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CHAPITRE IV

Étiologie. — Pathogénie.

Nous avons pu constater, en faisant l'historique précédent, combien les questions de l’étiologie et de la pathogénie de l’othématome étaient embrouillées et l’objet de controverses. Cela tient sans doute aux difficultés que l’on éprouve dans l'interrogatoire des malades ou de leur entourage pour élucider les faits et écarter toutes les causes d'erreur. Combien de fois arrive-t-il que les malades ne se souviennent de rien et combien de fois, quand ils ont bonne mémoire, se font-ils un malin plaisir de ne pas révéler les faits passés et de tromper le médecin qui les interroge. Il faut alors user d’une grande habileté pour éviter d’irriter les malades et débrouiller ce qu'il y a de vrai dans leurs assertions. Peut-on ajouter foi aux récits des paralytiques généraux, des parents qui les surveillent ou les gardent, des infirmiers qui leur donnent des soins. Ceux-ci n’ont-ils pas intérêt à dissimuler la vérité quand le traumatisme est la cause de l’othématome. Il nous est ainsi facile de comprendre pourquoi le mécanisme de sa formation est encore entouré de mystère, malgré que les travaux récents des auteurs aient apporté des données intéressantes pour éclaircir le problème.

Doit-on penser, comme certains auteurs, que le traumatisme suffit à expliquer tous les cas d'othématomes observés ? Est-ce qu'il n’y aurait pas plutôt à l'origine de cette affection une porte d'entrée des microbes sur le pavillon de l'oreille, une excoriation, une engelure, une coupure capable de déterminer une infection locale, puis une périchondrite et ensuite, comme conséquence, une tumeur séro-sanguine ? Faut-il admettre, au contraire, que l'othématome est dû à une altération pathologique des systèmes nerveux et circulatoire ? L'athérome ne serait-il pas à l’origine de ces épanchements chez les aliénés, ou la cause ne serait-elle pas uniquement infectieuse généralisée ? Devons-nous penser, avec P.-L. MARIE, qu'une maladie par manque de vitamines disposerait à faire des hémorragies diverses, du type purpura ou scorbut, et être ainsi à l'origine de l’othématome ? |

Nous voyons que la question est complexe et très importante, non seulement au point de vue scientifique, mais elle : peut l'être au point de vue médico-légal. Nous en donnons à témoin le fait suivant, rapporté par un journal allemand et consigné dans la thèse de MABILLE : « Une femme qui » avait toujours vécu en bons termes avec son mari est » atteinte de délire mélancolique. Son caractère change; » elle devient difficile, irritable et se plaint de mauvais » traitements que lui ferait endurer son époux. Les plaintes » arrivent à la justice qui s’en émeut et commence une » information. Le pauvre mari essaie de se disculper, mais » la femme montre son oreille complètement déformée par » un hématome. Des médecins commis par le Tribunal, » les uns veulent rattacher l’othématome à une affection » mentale, les autres estiment qu'il n’a pu provenir qu'à la » suite de violences exercées directement sur l'organe. Le » mari est condamné à la prison. »

Nous voyons donc que la question étiologique est de première importance et quelles conséquences elle peut avoir si nous jugeons avec DESPRÈS, dans le « Dictionnaire

BORNE à RCE

de Médecine et de Chirurgie », que les othématomes sont l'apanage des aliénés. SANDER, cité par MABicre, déclare celte opinion comme répondant à la presque totalité des cas. Il déclare, en outre, que « tout aliéniste qui verra un individu atteint de déformation des deux oréilles jugera à priori que cet individu est aliéné ou du moins l’a été ». Nous ne partageons point cette conviction et nous pouvons dire, après avoir fait un long examen de tous les faits observés, que les causes de l’othématome sont nombreuses et très variées et que le mode de production de ces tumeurs sanguines est différent dans chacun des cas. Nous diviserons donc l’étiologie et la pathogénie de cette affection en deux parties. Dans la première partie, nous étudierons les causes externes ou occasionnelles, telles que les coups, les frottements, le froid, les engelures ; dans la seconde partie, nous passerons en revue les causes internes locales ou générales capables d'expliquer la pathogénie des othématomes spontanés.

Causes externes.

