CHAPITRE IV
De la gentiopicrine dansle traitement du Paludisme.
On lira plus bas les observations de huit malades, habitant tous Cateraggio, et traités à la gentiopicrine. J’aurais voulu en soigner ainsi un plus grand nombre, mais jene l’ai pu pour les raisons suivantes.Les cas de paludisme ont été peu nombreux en 1904 : l’année exceptionnellement sèche, — il n’avait pas plu depuis 3 mois et demi, à Aleria, à la date du 22 septembre, — a été peu favorable à la reproduction des moustiques, les fondrières et flaques d’eau de la plaine étant presques toutes desséchées. Désirant suivre de très près mes paludiques, que je voyais plusieurs fois par jour, je ne pouvais à mon grand regrettraiter ceux qui étaient trop éloignés d’Aleria, où je résidais (d'autant plus que, dans cette région, les chemins laissent souvent à désirer). Les jeunes enfants m’auraient certainement fourni un nombre important d’observations : mais les glucosides de la gentiane sont doués d’une telle amertume, si difficile à masquer, que j’ai dû renoncer à les faire avaler à mes petits malades : quiconque sait les ruses que l’on doit déployer pour faire accepter de la quinine à l'enfant comprendra pourquoi je ne pouvais songer à un traitement méthodique, chez eux, par la gentiopicrine.
Jai traité par la gentiane tout paludique qui s’est présenté à moi avec des accès francs et bien caractérisés. J’ai
hs
écarté quiconque me disait n’avoir la fièvre que de tempsen temps et chez qui je ne l’ai pas constatée moi-même : il n'est pas rare de rencontrer de vieux paludiques qui, à dates plus ou moins éloignées, ont un accès fébrile irrégulier, mais dont on ne peut toujours vérifier l'existence et constater la nature. Il faut du reste ne pas se laisser entraîner par le dire des malades : j’ai vu désigner par eux sous lé même nom de « freba » paludisme vrai, migraine, coqueluche, gastroentérite, pneumonie et même attaque d’épilepsie ; une femme enceinte de quelques mois ne mettait-elle pas sur le compte des « fièvres » certains phénomènes d’origine toute autre, et ne voulait-elle pas, instamment, se faire soigner comme une paludique ? J'ai encore écarté les quelques malades qui, à mon arrivée à Aleria, se traitaient, tant bien que mal, à la quinine : les résultats obtenus, s’ils avaient été bons, n’auraient pas manqué d’être attribués à cet alcaloïde et non à la gentiane.Pour une cause facile à comprendre, j'ai, le jour de mon arrivée, employé la quinine chez un garçon de 15 ans que je trouvai en plein accès et qui ne s’était pas encore soigné. Enfin je ne me suis pas cru le droit de traiter par un produit qui n'avait pas encore fait ses preuves un cas de paludisme aigu avec accès algide, etun autre compliqué de tuberculose pulmonaire (à la fin de la 4° période), chez deux jeunes filles de 20 à 22 ans.Pour toutes ces raisons, on voit que le nombre des sujets à qui je donnai de la gentiopicrine ne devait être qu’assez restreint.
Chez tous, l'examen complet du sang a été pratiqué : la constatation de l’hématozoaire était de la plus haute importance au point de vue du diagnostic. Les colorations ont été faites à l’éosine et au bleu de méthylène (Laveran, Traité du Paludisme, 1898, p. 99) : quelques-uns aussi au bleu Borrel (Laveran, Soc. Biologie, 9 juin 1900) (1). Pour les dosages
(1) On ne sauraittrop suivre à la lettre les indications données par LAVERAN
TANRET 8
d’hémoglobine on a employé l’hémocolorimètre de Malassez
(chaque chiffre donné est la moyenne de 10 lectures succes-
sives) : les numérations de globules ont été effectuées avec l'appareil du même auteur (et sérum de Hayem).
On me reprochera peut-être d’avoir pratiqué des examens de sang, chez le même malade, à intervalles trop peu rapprochés : on se rappellera que je n’étais pas dans un hôpital, où l'on peut répéter ces examens aussi souvent que Pon veut. Au reste, les remarquables travaux du D° Brzer ont éclairé dans tous ses détails lhématologie du paludisme, et il reste peu de chose à glaner, au point de vue hématologique, après les belles recherches de cet auteur (1). On me reprochera peut-être aussi d'avoir enregistré quelques accès de fièvre dont je n’ai pas mesuré le degré : ce sont ceux qui sont reproduits en pointillé sur les tracés : je ne pouvais être heure par heure auprès de mes malades — surtout de nuit (2) — et j'ai dû reproduire fidèlement leurs dires (3). Et si l’on prend en considération mon ignorance absolue d’un dialecte que beaucoup de Corses emploient encore à l’exelusion de la langue française, le temps que je ne pouvais refuser à donner autour de moi au soin des maladies courantes, on excusera les lacunes d’une pareille étude.
Les malades suivis ont été traités à la gentiopicrine, à l'exclusion de tout autre remède : je n’ai été entraîné à lais-
pour la préparation du bleu Borrel. On s'expose à des mécomptes si on n’emploie pas le « bleu de méthylène médicinal de Hüchst ».
(1) Brzzer, XIIIe Congrès international da médecine de Paris, A+ août 4900 (section de médecine et chirurgie militaires) — et Bull. médical de l’Algérie 1901.— BEezancoN ET M.Lanss, Traité d'Hématologie.— On sait que le paludisme amène la destruction des hématies, et au point de vue leucocytaire,hypoglobulose avec mononucléose : la Iymphocytose est toujours très marquée.
(2) On sait qu'’ordinairement les accès de fièvre paludéenne ont lieu dans la matinée. Mais en Corse ils commencent assez fréquemment dans la soirée : le fait a été signalé de longue date par les médecins de l'ile.
(3) Les températures sont toutes des températures sublinguales (thermométres contrôlés). Elles reproduisent fidèlement les températures axillaires, et elles étaient les plus faciles à prendre dans les conditions où je me trouvais.
DS
ser prendre un peu de fer que dans un seul cas. La gentiopicrine était donnée en cachets de 50 centigrammes: on employait aussi un sirop préparé avec un extrait titré de gen-
tiane, dont chaque cuillerée à soupe représentait 2 gr. 50 extrait alcoolique —soit 0 gr.50 deglucosidesbruts ou 0 gr.25 de gentiopicrine cristallisée.
J’ajouterai que, pendant mon séjour en Corse, je n’ai pas pris de quinine à titre prophylactique, mais chaque matin 0 gr. 50 de gentiopicrine : bien que cela ne prouve peut-être pas grand’chose, je n’âi pas contracté les fièvres.