‹ Contribution à l'étude de la Forme paranoïde de la Démence précoceChapitre 31 sur 36 · LT: ER · texte numérisé non relu

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éléments de son rapport médical-légal concluant à l'internement.

La famille de F.. n’est pas exempte de tares et ses membres passent pour être d'une intelligence en général médiocre. Le père (la victime), était, au dire des siens, un homme âpre au gain, dur pour lui-même et les autres; il battait, dit-on, sa femme; c'était un travailleur acharné, non alcoolique, avare.

La femme KF.… est vivante.

La famille a compté onze enfants, dont sept sont vivants. Un des fils était sombre, taciturne, et s'est pendu à l’âge de 33 ans; deux autres fils sont morts, l'un à huit ans, l'autre à vingtsix ans, de maladie qui n’est pas nettement déterminée.

Une fille est divorcée.

Un: fils est atteint de goître.

Le fils aîné, prénommé P.…. a été tué au front en 1918; ïl “s'était marié contre le gré de son père.

C'est autour de sa mort que s’ést organisé le délire de l’inculpé, délire qui, comme on le verra plus loin, a déclanché le meurtre.

Les antécédents personnels se réduisent à peu de chose. L’enfance et l'adolescence auraient été normales; pas de maladie grave; scolarité régulière, bonne instruction primaire. Après l'école, F... s'occupe à la ferme paternelle ou travaille chez d2s cultivateurs voisins comme ouvrier agricole.

. Il est incorporé le 8 avril 1915 au 14° chasseurs à cheval à Dôle; en décembre 1916, il est désigné pour l'Armée d'Orient et part, avec le 35° Régiment d'Infanterie, à Salonique, où il fait vingt mois de campagne; il y contracte le paludisme et la dysenterie. Il est évacué en août 1918 et rentre en permission Chez lui, où des accès de fièvre nécessitent une hospitalisation pas- -Sagère à l'hôpital de la Tronche, à Grenoble. En novembre de la même année, il fait à l'hôpital, un nouveau séjour de trois semaines pour grippe. Il est démobilisé en ‘septembre 1919. 11 souffre encore de quelques accès paludéens légers, qui vont en s'atténuant de plus en plus. Il reprend ses occupations à la maison paternelle où il donne lieu, de la part des siens, à certaines remarques concernant son humeur, son caractère, ses inquiétudes, ses propos; il paraissait hanté par l’idée du meur- 4re de son frère; toutefois, la famille n'accordait à ces diverses

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modifications de son caractère qu’une minime ;mportance,. quand survint l: rapide et terrible drame.

Examen

Au physique, on ne relève pas de stigmatc dégénératif ap-. préciable; c'est un jeune homme bien dévelopné, bien musclé, assez vigoureux, sans trouble actuel de la santé générale. La figure est maigre, osseuse ; les pommettes sont saillantes et rouges; le nez est aminci; le regard vif, brillant, illuminé, exprime la méfiance, l'inquiétude et un certain degré d’orgueil.

F... se montre parfaitement orienté et lucide; il possède une bonne mémoire et répond correctement à toutes les questions. Lors du premier examen, ses réponses sont précises, catégoriques, impliquant une conviction profonde, une certitude absolue ; plus tard, apparaissent des doutes, des réticences, de Ia . méfiance, de l'incertitude, qui rendent l'observation et l’interrogatoire pénibles et ardus. Le thème délirant exprimé par- F.. se résume dans les déclarations faites par lui à la gendarmerie. De nombreuses questions se posent aussitôt, quand et: comment est survenue chez F... sa conviction délirante? Quelle est la nature exacte de son délire? A quelle forme d’aliénation mentale correspond-il ? Pour résoudre ces divers points, on ne peut mieux faire d’abord que reproduire la relation que l'in culpé s’est décidé à écrire, sur les instances réitérées de l’ex-perf.

« Je fus incorporé le 8 avril 1915; quelque temps avant mon: départ, au cours. d'une discussion, mon père me promit qu'il ferait rejoindre, au régiment où je-serais incorporé, une note; ce qu'il fit. Quelques jours après la Toussaint 1916, mon frère étant venu en permission, je demandai quarante-huit heures pour le voir; cette permission me fut refusée, sous le faux prétexte que je n'aimais pas mon frère. Au mois de janvier 1917, j'étais affecté au 371° Régiment d'Infanterie, cantonné à ce moment à Monastir, où j'appris (vers mars), par je ne me. souviens qui, que P... avait de très mauvaises intentions vis-àvis de mon frère et qu’il guettait le moment propice pour seservir de son arme, On me déclara ensuite que mon père, mé-….

