalité, elles déchargent l'Office qui peut ainsi disposer de places plus nombreuses; il faut d’ailleurs bien reconnaître, parce que c’est justice, que les placements de l’O. P. H. $S. sont sévèrement surveillés et que les malades y trouvent toutes les garanties désirables, plus sûrement qu'ailleurs. Mais les préjugés ne s’inclinent pas devant les meilleures raisons. Force nous est donc d’en tenir compte et de les résumer.

Les familles sont mûes par des sentiments qui pourraient facilement se réduire à un seul, le souci d'obtenir des bons soins et de conserver, avec la santé physique, la santé morale de leur malade. Celui-ci se trouvera un intrus, alors qu’il peut payer, parmi les malades sans ressources, lui-même ayant une instructioh plus ou moins poussée, une éducation qu’il croit plus raffinée. Sa famille ne veut pas qu’il se trouve en contact, en promiscuité avec des personnes qui ne peuvent le comprendre et qu’il ne comprend pas davantage.

Cela est encore plus vrai lorsqu'il s’agit de l’enfant et nous

pe saurions trop approuver la circulaire de l'O. P:H:$.,, insistant sur la nécessité absolue d’une enquête sérieuse sur la mentalité et la moralité des sujets présentés pour un placement.

Il est un fait d'expérience journalière, même dans les établissements de l’O. P. H.S. : les familles qui consentent des sacrifices pécuniaires pour leurs malades, sont celles qui se préoccupent le plus régulièrement de leur état de santé.

C’est dans ces familles que l’on trouve l’observation la plus consciencieuse des conseils donnés, particulièrement au point .de vue de la durée, variable suivant les cas, du séjour du

. malade dans les établissements de l'Office.

Lorsque, pour des raisons d’ordre très divers, l’éloignement du malade bacillifère est impossible; c’est des enfants qu’il importera avant tout de se préoccuper. À ce point de vue, le médecin tient à sa disposition toute une série de moyens minutieusement étudiés par PO. P. H.S. et qu’il ne dépend pas de lui de développer plus encore.

a) Institutions de l’O. P.H.S$S.; placement familial, préventorium, préventorium surveillé, sanatorium.

b) Institutions travaillant dans le même but: écoles en plein air, aeriums, écoles d’horticulture, d’agriculture, établissements d'instruction, de culture physique ou de repos au grand air, dépendant d’une œuvre privée, professionnelle ou non, confessionnelle ou non.

Nous ajoutons confessionnelle parce que ces œuvres facilitent très souvent les placements et c’est la raison pour laquelle la mention « religion », sur le dossier social, trouve son explication rationnelle. Elle est par conséquent bien loin d’avoir une portée inquisitoriale quelconque.

Ces organisations privées apportent une précieuse et efficace contribution à la réalisation du but de prophylaxie de l'O. P.H.S$. car, il faut bien le dire, dans l’état actuel de l’orga-

nisation de PO. P.H.S., les moyens officiels d’action sont très inférieurs au besoins urgents.

Il faut cependant reconnaître qu’au point de vue officiel, le médecin trouve des facilités spéciales, toutes les fois qu'il s’agit de famille nombreuse, toutes les fois que l’on pénètre, ee tard hélas, dans un foyer abandonné, où seuls restent des enfants sans ressource, sans soutien, sans guide; l’'entêtement, le sentiment, ce qu’on appelle l'affection ayant empêché le dernier survivant bacillifère de se séparer des siens ; survi-

vance lointaine de la vieille et rigide législation romaine : la femme comme l’enfant appartiennent au père qui peut en.

disposer suivant son caprice, dût-il, en les contaminant, être la

cause de leur déchéance vitale plus ou moins rapide. Eternel

conflit du sentiment, de l’autorité, de la raison et du devoir

que nous nous bornons à constater.

, x \ . ssl Le “ 1 s + C’est là un cas de conscience difficile à résoudre et l’on se

gardera bien de jeter la pierre à cette malheureuse abandon-

née, malade condamnée, qui n’a plus qu’un lien qui l’attache à la terre : ses enfants, qu’elle veut garder malgré tout, qu’elle veut embrasser, d'autant plus étroitement, qu’elle sent que ce sont ses derniers baisers; qu’elle n’hésite pas à prendre dans son lit, sans même écouter un instant ceux qui lui parlent des

risques certains de contamination, s’irritant contre ceux qui

veulent lui démontrer, avec la plus grande bonne foi, que la

véritable preuve d'affection envers les enfants est de se sacri-

fier pour assurer leur santé.

L'irréparable s’accomplit : trop malade, la mère, car c’est presque toujours d’elle qu’il s’agit, s'éteint chez elle ou bien le

lendemain du jour où elle a été, à bout de ressources ou à Ja suite d'accidents graves, transportée à l’hôpital. Toute une

famille — les bacillaires sont prolifiques — arrive au dispen-

saire, ignorée la veille, signalée par le concierge, les voisins, le médecin traitant, la sage-femme.

Que faire ? Il faut une décision immédiate, les estomacs d'enfants ne connaissent guère l’impatience.

Un exemple précis, vécu, vaudrä mieux que de longues explications.

