DÉGÉNÉRESCENCE DES TUMEURS
Nous avons vu précédemment comment une tumeur bénigne peut tout d’un coup, à la suite d'une contusion ou même sans aucune cause appréciable, subir un accroissement de volume considérable et donner lieu à des accidents rapidement graves. Il n’est pas de praticien qui n’ait observé cette métamorphose d’une tumeur pendant longtemps bénigne en une tumeur tout à coup maligne. Qui n’a vu, en effet, le papillome, la verrue du visage devenir un épithélioma ; la vulgaire loupe du cuir chevelu donner naissance à un ulcère de mauvaise nature? (Verneuil.)
Il faut donc en inférer nécessairement qu’une modification est survenue dans la texture du tissu morbide, dans la manière d’être des éléments de cette tumeur, modification lente, progressive, produite par des irritations de n’importe quelle nature. En face d’un pareil fait clinique, n’est-il pas permis de se demander s’il y a eu déchéance, dégénérescence du tissu originel ou simplement substitution d’un tissu morbide qui est venu se surajouter au premier, l’étouffer et en prendre la place?
« Bien qu’à leur début, dit Astley-Cooper, en par-
lant des tumeurs bénignes du sein (1), les tumeurs n’aient aucun caractère de malignité, et bien qu’elles continuent à être, pendant de longues années, exemptes de toute tendance semblable, elles peuvent cependant, à un moment donné, à l’époque delà ménopause, par exemple, devenir le siège d’un travail nouveau et subir une dégénérescence de nature cancéreuse. »
Virchow, d’autre part, admet cette dégénérescence rlans sa Pathologie des tumeurs . « On ne saurait en aucune façon introduire dans la pathologie les grandes discussions qui se sont élevées de nos jours dans les sciences naturelles descriptives, notamment au sujet de la compréhension de l’espèce et qui ont trouvé dans la théorie de Darwin une solution jusqu’à présent encore si contestée. Nous n’avons aucune espèce de tumeur qui se transmette avec une hérédité aussi tranchée et aussi absolue
qu’on l’a supposé dans le monde végétal et animal. Nous avons au contraire des parentés telles qu’une espèce de tumeur peut passer immédiatement dans une autre espèce. » - '
Plus récemment, M. Reclus écrit dans sa Patho togie externe :
« Plusieurs cliniciens admettent la métamorphose possible des fibromes en sarcomes et en carcinomes. On a observé, par exemple, chez de jeunes filles ou de
(1) Aslley Gooper, OEuvres chirurgicales complètes. Traduction Richelot et Chassaignac,
jeunes femmes, des noyaux fibreux de la mamelle
qui, dans Pàge de la ménopause ou dans la vieillesse ont pris tout à coup les allures d’une tumeur maligne, (1) »
Et plus loin le même auteur ajoute :
« La transformation d’une tumeur en une autre tumeur, d’un néoplasme bénin, par exemple, en un néoplasme malin, a été fort longtemps contestée ; cependant la clinique a définitivement résolu ce problème et nous tenons pour démontrée cette métamorphose. (2) »
A côté des chauds partisans de la dégénérescence, il existe un grand nombre d’auteurs qui soutiennent l’opinion contraire. Parmi les principaux, nous citerons d’abord Broca qui nie formellement ce transformisme morbide :
« Les tissus, comme les individus, dit-il, traversent, avant d’arriver à leur état définitif, diverses phases qui se sueoèdent pour chacun d’eux dans un ordre déterminé. Jamais un tissu normal complètement formé ne se transforme en un autre tissu. Ces
transformations apparentes sont des substitutions et
non des transformations de tissus; de même qu’un animal adulte ne peut se transformer en un autre animal. » -**» « Si le mot dégénérescence appliqué aux tumeurs était pris dans un sens purement clinique, s’il indiquait seulement le changement qui
(1) Reclus, Path. externe, t. I, p. 174.