Le traumatisme est certainement la cause la plus banale et la plus fréquente de l’othématome. Autrefois nié, parfois ignoré, il a pris, au cours de ces dernières années, la première place dans létiologie de cette affection. Est-il besoin, pour s'en convaincre, de fouiller dans les études des auteurs qui ont signalé l’othématome chez les lutteurs sains de corps et d'esprit? Nous verrons que l’'hématome du pavillon ne se produit pas comme conséquence de n'importe quel traumatisme, mais il faut au contraire qu'il soit appliqué avec une certaine force et d’une façon très particulière. JASURABURO SAKAKkI a publié à Tokio, en 1899, une trentaine d'observations d'othématomes de lutteurs et nous donne un aperçu très circonstancié et très curieux de

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la lutte au Japon, de même qu'il rapporte les circonstances dans lesquelles se produit cette affection. « Le lutteur japonais, ou Sumotori, est un homme naturellement fort et vigoureux qui développe sa force en entrant comme élève chez un maître lutteur. Il y en a 4 à Tokio et chaque professeur a environ 40 élèves lutteurs. Ils parcourent de temps à autre le pays par groupes de lutteurs pour donner des représentations dans les villes importantes. Ils viennent tous ensembles une fois par an à Tokio pour faire un concours de lutte et confronter les écoles. Il est alors donné des représentations pendant dix jours aux environs du temple Ekoën, près du pont Riogoku. » C’est à cette occasion que SAKaAKkI trouva trente lutteurs atteints de déformation auriculaire et dix d’entre eux présentaient un othématome double. Il précise ainsi de quelles façons les prises de lutte produisent l’othématome. « Parmi les 48 prises possibles de lutteurs, il n'en est guère que deux à retenir à cause de leur action sur l'oreille. L’une s'appelle Sashite et l’autre Harite. Dans la première prise, on distingue le Nigisashi et le Hidarisachi, suivant que la prise se fait avec le bras droit ou le bras gauche. Quand, par exemple, un lutteur applique le côté droit de sa figure au corps de l'adversaire et avec son bras droit enlace le corps de son adversaire, on parle de Hisisashi (sachi droit) ; dans le cas contraire, de Hidarisashi (sachi gauche). Ici, l'oreille de ce côté se trouve ainsi soumise à une action violente du fait de la pression et du frottement, de sorte que des écrasements et des épanchements de sang peuvent se produire facilement. Une autre prise peu employée est le Harite, qui est une sorte de gifle. Mais ceci est généralement méprisé et un lutteur honnête ne doit pas l'employer. » SAkAKI a trouvé, sur 29 lutteurs, 11 atteints au cours d’un sashi droit, 8 d’un sashi gauche et 9 d'un sashi incertain. Il en conclut que la plupart des . lutteurs japonais sont droitiers.

Chez nous, la prise la plus dangereuse est certainement le « Collier de Force ». Dans cette position, la tête du

lutteur est placée sous le bras de l'adversaire et serrée très fortement contre la poitrine, grâce à l'autre main qui renforce l'action de la première. Dans cette phase de la lutte, le bras collier est animé de mouvements de va-etvient et les oreilles sont ainsi constamment froissées tantôt par le bras, tantôt par le tronc de l'individu. La prédominance de l'othématome à droite ou à gauche tient simplement à ce que les lutteurs sont droitiers ou gauchers. Nous rapportons ici l'observation d’un lutteur que nous connaïis- sons et qui est porteur d'une déformation du pavillon de l'oreille à la suite d’un othématome.

OBSERVATION I (Inédite.)

C..., gardien à l'hôpital Saint-André, âgé de 63 ans, est un ancien lutteur de profession. Il présente une déformation considérable du pavillon de l'oreille du côté gauche, qui reste comme le témoin glorieux des luttes passées. Il fut atteint, à l’âge de 26 ans, d'un othématome double, mais plus développé du côté gauche que du côté droit. Le sujet raconte qu'il fut pris un jour dans un collier de force — autrement dit cravate — et que, voulant faire un effort violent pour se dégager, ses oreilles furent vivement portées en avant et coincées. Il sentit tout de suite, après son dégagement, une violente douleur à l'oreille gauche et, peu à peu, une tuméfaction de la grosseur d’une noix se forma, donnant la sensation de pesanteur. Elle était brune, chaude, dou-. loureuse. Le sujet. quoique souffrant beaucoup, n’y fit pas attention et refusa de se faire soigner. La tumeur mit à peu près un mois pour régresser et, peu à peu, le pavillon se rétracta et s'épaissit d'un centimètre environ. Actuellement, la déformation est stationnaire et rélrécit considérablement l’orifice du conduit auditif externe.

Le Professeur VALENTIN, de Berne, rapporte 14 cas d'othématomes droits observés chez les lutteurs suisses. Dans le Schwnigen, qui est une variété de lutte se rappro-

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chant beaucoup des méthodes françaises et anglaises, les assaillants cherchent à se renverser à terre. Il existe encore une prise autorisée, appelée en patois suisse le Sfechen, dans laquelle il est permis de saisir avec son bras la tête de son adversaire et de la serrer fortement contre sa poitrine. Ici encore, l’othématome se produit de préférence à droite, ce qui tient à ce que la majeure partie des lutteurs suisses sont droitiers.

