‹ Contribution à l'étude de la céramique orientaleChapitre 25 sur 72 · Id., p · texte numérisé non relu

Id., p

n'étaient pas la seule cause de la migration des artistes faïenciers. M. Stanley Lane Poole a émis une opinion qui cadre, en partie, avec les faits que j'ai pu recueillir.1 «Nous savons, dit-il, que les Mamelouks et autres princes faisaient venir des villes lointaines des artistes et des ouvriers quand ils entreprenaient l'érection d'une grande mosquée ou d'un palais. Nous voyons des peintres venus au Caire de Bassora et de Wasèt en Mésopotamie ; des artisans fournis par l'empereur grec au Khalife de Damas . . . Un architecte de Tehriz qui bâtit les deux minarets de la mosquée de Kusum au Caire . . . Cette coutume de rassembler des artistes de tous les principaux centres des arts, peut avoir produit ce caractère mixte de la céramique du Caire. Les ouvriers potiers ont pu être amenés de Damas, Kutahia, Brousse et autres centres de fabrications pour orner les mosquées et les maisons du Caire et ceci explique le genre de Damas de la plupart de ces panneaux. »

Ce que l'auteur anglais indique, comme une probabilité, pour les faïences murales, est devenu une certitude pour les plats et les bols en poterie siliceuse, grâce aux découvertes faites dans les collines de décombres, quelles que soient d'ailleurs les circonstances : faveur d'un prince, exil volontaire ou captivité qui ont pu amener au Caire les artisans et les artistes venus de tous les pays.2 Ces immigrations se firent, très certainement, par poussées répétées un grand nombre de fois. A diverses époques les ouvriers étrangers apportèrent des procédés, et surtout des types nouveaux, dont l'industrie préexistante put profiter. Ils prirent souvent aussi d'elle des modes de décoration en vogue dans le pays. De ces

1. Stanley Lane Poole, The art of Saracens in E;jypt. Part u, p. 277. Londres 1886.

2. A propos de l'histoire des faïences siliceuses j'ai signalé, d'après Jacquemart, la disparition de cette fabrication en Perse et son remplacement par la porcelaine. Ce changement a pu déterminer l'émigration des céramistes de la Perse vers l'Egypte qui, ne possédant pas de Kaolin, offrait un débouché sûr aux produits de leur fabrication déchue dans leur pays d'origine.

échanges réciproques et successifs il est résulté des fabrications mixtes dans lesquelles il est bien difficile de faire, au moins pour le moment, la part exacte de chacune des influences en jeu. C'est pourtant à cette tâche ingrate que j'ai voulu appliquer mes efforts.1

1. Bien que, parla composition de leur pâte, les céramiques murales (que M. Stanley Lane Poole avait surtout en vue en écrivant les lignes citées plus haut) aient de très grandes affinités avec les débris de plats et de bols que je vais maintenant décrire, je laisserai complètement de côté leur étude qui m'entraînerait beaucoup trop loin. — Ces intéressantes productions artistiques, à qui leur solidité relativement plus grande, par suite de leur application sur les murailles, a permis d'arriver le plus souvent intactes jusqu'à nous, méritent mieux que des notes écourtées et leur monographie pourra, un jour ou l'autre, être faite. Leur description sort d'ailleurs de mon cadre. Il résulte, en effet, de mes recherches que, suivant toute probabilité, jamais il n'exista au Caire, ni dans les environs, depuis la conquête arabe, de fabrication de ce genre. Les deux seules pièces qui pourraient être, avec quelque apparence de vérité, attribuées à une fabrication indigène, font partie de la collection Walter Innés. Ce sont deux bordures de 0'14 de large sur 0-25 de long, décorées de feuillages en bleu sur fond blanc et qui pourraient être, a mon avis, attribuables à el-Chaamy, céramiste syrien, comme son nom l'indique, et qui eût au Caire une fabrique dont les produits sont représentés dans la série que je vais étudier. Malheureusement comme on n'a jamais trouvé do plaques semblables en place, ni de rebuts de fabrication, dans les collines de décombres, malgré toutes les apparences, leur origine reste forcément douteuse.

Au début de mes recherches j'ai cru, sur la foi des idées admises, à une fabrication égyptienne importée de Turquie ou d'Asie mineure. J'ai fait faire une enquête qui m'a valu, entre autres renseignements, une note documentée de mon très distingué confrère, Zambaco Pacha. Je me fais un devoir de la transcrire ici intégralement : «La. fabrication des plaques de faïence, pour la décoration des monuments, existait en Asie mineure avant les Turcs Ottomans. Ello semble y avoir été importée par les conquérants arabes, les Khalifes de Bagdad.