(2) Idem , p. 162,
survient dans la marche de la maladie, s’il était synonyme d’ aggravation, il ne vaudrait pas la peine de s’en préoccuper. Mais ce mot dans la pensée de ceux qui remploient exprime un changement de nature, une transformation des éléments anatomiques; il veut dire qu’un tissu de bonne nature a dégénéré en un tissu de mauvaise nature. » — « La plupart des productions accidentelles subissent en se développant une série de modifications qui constituent leur évolution naturelle ou qui résultent de certains accidents de structure. Mais en parcourant les phases successives de leur évolution, elles ne perdent pas leur identité. La dégénérescence des tumeurs n’est autre chose que le passage d’une phase de leur évolution à une autre phase. 11 peut y avoir et il y a en réalité changements de structure; mais ces changements de structure ne sont pas des changements de nature. (1) »
Labbé et Coyne, dans leur Traité des tumeurs bénignes du sein , défendent la même proposition. « Nous sommes disposés à nier d’une façon absolue la possibilité de cette transformation qui serait le fait d’une dégénération... »
Et plus récemment encore, M. le professeur Verneuil faisait une leçon clinique sur ce groupe de tumeurs dites de métamorphose ou de substitution.
Devant ces opinions qui se heurtent, devant ces théories qui s’entrechoquent, nous croyons avec
.J . i vu
(1) Broca, Traité des tumeurs. , .
Broca que jamais il n’y a dégénérescence , mais plutôt substitution . Ou bien, en effet, « la tumeur primitivement fibreuse, devient l’origine d’un travail pathologique qui modifie complètement la structure du néoplasme. Ce n’est pas que le tissu ancien se change lui- même en un tissu nouveau différent, mais celui qui se forme à côté de lui, au lieu de passer par la série de transformations qui l'amènent à l’état de tissu conjonctif parfait, reste embryonnaire* (1) »
Ou bien, sous l’influence de l’ulcération qui est une cause d’irritation permanente, il se fait à la surface du néoplasme un travail de substitution analogue à celui qui fait développer une production accidentelle au sein d’un tissu naturel. Nombre d’individus portent sur differentes parties du visage des papillomes, des verrues, de petites excroissances constituées par l’hypertrophie des glandes cutanées, des vaisseaux, etc.
Un beau jour, après être restée stationnaire pendant vingt ou trente ans, l’une de ces petites tumeurs, écorchée sans cesse, devient le point de départ d’un épithéliome. Est-ce à dire qu’il y eut dégénérescence du papillome encancroïde? Assurément non, et il est bien plus juste d’admettre qu’il y eut substitution d’un tissu nouveau à l’ancien et qu’il se comportera dans l'excroissance cutanée, comme il aurait pu le faire dans le tissu normal de la
(1) Labbé et Coyne, Traité des tumeurs bénignes du sein.
peau, « en y produisant, comme dit Broca, des éléments nouveaux qui prennen j^a place des anciens après les avoir écartés ou détruits. »
A l'appui de cette doctrine, Brocante le cas d'une femme de soixante-cinq ans qui portait un nœvus congénital de la lèvre inférieure. Ce nœvus devint le siège d'un épithélioma. L’ablation fut pratiquée et au microscope on trouva que l’altération épithéliale s’était étendue en surface au delà des limites
de la tumeur érectile dont les parties profondes n’étaient pas encore envahies.
Dans l’observation de fibrome plantaire que nous rapportons à la fin de notre thèse, nous sommes également en présence d’un épithélioma qui peu à peu se substitue au fibrome, le détruit, modifie tout d’un coup sa marche, retentit sur les ganglions inguinaux correspondants et revêt en un mot les caractères d’une production morbide de mauvaise nature. Mais ici comme ailleurs, le travail qui s’opère à la surface du fibrome est un travail substitutif et non pas un travail dégénératif.
En résumé, si au point de vue clinique on peut conserver le mot dégénérescence comme synonyme d’aggravation, au point de vue pathogénique, il doit être rejeté, attendu qu’il est erroné de penser que les éléments d’un néoplasme bénin, d’un fibrome, par exemple, puissent subir la transformation épithéliale ou cancéreuse. Il se fait à la surface de la tumeur originelle un travail de substitution et non
pas un travail de dégénérescence . C’est ainsi que nous voyons, dans notre observation I, des éléments épithéliomateux venir se greffer sur des éléments fibreux, les écarter, les détruire, et finir par les supplanter.
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