III. - — Théorie de /’ arrachement périoste
C’est Orlow, qui le premier en 1888 émit l’idée de l’arrachement périosté. «Un traumatisme assez violent, dit-il, peut déchirer les fibres musculaires, mais il peut aussi arracher le périoste seul ou le périoste avec des lamelles osseuses superficielles. Transporté en un autre point, ce tissu continue à former de l’os et ainsi se développe l’ostéome des muscles ».
Cette théorie, très séduisante, a trouvé de nombreux partisans en France. M. Berger, dans une communication à la Société de chirurgie en 1893, se rallie complètement à l’opinion d’ Orlow. « On peut admettre en pareil cas, dit-il, que l’arrachement des points d’insertion du moyen et du grand adducteur a été suivi d’un travail d’irritation périostique, suivi d’hypergénèse du tissu osseux et qu’il s’est formé comme une sorte de cal volumineux et irrégulier, qui sans cesse exposé aux actions mécaniques résultant des mouvements du membre, envahit autour de lui les tissus en même temps qu’il reste douloureux; exactement comme le fait le cal d’une fracture ordinaire qui n’est pas soumise à une immobilisation suffisante ».
Pour les ostéomes, n’ayant pas de rapport direct avec l’os, M. Berger considérait comme fréquent l’arrachement d’un fragment osseux, le plus souvent à l’insertion pubienne des adducteurs, qui persisterait à l’état de noyau mobile au milieu des masses musculaires.
Reumaux 2
Berthier et Sieur, en 1804, ont eu recours a 1 expérimentation pour expliquer l’origine périostée clés ostéomes :
« Une incision convenable, pratiquée à la face interne de la cuisse de lapins, met à découvert l’insertion des adducteurs sur le fémur. On choisit un point du périoste qui donne attache aux fibres musculaires. Un lambeau périosté est délimité et détaché, en respectant la substance osseuse sous-jacente.
Les fibres musculaires se rétractent, entraînant avec elles le lambeau de périoste. Et afin que la greffe pénètre bien dans le muscle, quelques décharges électriques sont appliquées sur la région, après que l’incision a été suturée et oblitérée par une couche de collodion.
Six lapins ont été successivement soumis à cette expérimentation et sacrifiés après un délai variable au bout de six jours, de neuf jours, de treize jours et de quatre mois. Chez aucun d’eux il ne s’est produit de suppuration et la réaction locale a été à peu près nulle ou non apparente, sauf une légère induration profonde perçue parla palpation. Les blocs musculaires contenant les productions osseuses ont été fixés par l’acide osmique et durcis dans la gomme. Les coupes ont été colorées par le carmin aluné.
Pour les lapins sacrifiés dans les quinze premiers jours après l’opération, nous avons trouvé des formations osseuses qui se sont édifiées d’après deux modes différents : b aux dépens du cartilage 2° aux dépens du tissu conjonctif embryonnaire. Ces ostéomes étaient en partie iimités par une lame fibreuse périostée.
L’ostéome datant de quatre mois est constitué par de l’os compact, analogue à la substance de la couche corticale de la diaphyse des os longs et contenant des canaux de Havers étroits. Il est entouré d’une mince couche périostée sur laquelle viennent s’insérer presque à angle droit les fibres musculaires.
Entre les deux formes d’ostéomes spongieux et durs, il n’existe certainement qu’une différence d’âge ».
Ces expériences sont très probantes, en ce sens qu’elles démontrent d’une façon absolue que l’origine périostée des ostéomes est possible. Restait à savoir si cela se passe ainsi chez l’homme, si le traumatisme, la contraction musculaire sont suffisants pour produire l’arrachement périosté : c’est ce qu’ont cherché à réaliser MM. Delorme et Marcus dans une série d’intéressantes expériences faites sur le cadavre humain. Ils arrivent aux résultats suivants :
« 1° Les tractions les plus énergiques faites avec les deux mains sur les tendons des adducteurs bien mis à nu et saisis transversalement avec une pince près de leurs points d’insertion, ne déterminent aucune séparation périostée ou osseuse. Or, ces tractions sont déjà supérieures à celles que pourrait exercer le muscle sur ses attaches.
2° a. — Sur le cadavre d’un adulte, des tractions axiles de 130, 150 kilogrammes mesurées au dynamomètre et exercées sur le tendon supérieur du moyen adducteur, très près de ses attaches, entraînent la déchirure des fibres tendineuses saisies, mais elles ne peuvent détacher l’épine pubienne, ni même son périoste.
b) . — Une traction de 140 kilogrammes ne peut séparer l’insertion périostée du tendon inférieur du moyen adducteur débarrassé cependant des fibres épaisses de renforcement de la cloison intermusculaire interne et saisi tout près de ses attaches. Cette traction amène seulement la rupture des fibres tenues par les pinces.
c) . — Sur les fibres d’insertion inférieure, si minces, du petit adducteur, une traction de 75 kilogrammes amène l’effilochement de ces fibres tendineuses sans entraîner farrachemement ou même le soulèvement du périoste.
cl), — Sur le tendon inférieur du grand adducteur, complètement isolé des attaches de renforcement puissantes de la cloison intermusculaire interne, des tractions de 105, 130 kilogrammes restent sans effet.