Le Dr Mordtmann, archéologue distingué de Constantinople, a trouvé dans un document byzantin, du x" ou du xi° siècle, la description d'une église grecque décorée, à l'intérieur, de plaques do marbres et de KANZTAE NIKOMHA1A2. Il se peut que ces KANETAI de Nicomédie fussent des briques émaillées. Le mot n'est pas grec, il peut être l'altération d'un terme arabe ou persan, à moins qu'il ne soit d'origine anatolique et dérivé d'un des dialectes locaux de l'Asie mineure. Quoi qu'il en soit, il existe à Koniah des monuments revêtus de faïence et datant des xi* et xn" siècles, antérieurs par conséquent aux Ottomans.

Section B.

Faïences siliceuses signées.

1° Céramistes syriens.

Description des faïences siliceuses signées et marquées.1

Les pièces qui composent la série, dont je donne ici la description, sont au nombre de plus de deux cents, parmi lesquelles j'ai relevé cent quatorze variantes de signatures et de marques reproduites, en fac-similé (sauf la couleur), dans les cinq premières planches de ce mémoire.

J'ai dû adopter un ordre tout-à-fait arbitraire, faute de pouvoir suivre une méthode rationnelle, pour le choix de laquelle je n'avais

A Nicée, la mosquée verte, construite sous Osman (Ie P'lIS ancien des sultans Ottomans) est décorée de faïences. Or à cette époque les Turcs étaient trop pauvres pour faire venir des artistes de Perse.

Il y a eu des fabriques de plaques de faïences à Nicomédie(?), à Brousse, à Kutaïa, à Koniah, à Césarée de Cappadoce, à Damas, etc., etc. . . . Les produits de ces fabriques se distinguent par le style et la nature de la matière première.

Les briques de faïences de Perse sont d'un genre tout particulier qui n'a rien de commun avec celui des briques d'Asie mineure ou de Syrie, pas plus qu'avec les Azulejos d'Andalousie. Toutes ces briques n'ont de semblable que la destination.

En 1874 on a essayé d'organiser dans le faubourg d'Ayoub, — où existe une mosquée possédant d'admirables faïences de Kutaïa sur ses murs, — une fabrique de faïences. Les produits, bien qu'améliorés progressivement, ont été bien loin d'atteindre les fabrications anciennes. — C'est le grand -vizir Achmed Véfik Pacha qui avait eu cette idée. La fabrique, n'arrivant pas à des résultats satisfaisants, a été fermée au bout de deux ans, après avoir inondé le commerce local de produits plus ou moins détestables.»

1. H. Wallis, dans l'appendice de la collection Godemann a publié (pi. vu) le dessin de six pièces : Cinq au nom de Ghaïby, une d'el-Chaamy. M. Al. Gatet, dans L'Art persan, donne l'indication de quelques signatures tirées de mes collections. Enfin Herz bey, dans le catalogue du Musée Arabe du Caire signale, sans commentaires, une faïence de Ghaïby (n° 78), une autre d'el-Ghazal (n° 79). Ce sont les seuls ouvrages qui, à ma connaissance, ont effleuré cette question.

pas de critérium. Je n'ai pu, en effet, découvrir aucune date, ni relever, dans les auteurs contemporains, aucune mention de ce genre de fabrication. — J'ai suivi, dans mes descriptions, les numéros du livre des entrées de cette série. La fabrique de Ghdiby, dont les produits sont tout d'abord tombés entre mes mains, représentant, à elle seule, à peu près le quart de la collection, a naturellement pris la première place. J'ai groupé à sa suite les noms des autres artistes venus de Syrie et compatriotes de Ghaïby :

Le deuxième groupe est celui des artistes persans.

Le troisième comprend les potiers indigènes.

Le quatrième renferme les pièces de fabrication étrangère.

Les signatures illisibles et les marques simples ont été, tout en tenant autant que possible compte de leur numéro d'ordre, réparties dans les séries avec lesquelles j'ai cru pouvoir leur découvrir des liens de parenté, en attendant que de nouveaux renseignements viennent indiquer la place qu'elles devront occuper dans la classification définitive.