content du mariage de mon frère Paul, encourageait P. Je fis part à mon frère de cette nouvelle et chaque fois qu'elle m'était répétée; mais il ne me répondit jamais sur ce sujet. Au mois d'aout 1918, j'obtins une permission et j'arrivai à Marseille le 23 août, où un accès de paludisme, pris en cours de route, nécessita quelques jours de repos à l'infirmerie. Quelques jours après, à l'infirmerie, on me fit appeler et je vis devant moi la même personne qui était venue me voir à Dôle, mais que je ne reconnaissais pas (ultérieurement, l’inculpé dira que c'était le père P.., (note de l'expert) et me tint ce langage : « Eh bien, « tu sais, tu ferais bien de te procurer un revolver et de re- « joindre P.., car il en-veut à ton frère et tu peux être sûr « qu'il lui fera son affaire. » Il m'indiquait le lieu où il se trouvait. Je ne savais que faire; puis, à la suite de cet accès, me trouvant trop faible pour faire ce voyage, j'y abandonnai... En arrivant dans ma famille, j'appris donc à mes parents ce qu'il m'avait été dit à Marseille. Mon père ne me répondit pas, mais ma mère me dit qu'elle l'avait entendu dire aussi. J'étais donc décidé à rejoindre P..., mais ma mère me retint.… Au mois . de septembre, alors que j'allais voir mes parents, je reconnus alors sur la route, allant du côté de P.., celui qui était venu me voir à Marseille; il me fit monter dans sa voiture et me déclara que mon frère avait bien été tué par P.…. et que mon père l'avait encouragé. Quelque temps après, au mois d'octobre, revenant du village de St-M.., entre ce village et P.….., je vis sortir d'une embuscade au bord de la route P.. et son: frère; venant contre moi et proférant des menaces, il me dit : « Tu m'en voudras, tu me dénonceras ! » Faisant l’ignorant, je répondis : « Non ! pourquoi ? — Et bien, viens payer un ver- « Te », qu'il me dit. Nous retournâmes au village où l'on me rassura que c'était bien P.. et le: père P.. qui étaient venus à Marseille. et ce même jour, l’on me dit qu'ils avaient choisi le temps où je venais de Marseille pour faire croire à ma culpabilité ou à ma complicité. Au village, nous rentrâmes au café; mon père s'y trouvait seul; en le voyant boire, P... me dit

« Regarde donc l'héritage de Paul s’il descend bien. ».… Quelques jours après, en passant à la B.., un inconnu, me montrant P.. à quelques pas, me dit : « Vois-tu celui qui a tué . « ton frère. » Je les mis en présence tous deux, mais P. ne voulait rien dire devant cette personne; il m'invita à rejoindre

P... en sa compagnie. Tout d'abord, il me dit que c'était mensonge, puis, plus loin, il se remit à me dire que mon frère avait bien été tué par lui; mais, de tout ceci, je voyais qu'il me poussait à le frapper et qu'il voulait me faire un mauvais coup. Jusqu'au mois de juillet, je n'appris rien que je puisse signaler. Quelquefois on me parlait de mon frère, mais on ne m'apprenait rien. Au mois de juillet 1919, je me trouvais en permission et, le 14, je vins à Grenoble pour la fête où, le soir, je trouvai P... en compagnie de deux de ses camarades, et me priait d'aller boire un verre. en cours de route, j'entendis une voix qui, derrière moi criait : « Alors, c’est toi l'artilleur qui « tire ainsi sur les fantassins ! »; il ne répondit pas. Dans le café, un de ses camarades lui dit en me montrant : « C’est ton « frère, celui-ci ? »; il fit un signe affirmatif; je demandai à ses compagnons des renseignements, mais je n'en obtins aucun.… Je restai à boire avec lui assez tard. En cours de route, ze‘ournant à noire demeure, il me déclara nettement qu'il avait - tué mon frère d'un coup de mousqueton et me dit : « Tu sais, « si je l'ai fait, c'est ton père qui m'a encouragé, ainsi que « P... » P.. et mon père, je les ai pris tous deux en conversation à mi-voix, et mon père lui disait de ne rien me révéler. Enfin, P.… m'a encore répété cette année au mois de mars

« Oui, c’est bien moi qui ai tué ton frère, et maintenant, je « ne te crains pas. » Enfin, au cours d’une conversation, je compris que mon père profitait aussi de ces quelques jours (mis par moi) pour venir de Marseille pour faire croire à ma culpabilité. Quoi que ce soit qu'il soit arrivé à mon frère, je suis certain que c’est de la main de P.. P.. avec l'assentiment de inon père. »

Ce récit est déjà très significatif et met en évidence des conceptions erronées, basées non sur de véritables hallucinations mais sur des illusions et des interprétations et qui se sont progressivement réunies en un système parfaitement défini et en apparence nettement limité.

Mais il y a plus; au fur et à mesure que se prolongeaiti la détention, le travail mental, facilité par l'isolement et le” désœuvrement, continuait, alimenté par des souvenirs et les interprétations concernant les conversations échangées avec sa famille au cours des visites à la maison d'arrêt; la trame du délire devenait de plus en plus compliquée; actuellement

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