En France, dans la nouvelle méthode de lutte nommée Jiu-jitsu, on observe aussi très fréquemment l’othématome. Dans cette prise, le lutteur placé derrière son adversaire appuie fortement les paumes des mains sur les côtés de son visage et refoule avec les pouces les oreilles en avant. Une très vive douleur en résulte, due aux tiraillements des ligaments et au froissement du cartilage, pouvant aller jusqu'à des décollements, des fractures et des déchirures. I est de toute évidence que de pareils accidents sont la cause sine quemment observée des othématomes.

Chez les boxeurs, l’hématome du pavillon est très fréquent.

Si nous interrogeons nos Maitres, chirurgiens ou otorhino-laryngologistes, nous constatons que ce sont les lutteurs, les boxeurs et les joueurs de foot-ball qui présentent le plus souvent cette affection. En clientèle ordinaire, on n'a que très rarement l'occasion de l’observer. Nous verrons, en étudiant de plus près cette lésion chez les boxeurs, que ce ne sont pas tant les chocs directs ou les coups droits qui provoquent l’othématome mais bien plutôt les coups tangentiels. René Vircar a bien voulu nous permettre de prendre l'observation d’un boxeur de sa clientèle et de la publier.

OBSERVATION II (Personnelle.)

G..., âgé de 24 ans. Au cours d'un match de boxe, le 15 Avril 1922, à Angoulème, à 11 heures du soir, recoit un violent coup de

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poing sur la face, du côté gauche. Les doigts du gant ont glissé sur l'oreille, mais la paume de la main a accroché durement le pavillon. L'oreille gonfla très vite après ce traumatisme et toute la cavité de la conque devint le siège d’une tumeur de la grosseur d'un œuf de poule. On fit une ponction de cette tumeur avec une seringue de Pravaz et retira en plusieurs fois environ 15em3 d’un liquide rouge, composé en majeure partie de sang pur, et la tumeur s'affaissa. Le lendemain matin, la tumeur était à peu près du même volume que la veille. Le D' Marcou incise alors la tuméfaction verticalement et injecte une solution de collargol. Deux jours après, les lèvres de la plaie s'étant accolées, la tumeur se reforme aussi grosse. Nouvelle incision. Nouvelle injection de collargol. La tumeur se reforme et le boxeur, ennuyé, se promet de ne plus y songer. La tumeur régresse peu à peu et la guérison intervient. laissant une oreille épaissie, mais pas de déformation du pavillon.

Les tumeurs sanguines du pavillon de l'oreille sont aussi fréquemment observées chez les joueurs de foot-ball. Sou- THAN étudie, dans le British Médical Journal, 1888, le mode de production de l’othématome chez ces joueurs, et l’attribue moins aux coups violents appliqués sur les oreilles par le ballon qu'aux multiples frottements dont elles sont l’objet. Il rapporte ce qui se passe à l’école de rugby pendant les parties de foot-ball et, en particulier, dans les mêlées serrées. Huit hommes sont disposés sur trois rangs dans chaque camp et chaque joueur est courbé en deux, la tête serrée entre les corps de deux autres joueurs. Quand le ballon est jeté dans la mêlée, il se produit des alternatives d'avance et de recul de la mêlée et les oreilles subissent, de ce fait, des froissements graves et même des déchirures amenant la formation de l’othématome. Un autre facteur prédisposant à sa formation est certainement la congestion des vaisseaux de la tête; il suffit d’un effort très énergique d'un joueur, pour aller chercher le ballon dans la mêlée par exemple, pour provoquer la formation d'un othématome. Le dribbling est aussi fréquemment la cause de l'héma-

tome du pavillon. Il arrive souvent qu'un joueur se précipite sur le ballon «et le bloque contre terre entre les bras et la poitrine. Les autres joueurs voulant faire évoluer le ballon donnent des coups de pied où ils peuvent pour l’atteindre, mais il arrive fréquemment que ces coups sont donnés à côté et qu'ils atteignent, par des chocs tangentiels, cette partie la plus vulnérable de la face qui est le pavillon de l'oreille. Cette affection est si commune parmi les joueurs de rugby qu'ils ont maintenant l'habitude de porter une coiffure protectrice, composée de tissu élastique très serré : ‘avec des languettes latérales qui se fixent sous le mentôn et recouvrent les oreilles. Mais nous pouvons voir, dans l'observation d'un de nos camarades atteint d’othématome, que les protège-oreilles n'empêchent point les récidives de se produire.

OBSERVATION III (Inédite).