Ce n’est qu’à la troisième reprise, sous une traction de 120 kilogrammes, qu’une petite séparation périostéoosseuse peut se faire, mais alors l’expérience n’est plus démonstrative, car le tendon effiloché et réduit à un très court moignon avait dû être fortement tordu sur luimême pour pouvoir être saisi par les pinces et la corde de traction.
e). — Le tendon opposé du même muscle, saisi à dix centimètres au-dessus de ses insertions et étiré avec une force de 110 kilogrammes, ne se sépare pas. Saisi a quatre centimètres, il n’entraîne ni lambeau, ni décollement périos tique malgré les tractions successives de 130, 120, 130 kilogrammes et ce n’est qu’à la cinquième expérience que ce tendon effiloché, saisi au ras de l’os et toi du sur lui-même plusieurs fois entraîne, sous une
traction cle 110 kilogrammes un lambeau périostéoosseux. Encore ici, l’expérience n’était plus démonstrative.
— Dans une expérience, j’ai cherché par un vigoureux coup de marteau à diminuer la résistance du périoste au niveau des attaches tendineuses du moyen adducteur, mises à nu. Celui-ci n’a pas cédé, malgré une traction de 120 kilogrammes. Je m’en suis tenu à cette seule expérience, après avoir réfléchi qu’un traumatisme direct, capable de diminuer la solidité des connexions périostées, doit d’abord dissocier, détruire les libres musculaires au point frappé, par conséquent rendre impossible le décollement et la séparation du lambeau périostique, qui nécessitent un effort musculaire excessif, portant l’intégrité absolue des fibres ».
Comme on peut le voir, M. Delorme arrive à un résultat négatif et c’est à la suite de ces expériences qu’il concluait, jusqu’à plus ample information, à l’admission de la myosite ossifiante. Il reconnaissait cependant que l’origine périostéo-osseuse est indéniable dans maints cas, mais par un mécanisme qui nous échappe.
Il y a bien des objections à faire aux expériences de M. Delorme, M. Reynier fait justement remarquer «que des traumatismes, comme ceux entraînant une luxation du coude, ou un coup de pied de cheval sont des plus violents et bien capables de produire un arrachement qu’on ne réalise que difficilement par expérimentation».
D’autre part, les tractions en masse qu’opère M. Delorme se répartissent uniformément sur toute la masse
musculaire, ne donnant pour chaque unité cle surface, chaque fibre, qu’une traction relativement faible par suite de la division des forces. 11 est difficile de reproduire expérimentalement la contraction brutale, vive, d’intensité anormale et incoordonnée, bien capable d’enlever une lamelle de périoste ; d’ailleurs une parcelle infiniment petite doit suffire pour produire l’jostéome.
En outre, comme nous l’avons dit à propos de l’étiologie, les ostéomes surviennent de préférence chez les sujets les plus musclés et dont les adducteurs sont capables de déployer une force considérable.
f ur autre objection, très serieuse, faite a la théorie de 1 an achement périoste, repose sur les observations d’ostéomes situés en plein muscle et loin des insertions osseuses. M. Rigal fait remarquer à propos d’un de ses ostéomes que «comme les attaches supérieures et inférieures étaient indemnes de tout point d’ossification, il cLu t impossible d admettre qu’il ait été produit par une poussée d’ossification anormale, partie de ses points d insertion et due d’un arrachement du périoste ».
M. Reynier explique ainsi ces ostéomes encapsulés :
« On peut admettre, dit-il, que les fibres musculaires aient arraché le périoste, l’aient entraîné au sein du muscle, puis se soient interposées entre le lambeau et l’os, l’empêchant de prendre contact avec lui ». C’est, là en effet la seule explication plausible.
Que devons-nous conclure de ces discussions, quelle sera la pathogénie applicable à l’ostéome des cavaliers? Daim 1 immense majorité des cas, hâtons-nous de le dire, c’est l’arrachement périosté qui est le point de départ de
l’ostéome. Cette opinion est admise aujourd’hui par presque tous les auteurs, elle s’accorde admirablement avec l’anatomie pathologique et la symptomatologie, elle est la plus rationnelle et la plus scientifique. La myosite ossifiante ne peut toutefois être complètement rejetée, mais elle ne doit entrer que pour une bien faible part dans la genèse de l’ostéomedes cavaliers.