Famille X... — Père 45 ans, chauffeur; Mère 29 ans, tuberculeuse pulmonaire fébrile, bacillifère, période ultime. S

Enfants : 4 garcons âgés respectivement de 10, 8, 5 et 2 ans 1/2, une fillette de 8 mois. | À

Le samedi matin 7 Mars 1924, la sage-femme qui a accouché le dernier enfant avertit le dispensaire. Une infirmière, sa tâche terminée au dispensaire, se rend d’urgence, à midi, au domicile signalé et rapporte les

renseignements sur la composition de la famille. Aucune mesure de |

prophylaxie n’a été prise : la mère malade a toujours ignoré qu’elle était contagieuse et un péril pour ses enfants. Le berceau touche le lit de la malade; les autres enfants vivent et jouent dans sa chambre, se roulant sur les piles de linge sale; fenêtres soigneusement closes, etc.

La malade ne doit pas, par ordre du mari et de la famille, savoir qu’elle est contagieuse et s’est refusée jusqu’à ce jour à He son logement et à se séparer de ses enfants.

La malade étant absolument incapable de s'occuper des enfants, une voisine se charge momentanément des trois petits.

| UT ee 100

La visiteuse donne rendez-vous aux deux ainés à 2 heures au dispensaire et y revient à 12 h. 1/2. Immédiatement, on téléphone (signalons en passant l'importance et la nécessité absolue d’un téléphone dans un dispensaire) à Gergovie pour l’hébergement des deux aînés. Ils -sont acceptés. On téléphone alors à l’O. P. H. S. pour le mettre au courant : il accepte le placement à Gergovie (abri de l'O. P. H.S. pour garcons de 7 à 13 ans).

Après bien des péripéties (un des enfants, gâté et n'ayant jamais quitté sa maman, s’est sauvé), une visiteuse, accompagnée du père, conduit les enfants rue de Gergovie où l’on refuse de les prendre à cause de leurs cris au moment où, déjà loin de leur mère, ils vont sf trouver séparés de leur père.

Les enfants doivent donc être ramenés chez eux. Le lundi 9, ils se présentent au dispensaire, sont pesés, mensurés, examinés puis radioscopés. À deux heures ils sont conduits à Puteaux, rue Cartault, dans un, abri privé, payant, où les garcons sont reçus de 8 à 13 ans et conservés plus ou moins longtemps (ils y suivent les cours de l’école communale). Le dispensaire paiera une partie de leur pension, bien qu’il ne reçoive pour cela aucune subvention ‘officielle.

Fondée sur l’examen clinique et radiologique, sur la notion de Îa contagion maternelle, une proposition de placement en préventorium surveillé est immédiatement établie.

La mère, régulièrement visitée à domicile et conseillée, reçoit le 13 Mars la visite de l’infirmière-chef : elle lui déclare qu’elle sait maintenant être contagieuse et qu’elle agira suivant les conseils donnés. Elle demande elle-même à rentrer à l’hôpital : on lui promet de l’y visiter et de s’occuper du sort de ses trois petits qu’une vieille amie veut bien héberger provisoirement. Le jour même la malade est transportée en ambulance à l’hôpital. Les deux plus jeunes enfants, examinés au dispensaire, sont trouvés assez mal en point et présentent à la radioscopie des images suspectes, On met au courant de la situation le service du Professeur Léon Bernard : la mère et les deux plus jeunes enfants sont admis à la crèche de l’hôpital Laënnec et y sont transportés en ambulance le 17 Mars.

La désinfection du logement, demandée dès le départ de la mère, est effectuée.

Le 5° enfant âgé de 5 ans est transporté à l’abri de la Cité des Fleurs en attendant son départ en préventorium.

Le 24 Mars, les deux aînés sont acceptés pour St-Trojan où ils partent

le 6 Avril; le troisième part à Groslay, le 8 Avril. La mère est décédée le 4 Avril.

Le quatrième garçon présentait, lorsqu'il est entré à Laënnec, un état de santé très médiocre, des signes nets de rachitisme et des lésions à la radioscopie (lésions parenchymateuses et hilaires). Après la mort de la mère il a été envoyé à Groslay.

La fillette de huit mois est morte à Laënnec de granulie quelques jours après sa mère.

Actuellement les deux ainés sont toujours à St-Trojan. Partis avec un état général médiocre et de grosses adénopathies cervicales, ils sont très améliorés et le père qui est allé les voir en est revenu enchanté. Le troisième n’est resté que trois mois à Groslay sans amélioration no-

table et sans augmentation de poids. Il est maintenant à la campagne dans une famille d’amis : il va bien. Il avait été assez fortement contaminé puisqu'on constatait avant son départ un gros empâtement hilaire du côté gauche à la radioscopie. Le quatrième est toujours à ‘Groslay.

De l'aîné, 10 ans, au dernier enfant, 10 mois, l’imprégnation bacillaire suit ici une courbe ascendante, remarquablement régulière.

Il nous serait facile de rapporter un grand nombre d’observations familiales analogues. Nous estimons que l’histoire de la famille X.., prise au hasard, suffit pour montrer l’action du dispensaire et l’importance de la rapidité des décisions que doit souvent prendre le médecin.

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