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CHAPITRE II

Le Paludisme dans la plaine d’'Aleria

Le Paludisme n’est pas rare en Corse (1). Il se rencontre principalement sur le littoral est, à partir de Bastia jusqu’à Porto-Vecchio et Bonifacio. Quelques foyers existent aussi à l’ouest dans le voisinage d’Ajaccio, Calvi, Saint-Florent, dans des localités centrales comme Ponte Leccio, dans les différents points de la vallée du Golo et en général « dans la plupart des Zuminali, là où les rivières n’ayant plus une pente suffisante produisent des stagnations d’eau propices à la ponte et à la reproduction des moustiques » (D' Barresrr, Questionnaire sur le Paludisme, à l’usage des écoles primaires de la Corse. 1904).

Sur Ja côte orientale, la plaine d’Aleria jouit d’une réputation d’insalubrité notoire. Affectant la forme d’un croissant, elle est dominée à l’ouest par la chaîne centrale de l’île, dont les pentes abruptes font passer sans transition d’une zône maritime et chaude à un climat sec et tempéré. On peut la faire finir au sud vers Ghisonnaccia, au nord vers l’embou-

(1) Ne voulant pas faire une étude d'ensemble sur le Paludisme corse, je me borne à décrire l’endémie, telle que je l'ai vue à Aleria, à la fin de 1904.— Sur le Paludisme corse, lire, en particulier ;

Laveran : Prophylaxie du Paludisme. 1903 (collection Léauté).Communications à l’Académie de Médecine, 24 déc. 1901, 7 octobre 1902, 26 mai 4905.

D' F.Barresri : Ass. Fr. pour l’'Avancement des Sciences-Congrès d’Ajaccio. 1901. — Anopheles et Paludisme. Bastia, 1903. — Comptes-rendus de la Ligue Corse contre le Paludisme. Bastia, 1902-1903-1904.

Dr Prrri Ferranpi: Thèse Paris, 1901,

D' FerranDi : Ass. Fr, pour l’Avancement des Sciences. Congrès d’Ajaccio,

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chure de la Bravone. Elle a une vingtaine de kilomètres de long, six à huit dans sa plus grande largeur. Arrosée par le

Tavignone et son affluent le Tagnone, elle est bordée du

côté de la mer par une série de vastes étangs, plus ou moins profonds, qu’un étroit chenal fait ou non communiquer avec Ja Méditerranée : étangs de Terranzana, de Diane, del Sale, de Siglivne, d’Urbino, de Ghisonnaccia. Dans la plaine même, le long du Tagnone, on rencontre quelques marécages, aux eaux croupissantes et sans écoulement : marais de Bataglia, de Mucchio Bianco, de Teppe-Rosse. Les habitations sont disséminées, groupées en tout petits hameaux, de communication souvent difficile les uns avec les autres.

La population s’adonne aux travaux des champs, à la culture de la vigne. Le terrain, très fertile, est capable de rapporter beaucoup, bien que, en général, les procédés de culture soient assez rudimentaires. L’homme, dans cette belle région, devrait donc être heureux. Mais pendant la saison chaude il doit payer tribut aux fièvres; juillet, août, septembre sont les mois insalubres où sévit la malaria. Ce sont aussi les mois à moustiques : alors abondent Culex et Anopheles : ils s'élèvent des étangs côtiers, des eaux stagnantes de la plaine (1), rendant les nuits pénibles par leurs piqûres et propageant autour d’eux le paludisme.

Contre le mal, comment lulte-t-on, comment se protége-ton? L’insalubrité de la région provenant surtout de la présence des étangs côtiers, l’Etat en a entrepris le desséchement : œuvre longue et coûteuse, qui n'avance que bien lentement ; à l'heure actuelle, les Ponts et Chaussées ont pourtant réussi à faire disparaître presque totalement le plus insalubre d’entre eux, l'étang del Sale. D’autre part, la mise en

- (4) Qui es-tu? demande l-homme à la fièvre, dans une sorte de chanson dialoguée que l'on dit à Aleria. — Je suis la Fièvre d’Aleria et je viens du Tagnone.