Malgré les influences, très diverses, dont j'ai pu relever la trace dans les noms des fabricants et dans la décoration des pièces, un fait me semble désormais acquis, et je le soulignerai au besoin, c'est que l'immense majorité de ces fragments sort des ateliers du Caire. J'ai relégué, tout à la fin du chapitre, l'infime minorité des échantillons certainement issus des fabriques étrangères, et pourtant munis d'une marque.

Ghaïby.

<Sf

La série des pièces qui portent cette marque forme, ainsi que je l'ai dit, environ le quart de la collection tout entière. Dans tous les musées qui possèdent des faïences signées de même provenance, c'est aussi le nom de Ghaïby que l'on retrouve le plus souvent.

Il est de toute évidence que la fabrique a été très importante et qu'elle a dû, pendant un nombre d'années assez considérable, subvenir aux besoins des habitants du Caire. Nous en trouverons la preuve au cours de cette étude. La pâte est blanche, grenue, assez fine, de médiocre épaisseur, il est rare d'y rencontrer des parties colorées par des oxydes métalliques, ce dont il est facile de se convaincre sur la cassure de nos échantillons, car aucune des pièces n'est arrivée intacte jusqu'à nous.

Presque toutes ces faïences siliceuses émaillées étaient de petite dimension et devaient être surtout employées, chez les gens riches, aux usages journaliers du ménage. Ce sont, en effet, des bols à fèves, des assiettes ou des plats dont les plus grands ne mesuraient guère plus de 0-20 à 025 de diamètre. Le galbe en est en général élégant. Quelques-uns des fonds de coupes ont un ombilic en relief et, dans un des cas, cette sorte de protubérance centrale est creuse et contient des grains durs qui grelottent comme ceux d'un hochet. Cette même disposition se retrouve dans une pièce signée Nakkach (pi. IX, fig. 80). — En général le centre de la pièce est aplati ou même en creux, mais il est toujours occupé par un motif central de décoration, autour duquel sont groupés des ornements accessoires. La rosace, plus ou moins compliquée, composée de dentelures en nombre variable, avec ou sans prolongements, entremêlés ou droits, est le motif central le plus constant. Elle existe trente fois sur les cinquante quatre pièces de la série. Les plus jolies rosaces rappellent l'art persan, les plus communes se réduisent à une simple tache munie de prolongements assez irréguliers, disposés comme une rose des vents, d'un dessin gauche et enfantin. Les ornements qui recouvraient le reste de la face intérieure ont rarement été conservés, soit que le fond seul subsistât au moment où la pièce fut trouvée, soit que les ouvriers se soient amusés à casser les parties qui dépassaient le fond pour le régulariser. Cette

pratique inepte semble commune à presque tous les marchands d'antiquités de bas étage, au moins en Egypte. J'ai lutté, autant que je l'ai pu, pour obtenir des fragments tels qu'ils sortaient de terre. Les rares documents à peu près intacts, que j'ai pu obtenir, m'ont permis de constater l'existence de feuillages analogues à ceux qui sont figurés fig. 80 (pi. ix). Une seule fois j'ai observé des dessins géométriques, traités très librement et occupant toute la surface intérieure de la pièce (pi. vi, fig. 6).

Quand la rosace fait défaut, elle est remplacée soit par des plantes qui rappellent les ornements chinois1 (pi. vi, fig. 14), soit par des animaux. Les dessins d'oiseaux fantastiques dominent. Celui qui est représenté (pi. vi, fig. 18 a), existe quatre fois, dans la série, avec des variantes légères dans les détails.2 Le plus souvent un poisson est placé dans le bec de l'oiseau. Dans la figure 2 a (pi. vi), la partie postérieure du corps et la queue de l'oiseau sont remplacés par un motif d'ornement, traité avec plus de fantaisie que de science du dessin. La chèvre a été trouvée une fois, sur un fragment en mauvais état. Les poissons, de diverses espèces, complètent la série des animaux dont la représentation a été observée. — Celui, qui est reproduit figure 23 (pi. vh), est l'une des rares pièces où l'on trouve une teinte verte. La palette de Ghaïby est, en effet, des plus restreintes et tous les effets sont obtenus, dans

1. Deux pièces de porcelaine chinoise, du Musée Guimet, portent une décoration identique. Elles n'avaient pas de numéro apparent, quand j'ai eu l'occasion de les voir, je ne puis les désigner plus exactement. Grâce à la figure que je donne, il sera facile de les retrouver. Leur forme semble très voisine de celles des faïences du Caire, autant qu'on peut en juger d'après les fragments incomplets de celle-ci. L'imitation n'est pas douteuse et, comme les pièces du Musée Gijimet paraissent devoir être attribuées au xiv" siècle, elles nous fournissent un premier indice sur l'époque vers laquelle les nôtres ont pu être fabriquées.

