I. — INDÉPENDANCE LOBAIRE
Sans songer encore à admettre une indépendance des lobes du foie, les vieux cliniciens de Vichy avaient observé, au cours de leur pratique thermale, l'existence de congestions monolobaires isolées sans retentissement sur le reste du parenchyme hépatique.
Il y a plus de 30 ans, notre père le docteur de Lalaubie, alors à ses débuts dans cette station thermale, avait reçu d’un des vieux cliniciens de Vichy, le docteur Pupier, cette notion de congestion limitée à un seul lobe du foie et n'influant pas sur les autres lobes.
Cette constatation clinique de congestions monolobaires, maintes fois observées dans une station thermale où les affections hépatiques fournissent le plus grand contingent de malades, devait tout naturellement éveiller, chez un clinicien, l’idée d'une indépendance anatomique ou fonctionnelle des deux grands lobes du foie, droit et gauche.
Cette hypothèse d'indépendance lobaire a été émise par Glénard, en 1890, dans un travail sur l'exploration du foie des diabétiques; l’auteur, se plaçant au point de vue
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clinique, tirait cette conclusion d'indépendance lobaire
de ses observations de congestions monolobaires et de localisations pathogènes bien déterminées à tel ou tel lobe du foie selon le processus morbide initial.
Cinq ans après, en 189b, Glénard et Siraud cherchaïent à vérifier expérimentalement, au moyen d'injecuons aqueuses, cette donnée clinique.
Les expériences de Glénard et Siraud consistaient à injecter le foie én situ pour constater les modifications
apportées dans ses rapports avec les organes voisins et
observer si ces injections ne réaliseraient pas quelquesuns des types observés cliniquement. Dans la série d’expériences tentées et décrites, nous ne mentionnerons 1€1 que celles ayant trait à l’indépendance lobaire.
Dans l'expérience V, l'injection étant poussée dans la veine porte après ligature de la branche gauche de bifurcation, Glénard et Siraud constatèrent que le lobe gauche se distendait le premier etque ce n’étaitqu'aprèsluiquelelobe droit se distendait à son tour, mais de façon bien moin-
dre. La distension produite par l'injection ne s’étendait
pas en même temps à tout le foie, mais commençait par le lobe gauche pour gagner ensuite le lobe droit. Glénard et Siraud concluent de ce fait qu’il existe une « indépendance relative » entre les lobes.
Dans l'expérience VIIL, l’injection étant faite dans la branche droite de bifurcation porte, les expérimentateurs observèrent l'augmentation de volume et l’induration du lobe droit, avec légère turgescence du lobe carré, à partir de 8/0 grammes de liquide injecté, mais notèrent que le lobe gauche restait flasque et pendant.
Dans l'expérience X, Glénard et Siraud, après avoir poussé l'injection dans la branche gauche de bifurcation
porte, la droite étant liée, constatèrent l'augmentation de :
he
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volume du lobe gauche, du lobe de Spiegel, puis plus tard du lobe carré, mais pas du tout du lobe droit. Si avant de pousser l'injection Glénard et Siraud liaient les rameaux se rendant au lobe de Spiegel et au lobe carré, ils notaient l'augmentation de volume du lobe gauche et du lobe carré, mais pas du tout du lobe droit ni du lobe de Spiegel, ce qui leur a fait dire : « que le lobe carré peut à partir d’un certain moment, participer à la turgescence soit du lobe droit, soit du lobe gauche, sans pourtant servir de communication entre ces deux lobes. »
En 1896, Wertheimer et Lepage ont mis en évidence de façon indirecte, l’indépendance des territoires hépatiques au point de vue biliaire. Ces auteurs, voulant démontrer que les pigments biliaires dans les cas d’occlu- : sion du cholédoque sont nôn seulement résorbés par le système lymphatique, mais aussi par la voie sanguine, ont fait des expériences qui consistaient à faire résorber par un lobe du foie de la bile de bœuf dont le spectre est bien caractéristique et à rechercher si ce spectre ne se retrouvait pas dans la bile sécrétée par les autres lobes.
Ils avaient soin primitivement de faire une fistule au canal thoracique, pour faire écouler au dehors la Iymphe qui vient du foie, et d'isoler la branche du canal hépatique se rendant au lobe où ils faisaient résorber la bile de bœuf. Si, comme cela a toujours été le cas, on retrouve le spectre de la bile de bœuf dans la bile sécrétée par les autres lobes, il est nécessaire que la voie sanguine ail transporté cette bile de bœuf dans la circulation générale, à moins qu'il n'y ait communication d'un lobe à l'autre. Wertheimer et Lepage ont démontré l’inexistence de cette communication, en poussant dans une des branches du canal hépatique une solution de sulfo-indigoate de soude.