TANRET 1

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valeur de terrains autrefois abandonnés, et actuellement cultivés par les habitants, a contribué à faire diminuer quelque peu une maladie qui, au dire de tous, était, il y a peu d’années encore, plus fréquente qu'aujourd'hui. (Le marais de Teppe Rosse a ainsi été asséché en 1904.) |

Groupant autour de lui quelques Corses de bonne volonté, le Dr F. Barresri a fondé à Bastia la Ligue Corse contre le Paludisme (23 mars 1902): ligue dont la jeune activité a déjà fait beaucoup pour la prophylaxie de la maladie, qui seule a pu secouer de leur torpeur les Corses et les pouvoirs publics, et dont on ne saurait trop louer la science et le dévouement du distingué promoteur.Ainsi le D' Barresri a faitadopter par la compagnie des chemins de fer départementaux la protection des gares, haltes, maisons d'employés, au moyen de panneaux de toile métallique appliqués à toutes les ouvertures des pièces habitées. La même compagnie distribue gratuitement et abondamment de la quinine à son personnel, lui en recommandant de plus l’emploi préventif: des wagonsciternes amènent l’eau de Corte aux stations insalubres. Le domaine national de Casabianda a de même protégé ses bâtiments et les habitations de ses ouvriers agricoles (1902) : il avait, deux ans avant, fait venir à grands frais l’eau pure de la montagne, et l’ensemble de ces deux mesures a fait diminuer dans des proportions considérables la morbidité palustre qui, avant 1900, y était effrayante. Un grand propriétaire de la plaine, le regretté D' Micmon, distribuait préventivement de la quinine à ses ouvriers et les sauvegardait ainsi pendant la saison des moissons et des vendanges : son successeur à suivi cet exemple.

Malheureusement, il faut bien le reconnaître, la plus grande partie de la population rurale se montre d’une belle insouciance devant les progrès de la médecine et de l'hygiène. L'heure n’a pas encore sonné où chacun se protégeant soi-

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même protégera, par le fait même, la communauté. M. Bar- TESTI, Comprenant que c’est en s'adressant aux générations nouvelles qu’on parviendra peut-être à secouer la routine, fait depuis la rentrée scolaire de 1904 distribuer dans les écoles une sorte de petit catéchisme antimalarique et il est probable que, dans quelques années, la population, voyant enfin d’où vient le mal, saura lutter contre lui.

Sur les conseils du Dr Barresni, je suis allé m’installer à Aleria même, du 24 septembre au 30 octobre. On me permettra de parler ici plus spécialement de ce petit pays et de ses environs immédiats.

Le petit bourg d’Aleria — Le Fort, comme on l’appelle couramment — occupe une minime partie du vaste emplacement que couvrait autrefois la ville d’Aleria, la métropole de la Corse sous les Romains. Situé sur une colline haute de 40 mètres, il domine une grande partie de la plaine à laquelle il a donné son nom. Cette position élevée le fait bénéficier de conditions climatériques particulières: balayé par la brise, il offre, pendant la saison chaude, un habitat relativement peu favorable aux moustiques, qui, on le sait, recherchent de préférence les endroits bas et abrités du vent. Dans son voisinage immédiat il n’y a pas d’eau stagnante, pas d'arbres ou de broussailles où ces culicides puissent pondre, éclore et s’abriter. Quelques habitants vont à 1500 mètres de là s’approvisionner d’eau pure au domaine de Casabianda, et attribuent à cette précaution leur bon état sanitaire. L'usage des moustiquaires, pendant la saison chaude, y est assez répandu. Enfin la population, pendant les mois les plus insalubres, abandonne le pays et va à la montagne: c’est l’émigration, la mesure de prophylaxie la meilleure et la plus sûre contre l'infection palustre. Le pays, qui pendant la saison froide comprend 450 à 200 habitants, n’en compte

plus guère qu’une quarantaine pendant août et septembre, la rentrée ne commençant guère que dans les premiers jours d'octobre. Du 1% juin au 1% novembre, instituteur, curé, receveuse des postes ont quitté Aleria : le bureau de poste est fermé pendent cinq mois, et des deux facteurs chacun ne reste que quinze jours dans la commune, l’autre remontant, pendant ce temps, à Bastia. La brigade de gendarmerie, durant deux à trois mois, va aussi dans la montagne, à Tallone, ne descendant dans la plaine que pour les besoins du service. De l’ensemble de ces conditions climatériques et sociales, il résulte que le paludisme n’est pas aussi fréquent au Fort même d’Aleria qu’on serait tenté de le croire lorsque, dans le reste de la Corse, on entend parler de la région.