2. J'ai retrouvé ce dessin d'oiseau, au milieu de feuillages, dans une faïence murale à glaçure, fabriquée à Damas, et que j'ai acquise précisément à cause de cette ressemblance avec les fragments du Vieux Caire.

la décoration intérieure des pièces, par des teintes bleues sur émail blanc, avec quelques rares touches de noir.

La décoration extérieure est plus simple encore et se compose, en général, de lignes ou de feuillages linéaires partant de la base, et rayonnant vers le bord libre du vase. Tantôt le bleu fait ici encore tous les frais de la coloration, tantôt les traits noirs alternent avec les lignes bleues. Tous ces rayons sont réunis à la base par un trait circulaire, bleu ou noir, au-dessous duquel se trouve, le plus souvent, un autre trait circulaire parallèle.

L'émail qui lustre la faïence est en général très transparent, appliqué sur un engobe blanc, d'aspect crayeux.1 Il couvre tout l'intérieur de la pièce et sa paroi extérieure, sauf le pied autour duquel, pendant la cuisson, la matière vitrifiable est venue former des gouttes, entre lesquelles la pâte apparaît nue. Le fond est émaillé en blanc et signé sous émail.

Les craquelures que l'on observe à l'intérieur de certaines pièces me semblent être dues, le plus souvent, à l'action du temps, quelquefois aussi aux effets du feu, pour celles qui ont beaucoup servi, car dans les fragments mieux conservés on retrouve le lustre sans aucune altération et parfaitement uni.

La marque, bleue le plus souvent, quelquefois noire, présente un grand nombre de variantes. Tantôt le nom est écrit en entier, avec ou sans les points diacritiques qu'il comporte, tantôt le nombre et la disposition de ceux-ci varient de plusieurs manières. Tantôt enfin la première lettre Q- ) est seule écrite avec son point, ou avec

1. L'engobe étant employé dans le but de dissimuler la coloration de la terre, on est en droit de s'étonner qu'il en soit question, pour des faïences de pâte siliceuse très blanche. Il n'est cependant pas douteux que l'enduit existe, sur la plupart des pièces que je possède. C'est à lui que ces échantillons céramiques doivent leur poli, et la blancheur éclatante des fonds.

MÉMOIRES, t. iv. 7

une partie des points du nom entier, ceux-ci étant placés soit en ligne droite, soit en triangle. La première planche de ce mémoire donne, de cette signature, les dix-neuf variantes dont j'ai pu constater l'existence dans ma collection (fig. 1 à 35 b, pi. i).

Si, à tant de différences, nous joignons celles que l'on peut tirer des caractères même de l'écriture, nous en arrivons forcément à cette conclusion que les pièces ont été signées par un très grand nombre de personnes, chacune d'elles ayant, suivant toute vraisemblance, une façon particulière de signer son travail, pour pouvoir le reconnaître, tout en conservant la marque générale de la fabrique.

La série des marques représentées dans la première planche nous fournit des renseignements d'un autre ordre, et d'une importance infiniment plus grande, sur les origines et les destinées de cette fabrique. Le nom de Ghdïby veut dire l'absent. S'agit-il d'un pseudonyme ou d'un nom véritable? La première hypothèse est la plus probable, car dans l'une de nos faïences (pi. 1, 18b), ce nom de Ghdïby est accompagné du qualificatif el-Châmy (le Syrien). L'absent avait bien réellement quitté sa patrie pour venir se fixer en Egypte, et c'est sans doute pour cacher son vrai nom, tout en indiquant son origine étrangère, qu'il avait voulu se désigner de la sorte. Il venait de Damas qui, depuis plusieurs siècles, était un centre important de fabrication. On trouve mention de ces faïences de Damas dans les inventaires du XIVe et du XVe siècle «ung petit pot de terre de l'ouvrage de Damas blanc et bleu, etc. ...» (Inventaire du duc de Bourgogne, 1420). La fabrication dura à Damas jusqu'au XVIIe siècle.1 Il y a tout lieu de croire que, même avant son déclin, des artistes émigrèrent dans différents pays. C'est ainsi que Ghaïby vint se fixer en Egypte. Sa fabrique fut

Page 1