CHAPITRE IV
Faïences imitant le craquelé et le céladon chinois.
Dans les chapitres qui précèdent, j'ai parlé de l'influence des porcelaines, venues de Chine, sur la fabrication en pays musulman et notamment au Caire; nulle part elle ne s'est fait sentir d'une façon aussi nette qu'en ce qui touche à l'imitation du céladon. Dès le début de mes recherches j'ai pu m'en convaincre, car le hasard a mis entre mes mains des fragments de véritable céladon chinois et la copie qui en avait été exécutée en Egypte. Dans cet ordre de faits je citerai deux fonds de plat avec des poissons en relief. L'original et la copie, donnés au Musée du Louvre en 1892, doivent être actuellement exposés au Musée de Sèvres, où ils ont été transférés avec l'ensemble de mon envoi. — Tous ceux qui se sont adonnés à cette étude ont été frappés par des faits analogues et M. H. Wallis, dont j'ai déjà eu l'occasion de citer le travail, les a sommairement signalés en 1891, d'après ses propres recherches et aussi d'après les pièces qu'il a pu voir chez moi. A la fin de l'année dernière (12 octobre 1897), dans une conférence faite devant les membres de la société littéraire et philosophique de North Staffordshire, M. Solon a repris la question avec beaucoup de détails qui sont d'autant plus à leur place ici que mes propres
recherches viennent corroborer les vues de l'auteur, en ce qui concerne le céladon. «La porcelaine de Chine, dit-il, fut dès l'origine l'objet d'une vaste exportation ... En Egypte elle fit son apparition vers le xn" siècle. Un manuscrit arabe, traduit par l'abbé Renaudot, et souvent consulté par les historiens de la céramique, rapporte que, quand Saladin devint maître de l'Egypte en 1171, il se présenta devant Nour-Eddin avec quarante pièces de porcelaine verte et d'autres couleurs . . . Actuellement il n'est pas rare de trouver, dans les collines de décombres du Caire, mêlés à des fragments de poteries de toutes les époques, des morceaux de porcelaine céladon identiques aux échantillons si prisés par les collectionneurs chinois . . -»1 J'ajouterai que, jusqu'à ces dernières années, on pouvait en retrouver de plus ou moins intacts dans les vieilles familles indigènes. Les générations nouvelles ont moins de goût, en général, pour ces reliques et les délaissent, aussi deviennent-t-elles de plus en plus rares. — La grande solidité de ces pièces, et aussi le respect que l'on avait pour elles à cause des propriétés surnaturelles et anti vénéneuses2 qu'on leur supposait, expliquent assez bien leur conservation.
Comme ces porcelaines ont atteint, de tout temps, des prix très élevés, il devait venir à l'idée des céramistes égyptiens de chercher à les imiter, c'est ce qui eut lieu, en effet, de très bonne heure.
Les pièces qui existent actuellement, qu'elles soient de Chine ou d'ailleurs, sont appelées, au bazar du Caire, el-Ghourieh, du nom de l'importateur à Delhi, Chahab-ed-din-el-Ghouri, en 1186.3
1. Petite plaquette de M. Solon, publiée en anglais, sans nom d'auteur, intitulée : Poterie» du culte, le» Idole» tombée» (Vtse & IIn.i.. printers, Stoke). Communiquée par M. H. Wali.is, auquel j'adresse ici tous mes remerciements.
2. Les Dyak de Bornéo croient que les mauvais esprits n'approchent jamais de la maison qui contient un de ces vases consacrés. L'eau qu'on y verse devient un antidote et un remède contre une foule de maladies (Sown, op. cit.).