OBSERVATION II
D' Brault, de Lyon (Gaz. Heb. 91. Planche VI).
G..., 25 ans, agent civil à l'Ecole du service de santé militaire, a fait un séjour de 58 mois en Tunisie au 4° régiment de chasseurs d'Afrique et au 13° escadron du train. Il a été successivement en garnison au Kef, à Gafsa, Souk el- Arba et Ain-Draham, et n’a jamais habité aucun pays étranger. Antécédents héréditaires nuls, pleurésie à 15 ans, fièvre intermittente qui s’est caractérisée par 5 ou 6 accès quotidiens légers, dans les derniers mois du séjour en Tunisie ; aucun accès depuis le retour en France, jamais de dysentérie. Il y a trois mois chancre mou avec bubon suppuré : le malade nie absolument toute blennorhagie. G..., vient à la visite à l'infirmerie de l'Ecole le 21 juin 1891 et se plaint d’uriner le sang. Son hématurie date de loin ; c'est, il y a 3 ans 1/2, après 8 mois de présence au détachement de Gafsa qu’ila commencé à s’en apercevoir. Chaleur et démangeaisons légères au fond du canal, mictions fréquentes et douloureuses, ténesme vésical, hématurie légère au débutet à la fin ; tels sont les principaux signes que notre malade présentait alors. À son dire il n’était d’ailleurs pas le seul dans cette situation au détachement et 14 autres de ses camarades urinaient aussi du sang ; dans le reste de la garnison un certain nombre de cas existaient également. G..… reste encore deux mois à Gafsa, après le début de son affection, puis séjourne successivement à Souk-el-Arba et à Aïn-Draham avant de rentrer en France.
Pendant tout ce temps, une seule entrée à l’hôpital à la suite d’une colonne très pénible. Huitjours de repos, exéat.
Depuis sa libération notre malade a vu son affection de-
rap
meurer à peu près stationnaire. Actuellement les démangeaisons siégeant au fond du canal sont plus supportables, mais il existe toujours un peu de douleur à la fin de la miction. De plus il se plaint depuis quelque temps d'irradiations douloureuses surtout dans la zone du crural à la partie antérieure de la cuisse gauche. À part cela, la miction se fait bien; au lieu d'uriner toutes les heures pendant la journée et 4 ou 6 fois la nuit, comme au début de l'affection, le malade a seulement 3 ou 4 mictions par jour et ne se lève Jamais la nuit.
A aucun moment iln’y a eu d'incontinence ou de rétention, la quantité d'urine rendue est normale et le jet n’a subi aucune modification dans sa forme, son calibre ou sa projection.
Si l’étude de la miction nous donne ici peu de renseignements, il n’en est pas de même de l'examen des urines ; aussi ne craindrons-nous pas de nous appesantir sur ce sujet et de passer successivement en revue: l'analyse clinique, chimique et histologique.
Examen clinique. — Les urines présentent une coloration foncée qui rappelle la bière brune ; par lerepos elles se séparent en deux couches une supérieure claire et une inférieure trouble. Dans celle-ci on rencontre en allant du fond à la surface des caillots,desconcrétionset enfin du mucus. Les concrétions doivent surtout nous arrêter; elles sont d’un blanc jaunâtre ou rouges; tantôt membraniformes et tantôt calcaires. Les premiers d’une longueur de 3 à 4 millimètres sontétaléesetrameuses; elles présententde véritables franges qui flottent dans l’urine etles font ressembler au mucus : mais leur consistance ferme les différencie facilement de ce dernier.
Les concrétions calcaires sont blanchâtres et prennent un aspect crayeux très caractéristique toutes les fois qu'on les attire à la surface du liquide. Par la filtration les urines se
LI, clarifient parfaitement et l'on à un dépôt rougeâtre assez abondant sur le filtre.
Recueillies dans trois verres suivant la méthode classique, elles ne présentent pas les mêmes caractères à tous les moments de la miction et l’on a des différences entreles 3 récipients.
Voici ce qu’on trouve habituellement :
1** verre : caillots sanguins de la grosseur d’une lentille, concrétions et mucus.
2° verre: concrétions ét mucus seul.
3° verre: concrétions, mucus et teinte plus rosée de l'urine. =
En résumé, deux faits importants, présence de blocs concrets spéciaux et sang, surtout au début et à la fin de la miction. |
Anayse chimique : |
Valeur de l'urine rendue en 24 h., 1200 à 1500 gr.
Densité : 1022.
Urée : 13 gr. 0/0.
Acide phosphorique 1 gr. 88 p. 14 /00.
Albumine 0,2 environ p. 0/00.
Sucre réducteur 0.
Examen histologique. — H est beaucoup plus intéressant que les deux précédentes analyses, car il donne des signes irréfutables et pathognonomiques. En effet, dans le dépôt qui reste sur le filtre on trouve des éléments tout à fait spéciaux ; ce sont les œufs et les embryons d’un animal.
OEuf. — Les œufs se rencontrent surtout dans les concrétions ; ils mesurent 15) # de long sur 60 de large, ils sont allongés, elliptiques et ont assez bien la forme d’nne amande recouverte de son péricarde.
Ils présentent nettement un double contour et enfin, ce qui est caractéristique, ils sont tous munis d’une pointe terrninale,
ns CRT
Dans aucun cas nous n'avons trouvé d’éperon latéral, comme dans les œufs intestinaux. Cette pointe, longue de 20 x, est très visible sur toutes les préparations.