Sur 25 expériences, jamais le pigment bleu n’a été rencontré dans l’autre branche hépatique.
En 1901, Sérégé a repris les expériences de Glénard et Siraud et est arrivé aux mêmes conclusions ; nous résumons ici les expériences qu'il a tentées en vue de montrer l'indépendance lobaire.
Sérégé a lié sur un foie de chien {expérience IT) tous les orifices et a poussé l'injection dans la branche droite de bifurcation porte. Le lobe droit est devenu turgescent, le lobe gauche restant flasque. L’injection fût arrètée quand l’expérimentateur éprouva une résistance suffisante pour lüi faire redouter de léser le parenchyme hépatique.
Dans lexpérience IT, il s’agit d’un foie d'homme où tous les orifices sont hés et l'injection poussée dans la branche porte gauche. Après introduction de 750 grammes d'eau Sérégé a constaté la turgescence dulobe gauche, alors « qu'aucune parcelle de liquide » n’a pénétré à droite.
Pour rendre plus manifeste cette indépendance, Sérégé dans l'expérience IV, a injecté une solution de 600 grammes de bleu de méthylène dans la branche gauche de bifurcation porte du foie, d'un homme de quarante ans. Sur la face convexe du foie ila constaté la présence d’une ligne, s'étendant de l'incisure biliaire-à l'embouchure des veines sus-hépatiques, divisant le foie en deux portions de coloration différente. À la coupe la démarcation est encore plus nette et montre un lobe entièrement bleu et un autre ayant conservé sa coloration normale : « Les deux lobes, dit Sérégé, semblent être enchevêtrés comme les pièces d’un jeu de patience. »
Sérégé a observé la même indépendance au point de vue biliaire et sus-hépatique. Dans l'expérience V, il a in-
Jecté 00 grammes de bleu de méthylène dans la branche
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du canal hépatique qui sé rend au lobe gauche. Le lobe gauche s’est distendu lentement ainsi que le lobe carré, mais les lobes droits et de Spiegel sont restés flasques Dans lexpérience VI, la solution de bleu a été poussée dans la branche sus-hépatique issue du lobe droit, après ligature de tous les autres orifices. Les lobes droit et de pres se sont gonflés, alors que les lobes gauche ‘a carré sont restés flasques et pendants.
L'année suivante, en 1902, Sérégé, comme complément de ces preuves d’ordre anatomique, a cherché à les étayer de preuves d'ordre physiologique. Dans le laboratoire du professeur Jolyet, de Bordeaux, il a étudié la fonction uréopoiétique chez le chien dans les différents lobes, aux diverses phases de la digestion, et Pélimiration de l’urée chez l’homme pendant les mêmes périodes de digestion, cherchant s’il n’y avait pas de rapports entre ces deux fonctions d'élaboration et d’excrétion. De son travail, il résulte que, sile taux d’urée est équivalent dans chaque lobe avant la digestion, il se produit au cours de celle-ci de nombreuses variations. Deux heures après le repas le foie gauche, qui pour Sérégé esten rapport avec la digestion gastrique, contient plus d’urée que le foie droit. Quatre heures après le repas, le foie droit, qui esten rapport avec la digestion intestinale et la sécrétion pancréatique, atteint le taux d’urée du foie gauche, ou même le dépasse. Six heures après le repas, le foie gauche conserve à peu près le même taux qu'il possédait deux heures après la digestion, alors que le foie droit atteint son taux maximum. Enfin huit heures après le repas, la teneur en urée de chaque lobe redevient à peu près ce qu'elle était avant le repas : c'est-à-dire égale dans les deux lobes. 3
Voici les chiffres que Sérégé a obtenus pour 100 gram-
mes de foie, les chiens ayant été soumis à un jeûne préalable de quarante-huit heures et le repas d’épreuve consistant en 250 grammes de viande cuite dégraissée :
Teneur en urte | Lobe gauche Lobe droit À jeun. PERRET 48 mm. 48 mm.