Bien différente, au contraire, est la situation sanitaire de Cateraggio, hameau de 200 habitants environ situé à 1500 mètres au nord d’Aleria, et où j’ai recueilli les observations que j'ai relatées plus loin. Cateraggio est bâti sur la rive gauche du Tavignano, sur le bord même de la rivière. La population y est pauvre, se nourrissant mal, se logeant plus mal encore. Pendant l'été les moustiques sont légion: l’usage des moustiquaires est très peu répandu (il n’y en a certainement pas une dizaine en tout dans le hameau): nombreuses sont les fenêtres où manquent des carreaux — on est pauvre et le vitrier ne passe qu’une fois l’an — et par là Culex et Anopheles circulent librement. L’eau que l’on boit est celle que l’on puise à même au Tavignano, dans laquelle on lave le linge et on fait boire les bestiaux: on ne la filtre pas, on ne la fait pas bouillir, on ne la laisse même pas déposer quand elle est trouble. Aussi les gastro-entérites, les emharras gastriques fébriles sont-ils fréquents: jen ai vu qui m'ont fait craindre au début la fièvre typhoïde; cette dernière maladie a du reste fait à plusieurs reprises des ravages à Cateraggio,

a: En dinde

Ajoutons que la population émigre peu: trop nécessiteuse, elle n’a pas dans la montagne de terres qu’elle aille surveiller et cultiver pendant l'été: les « émigrants »fqui sont la majorité à Aleria, sont ici la minorité, On voit facilement que dans ce pauvre pays le paludisme trouve un terrain admirablement préparé pour son éclosion, La plupart des habitants ont eu les fièvres à de fréquentes reprises : ils les auront pendant de longes années encore.

Dans les petits hameaux voisins — Calviani, Rottani, San Giuliano — on rencontre aussi les fièvres. Elles sont devenues très rares, on l’a vu, au domaine de Casabianda.

Les moustiques de la région appartiennent, en grande majorité, au genre Anopheles. C’est ainsi que, dans les derniers jours d'octobre, l’examen d’un lot de huit insectes recueillis en quelques minutes dans une écurie d’Aleria me montrait huit Anopbheles ; un autre lot de 10 moustiques récoltés à la même époque sur les vitres de ma chambre, au coucher du soleil, comprenait 8 Anopheles contre 2 Culex (1).Jen’aijamais rencontré d'autre espèce que l’Anopheles maculipennis.

Les formes d’invasion du paludisme éclatent surtout de juillet à octobre. Il est à remarquer que souvent on le voit apparaître chez des individus qui ont quitté la plaine et sont à la montagne depuis quelques jours. Arrivant dans un climat d'altitude, ayant à leur disposition de l’eau fraîche en abondance, ils se refroidissent facilement, font des imprudences hygiéniques, et voient brusquement éclore chez eux une infection dont ils portaient le germe latent depuis quelque temps déjà peut-être.

Comme toujours, les enfants fournissent une grande morbidité palustre. Les deux seuls cas de paludisme récent que

(1) Sur ces 46 Anopbheles il n’y avait pas un seul mâle. On sait que la femelle, seule, se nourrit de sang: c’est donc elle qu’on devra surlout (rouver dans les habitations,

j'aie vus au fort d’Aleria ont été observés chez deux enfants âgés de moins de 4 ans; à Casabianda, deux cas aussi chez un enfant de 18*mois, chez une fillette de 3 ans 1/2 (je n’ai pas, au domaine, rencontré un seul cas chez l'adulte) : à Cateraggio, quatre cas récents chez des enfants âgés de 9 mois à 6 ans : un cas à La gare d’Aleria chez un bébé de huit mois : un autre à San Giuliano sur un garçon de 12 ans. Tous réagissent violemment : la rate atteint vite de grandes proportions, l’anémie est rapide si un traitement énergique n'intervient pas à temps.

La femme de son côté est aussi facilement atteinte. Finesse de la peau, résistance organique moindre que chez l'homme, fatigues de toutes sortes dans un pays où elle travaille à l’égal de l’ouvrier des champs sont des causes qui peuvent expliquer pourquoi elle fournit un fort contingent au paludisme. Il m’a semblé aussi que les névroses se rencontraient chez elle plus souvent qu’on n’a l’habitude de les rencontrer chez des campagnardes; faut-il voir à un stigmate paludéen ?

Quant à l’homme, s’il fournit une moindre part à la morbidité palustre, il est néanmoins assez fréquemment touché : bien peu d'habitants d’Aleria et de Cateraggio n’ont pas dans leur passé pathologique de fièvres à enregistrer. L’absinthe, hélas ! est chez beaucoup une cause de moindre résistance : on fait de cette funeste boisson, sur ce petit coin de Corse, un usage contre lequel on ne saurait trop s’élever. N’ai-je pas rencontré un cultivateur qui m’avouait prendre par jour douze à quatorze verres de cette maudite liqueur ! Aussi, devant des cas d'insuffisance hépatique, accompagnés de rate perceptible, avec état général mauvais, accès de fièvre passagers, plus ou moins espacés, avec tendance à la cachexie, parfois aux hémorragies et à l’ascite, est-il difficile de déméêler la part qui revient à l’altération lente du foie par l'alcool et celle qui {revient à un paludisme chronique, déjà

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