Embryon — A côté d'œufs présentant une vaste brèche d’effraction on rencontre, mais très rarement, des embryons devenus libres. Ces derniers sontciliéset mesurent 4704 de long sur 754 de large.
La fig. 3 en représente un qui a été dessiné sur une de nos préparations par M. Collomb, élève de l'Ecole du service de santé militaire, attaché au laboratoire de M. le médecin répétiteur Catrin.
Outre ces œufs et ces embryons, l’étude du dépôt nous montre encore une multitude d'éléments accessoires : ce sont des globules rouges en grande quantité, des cellulestriangulaires du col vésical, enfin des cristaux divers et de la mucine. L'examen des matières fécales n’a pas été fait; le malade ne présentant rien du côté du tube digestif.
Comme pour la filaire, je me propose de faire par la suite l'examen du sang à divers moments de la journée et de la nuit, et, sije parviens à trouver des-traces des produits de l’'hématozoaire, j'en ferai l’objet d'une autre communication.
Examen direct. —Lapalpation,la percussionet le toucher sontnégatifs.
Le rein n’est ni gros ni sensible, on ne perçoit pas les urétères et il n'existe aucune douleur sur leur trajet; la vessie est également indolore et les testicules sont sains.
Le toucher rectal combiné avec le palper ne fournit aucun indice, la prostaste, les vésicules sont normales, et la pression sur ces organes ne réveille aucune sensibilité.
Le cathétérisme avec la bougie olivaire n’a pas révélé de rétrécissement ou de spasme marqué du canal; le passage du cathéter n’est un peu douloureux que dans l’urèthre postérieur ou au niveau du col vésical.
L'exploration de la vessie faite méthodiquement et avec
mate
beaucoup de prudence m'a démontré l'absence de toutcaleul, Sauf un peu de douleur au niveau du bas fond, l'opération a été bien supportée et l'hématurie n’a pas subi de recrudescence. |
Notre malade n’a jamais présenté et ne présente aucun trouble digestif, il n'a Jamais eu de selles dysentériques où sanglantes, il n’à pas d'hémorrhoïdés. Il n'existe pas d’anémie, la raté etle foie sont normaux. L'état général est bon, le sujet est vigoureux et n’a jamais réssenti de fatigue bien marquée. Enfin on ne trouve pas de lésions pulmonaires ou cardiaques.
Réflexions. — L'observation actuelle est un cas de localisation du bilharzia hœmatobia sur la vessie, L'aspect de l’urine et la présence dans son intérieur de concrétions rameuses, d'œufs à éperon polaire et d’embryons ciliés, sont absolument pathognomoniques.
La bilharzioze, appelée encore hématurie d'Egypte, est une maladie essentiellement africaine. On sait qu’elle règne principalement sur la côte orientale de l’Afrique et au cap de Bonne-Espérance : on a cru l’observer à Madagascar, à la Réunion et à Maurice, mais elle n’a jamais été, que je sache, signalée en Tunisie. (1)
C’est par les commémoratifs, c’est par élimination que j'ai été amené à faire le diagnostic cliniquement, avant même de pratiquer l’examen microscopique, qui est venu heureusement confirmer et corroborer nos prévisions. Le mode de production de l’hémorrhagie au début et à la fin de la miction m'a fait de suite poser le diagnostic du
4. Lorsque l’auteur publiait ce travail, il n’avait pas encore connaissance de l'observation précédente parue un jour seulement avant la sienne dans le Marseille médical,
en
siège, J'avais les plus grandes chances pour me trouver en présence d’une hémorrhagie prenant sa source dans l’urèthre postérieur et sur le col vésical, restait à en connaître la cause. J'ai été frappé par ce long séjour en Afrique dans un pays relativement rapproché de l'Egypte. J'ai été également frappé par la symptomatologie anormale de l'affection que j'avais sous les yeux; J'ai tenu enfin un grand compte du renseignement fourni par le malade, indiquant que son cas n’était pas isolé. Dans mon diagnostic par élimination, l'absence d’un début franchement inflammatoire, les dénégations du malade m'ont fait rejeter la blennorrhagie. La continuité de l’hématurie, son peu d’abondance, l'intégrité des testicules, des vésicules séminales et de la prostate, le bon état général allaient à l'encontre de la tuberculose. Enfin l’écoulement sanguin était trop minime pour penser à un néoplasme ou à des varices du col; de plus il n’était jamais spontané et se produisait exclusivement au moment de la miction. |
Il faut cependant bien l'avouer, nous nous trouvions ici dans d’assez bonnes conditions pour faire le diagnostic. En effet, comme nous l’avons dit au cours de notre exposé, notre sujet ne présente pas de calculs. Dans le cas où ces derniers existent, et cela arrive fréquemment, car les concrétions et les caillots sanguins sont là des noyaux tout prêts pour leur formation, la symptomatologie se complique et le diagnostic devient beaucoup plus difficile.
Il existe une autre affection parasitaire des pays chauds qui peut être confondue avec la maladie qui nous oc-
eye
cupe, c’est l’hématurie intertropicale, due à la filaire du sang. Le diagnostic est pourtant facile, car dans cette dernière il n’y a pas hématurie seule, mais hémato-chylurie. Dans le cas de doute, le microscope lèverait immédiatement toutes les difficultés.