2 heures après le repas . . 65 — 20 À — — Era 64 — 10 — 6 AT — AT 68 — 84 — 8 — — LORS 50 — 50 —
Pour l’excrétion de l’urée, Sérégé a constaté que cette élimination par. la fonction rénale comparée à la teneur en urée de chaque lobe du foie durant les diverses périodes de la digestion indiquait : « un parallélisme absolu » entre les deux fonctions. Après avoir indiqué les conditions expérimentales, comme réglage de l'équilibre azoté,ingestion de matières azotéés;, et quantité de liquide ingéré, qui ont présidé à ses recherches, Sérégé dresse le tableau ci-joint de l’excrétion de l’urée, montrant que cette élimination commence une heure après le repas, croît d’abord lentement jusqu’à la troisième heure, puis brusquement atteind son taux maximum entre la cinquième et la sixième heure pour décroître ensuite dans les heures qui suivent, et se rapprocher du taux initial; voici les chiffres que nous relevons :
Urée avant le repas, 1,32.
Urée après le repas :
Heures: 1 ? 3 4 5 6 7 8 15207. 1,692 1,81089 1100028009 2715021057
En 1903, un auteur italien, le docteur Jovane, a fait des recherches sur la teneur en glycogène des différents lobes du foie, chez les lapins jeunes et adultes. [1 a fait des expériences sur une série de douze lapins, six jeunes
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et six adultes, de même poids et même pelage, ayant été soumis à la même alimentation et tués après deux heures de digestion. Il a extrait le glycogène du foie par le procédé de Bruke, modifié par Külz, et a constaté que le glycogène varie en quantité dans les deux lobes, prédominant tantôt à droite, tantôt à gauche. 1] fait dépendre cette différente activité de la fonction glycogénique dans les deux principaux lobes du foie, de l'origine différente des courants sanguins qui alimentent l'organe, et confirme ainsi la théorie de Sérégé.
En 1904, le docteur Gnudi a publié dans le Bulletin des sciences médicales de Bologne le résultat de ses recherches sur l’indépendance des lobes du foie, qui lui permettent d'affirmer, dit-il : « l’absolue indépendance portale intra-hépatique, entre les deux lobes principaux du foie de l’homme. » Cette indépendance a été mise en lumière par la distribution différente dans les divers lobes du foie, selon les racines portales injectées, soit de matières colorées, soit de germes pathogènes. Gnudi à également constaté, chez le chien et l’agneau, des différences de température, d'azote et de glycogène, dans les deux lobes principaux du foie, en rapport avec le moment de l'alimentation et la qualité des aliments ingérés.
Le docteur Pincherle, la même année, a étudié la fonction glycogénique chez le rat blanc et le chien. Dans une première série de quatorze expériences, il a pris des rats blanes, soumis à un jeûne préalable de soixante-douze heures, et leur a fait absorber par la voie rectale ou buccale une certaine quantité de glucose, puis a tué ces animaux à des intervalles réguliers. Il a recherché le glycogène par deux procédés : l'examen microscopique et la réaction colorimétrique des extraits aqueux des foies tri-
turés. L'examen microscopique des coupes des animaux sacrifiés, une heure après l'administration du glucose, a toujours été négatif ; par contre, la réaction colorimétrique a montré des traces de glycogène, qui étaient d'autant . plus nombreuses qu'on s’éloignait davantage du moment de l’absorption du glucose. Le glycogène n’a été trouvé constamment et seulement que dans deux lobes du foie. Pincherlea tentéles mêmes expériences surle chien, en les soumettant à un jeûne préalable de six jours, en leur faisant ingérer une solution de 00 centimètres cubes de glucose à 40 p.100 et en les mettant à mort une heure après. Dans une première expérience, l'animal avait perdu 30 p. 100 de son poids, et à l'examen colorimétrique, le glycogène n'a été retrouvé que dans le foie gauche. Dans une deuxième expérience, l'animal n’avait perdu que 10 p.100
de son poids, et le glycogène a été mis en évidence dans
tout le foie.
Sérégé, la même année, a repris l'étude de cette fonction glycogénique chez le chien, montrant. que la teneur en glycogène de chaque lobe du foie varie avee les phases de la digestion. A l’état de jeûne, la teneur en glycogène du foie gauche est supérieure à celle du foie droit ; deux heures et demie après le repas, le glycogène est encore en quantité plus grande à gauche qu'à droite: six heures et huit heures après le repas, le foie droit au contraire a un taux de glycogène plus élevé que le foie gauche; enfin douze heures après le repas, le foie gauche reprend un taux de glycogène plus élevé. Voici les chiffres
que Sérégé indique pour l'expérience n° 1 :
ÿ (Sa
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