OBSERVATION IX
Mlle F. entre une première fois. à l'asile Saint-Robert, le 17 janvier 1919; elle est âgée de 22 ans.
Sa. grand mère, atteinte de.démence sénile, est internée depuis deux mois.
Il y a cinq ans, après une opération pour kyste de l'ovaire, elle a dû être placée dans une maison de santé privée.
Les troubles mentaux actuels sont consécutifs à une grippe assez sévère qui l'a tenue vingt jours au lit et à la diète.
À son arrivée, se-montre très excitée. Elle parle beaucoup, crie, chante, rit souvent, se lève, va et vient, est très turbulente et ne dort pas. Cet état d’excitation dure près de six mois.
Les premiers temps, elle fait des difficultés pour s'alimenter, et plusieurs fois, nous avons dû avoir recours à la sonde œsophagienne.
Ses propos sont incôhérents et ses actes désordonnés. Elle correspond avec Dieu et Fa Sainte Vierge. |
Est hallucinée de l’ouïie : « J'entends gémir mon père, il ne faut pas le sacrifier », et de l’odorat : « Je sens le chloroforme,
ici, et je sais qu'on veut m'endormir. » — « Pourquoi lancet-on des parfums que je n'aime pas ? »
Manifeste quelques préoccupations sexuelles : « J'ai fait
beaucoup de choses, tout et rien, mais je n'ai jamais couché avec un mari. » *
Refuse dé laisser voir ses jambes, sous prétexte que la pudeur le défend.
Au mois de mai, elle est toujours bien confuse dans ses idées, elle rit aux éclats sans motif, urine .parfois sous elle:
En juin, juillet, août, pas de modification, elle parle seule,
- né s'inquiète nullement de sa situation, paraît toujours halluginée.
En septembre, elle se calme légèrement.
Jusqu'à présent, nous n'obtenions d'elle, en réponse à nos questions, la plupart du temps, que des mots chuchotés et incompréhensibles; le 7 ‘septembre, elle nous dit qu'eile va mieux et qu'elle voudrait voir.sa mère.
Depuis, son état va en s’améliorant tous les jours; elle parle à ses compagnes, demande à s'occuper, conserve cependant encore des propos enfantins et puérils.
Au mois de décembre, elle est bien mieux; elle ne manifeste, plus que certaines idées A St et reste un peu apathique. - : FE
Elle sort, sur la demande de sa famille, le 11 décembre 1919.
Elle est réintégrée le 24 janvier de l’année suivante.
Elle est très amaigrie depuis son départ; elle est triste, déprimée, pleure et gémit. Elle exprime des idées délirantes : de persécution : « Une femme lui a donné une drogue qui l'a empoisonnée » ; de négation : elle n’a plus de cœur, plus d’estomac, plus d’intestin, plus d’organe; d'immortalité : « Comment vais-je pouvoir mourir, puisque mon corps est vide ? »
N'a pas eu ses règles depuis trois mois. C’est pour les faire revenir qu'elle a suivi les conseils de cette voisine qui lui a donné un remède.
Ce fait est le pivot de son délire. Ce remède l'a empoisonnée, lui a-détruit tous les viscères, si bien qu’elle ne peut plus manger. Nous l'avons alimentée à la sonde; elle n'a plus de corps, elle se demande: comment elle peut vivre ainsi et se lamente <ontinuellement.
Pendant près d'un mois, elle reste alitée, elle pleure souvent et se repend d'avoir pris cette funeste drogue : « Je suis bien malheureuse; pourquoi ai-je écouté cette femme? je suis <ondamnée à souffrir toujours, je voudrais bien mourir, mais je ne puis pas.…, etc. »
Ses paroles sont lentes, le ton émotif est triste, la physionomie est mélancolique.
Tous les jours, à la visite, ce sont les mêmes plaintes, les mêmes gémissements.
Quelques jours après qu'elle a été levée, elle a demandé du
+ ne Er —
Stravail; elle s'occupe assez bien à la couture, parle très peu aux “autres et recherche la solitude.
Elle fuit notre approche, et quand elle nous voit arriver au pavillon, elle court se cacher.
Elle n’a pas grand soin de sa toilette, qu'elle néglige beau- “OuP. :
Lorsque nous l'interrogeons, elle répète invariablement la même chose : « On m'a empoisonnée, je n'ai plus d'organes, je le sens bien. » Mais elle débite ses phrases sans s'arrêter de coudre, et plusieurs fois elle a esquissé un sourire, tout en nous narrant ses malheurs.
Elle paraît bien moins s'intéresser à son délire, qui devient -de plus en plus impersonnel, stéréotypé.
Comme nous lui demandons un jour d'écrire à sa mère, elle s'y refuse, parce que, dit-elle : « Mon père m'a fait interner, -dites-lui que je ne sais pas écrire. »
Elle s'alimente très bien, a grossi beaucoup; sa santé est florissante, mais ses règles ne sont pas encore réapparues depuis novembre 1919. -
Elle reste dans cet état sans grand changement, si ce n'est -qu'elle devient plus apathique jusqu'en décembre 1920, date à laquelle elle sort de nouveau, sur les demandes réitérées de -sa famille.
Discussion
Quelle étiquette mettre sur cet état ?
Psychose maniaque dépressive ?
Délire mélancolique post-confusionnel ?
sou Démence paranoïde ?
Un élément pour la justification du diagnostic de psy- “chose maniaque dépressive nous est bien fourni par l'alternance de deux états: l’un d’excitation, l’autre de dépression, états qui correspondent aux deux internements successifs; mais, nous dit Masselon (Encéphale, février 1913), « dans la psychose maniaque dépressive
ip
il y a, outre de brusques sautes d'humeur, une sorte de concordance entre l’état affectif, les réactions et le contenu du délire ».
Rien de tout cela chez notre malade qui manifeste, au contraire, du négativisme, de l'indifférence, de la stéréotypie et des rires explosifs. ”
. Ces petits signes nous font penser à la démence dont ils annoncent la venue, et, à eux seuls, peuvent écarter la psychose maniaque dépressive pure.
Notons que la démence paranoïde peut très bien être: . associée avec cette affection; notre observation, trop courte, ne nous fournit malheureusement pas assez de: symptômes pour affirmer, chez Mile F..., une telle association.
Si nous examinons le délire de notre malade, nous serons tenté de porter le diagnostic de délire mélancolique chronique. Nous trouvons, en effet, un syndrome de Cotard presque au complei; mais la nature des idées délirantes, les réactions nulles qu’elles engendrent, le masque mélancolique absent, les sautes d'humeur et l'apparition assez rapide de petits signes d’alarme de. la démence rendent plus logique le diagnostic de démence paranoïde à forme atypique que nous avons. formulé pour l’état de Mlle F...