Notre camarade F..., âgé de 26 ans, étudiant en médecine, joue le 8 Décembre 1921 comme avant de 1" ligne dans l’équipe du B. E. C. un match de foot-ball. La partie est très dure et les mêlées fréquentes. F..., s'aperçoit le lendemain matin en faisant sa toilette d'une petite tuméfaction grosse comme une noisette siègeant en bordure de l’anthélix dans la cavité de la conque. Du reste toute la partie supérieure de l'oreille gauche est enflée; la tumeur est dure au toucher et de couleur bleu sombre. F..., ne s’en préoccupe pas davantage. Le dimanche suivant, après une partie de foot-ball, on lui fait remarquer que son oreille est tuméfiée dans toute la partie supérieure du pavillon qui est noirâtre et du volume d’une grosse noix. Le poids de l’épanchement écarte le pavillon de la tête en même temps qu'il l’abaisse. M. le D: Gor incise la tumeur au bistouri le 17 Décembre. IL s'écoule un peu de sang limpide et quelques caillots. Le D' Gor fait un petit curettage et applique un pansement très compressif. Huit jours après, on enlève le pansement ; l'othématome ne s’est pas reformé, l'oreille un peu flétrie ne tarde pas à reprendre son apparence normale.

HÉNE DE

Le malade se croyant guéri, joue à nouveau le 2 Janvier une partie de foot-ball; récidive malgré un épais protège-oreille, M. le Professeur PRINGErEAU incise, sur la première cicatrice. Nouvelle évacuation et nouveau pansement compressif. L'othématome ne se reforme pas pendant un mois que F... est au repos, mais il se produit une seconde récidive le 12 Février à la suite d’un coup de pied. M. le Docteur Gor opère suivant la même méthode et la guérison se produit, Il est probable que la fin de la saison sportive a beaucoup contribué à amener la guérison.

De ces observations et des renseignements fournis par nos Maïtres, on peut tirer quelque enseignement. Un résultat indéniable consiste en ce fait que le choc direct produit rarement l’othématome. Expérimentalement, Voss (Arch. f. Ohrenkeilt, Lxvu) va plus loin. Il a étudié sur les oreilles de lapin l’action du choc tangentiel et du choc à angle droit et nous savons combien l'oreille du lapin est vasculaire. Ne saigne-t-on pas le lapin par l'oreille ? Voss frottait ainsi vigoureusement entre ses doigts le pavillon ‘d'une oreille tandis qu'il frappait avec un petit marteau de bois sur l'autre oreille. Jamais il n'a obtenu d’hématome sous le choc du marteau, mais un petit épanchement sanguin qui disparaissait très vite; le frottement au contraire faisait apparaître un othématome classique. Nous ne pensons pas avec SAkAki que la gifle, le Harite, soit suffisante pour déterminer la lésion; il faut au contraire un frottement rude, une sorte d’écrasement de l'oreille comme il se produit quand le pavillon est appliqué ‘entre deux surfaces dures, l'une constituée par la boîte crânienne, l’autre par le poing et que ces deux surfaces également résistantes se déplacent parallèlement.

CLAVERIE a remarqué de même que les porteurs des halles étaient fréquemment atteints d’othématome, les fardeaux venant constamment froisser les oreilles. FoLET cite le cas d'un homme de peine dans une boucherie atteint d’un

othématome double. L'auteur attribue leur formation aux frottements des quartiers d'animaux que cet homme portait chaque jour sur ses épaules.

KiRCHNER rapporte l'observation d’un employé de chemin de fer, qui pour réparer sa locomotive, était obligé de se glisser par dessous sa machine et il frottait fréquemment son oreille droite contre celle-ci. Il vit se former un othématome. Un autre cas est celui d’un ébéniste qui en portant des planches sur l’épaule droite appuie son oreille gauche sur l’épaule du même côté; il fait un hématome du pavillon de ce côté. Nous avons remarqué en outre que l'othématome est très fréquent chez leS employés de chemin de fer. M. le Docteur VERDELET, médecin de la Compagnie du Midi, en publie dans le Journal de Médecine de Bordeaux du 25 Mars, 4 observations que nous reproduisons. £

OBSERVATION IV (Communiquée par M. VERDELErT.)

Homme de 45 ans, porteur à la Gare du Midi. Présente une tuméfaction du pavillon de l'oreille droite siègeant sur la face externe qui s’est développée progressivement et qui a pour causes les pressions répétées exercées par les colis que le malade porte constamment sur | épaule droite en les appuyant contre son oreille.

20 Octobre 1911. — Intervention à l'hôpital Tastet. Anesthésie locale à la cocaïne. Incision et drainage ; il sort un liquide séreux. Guérison au bout d’une dizaine de jours.

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