CHAPITRE VI
Gentiopicrine et maladie du sommeil.
La maladie du sommeil, qui sévit sur l'Afrique intertropicale, est, comme le paludisme, une maladie à protozoaires. Elle est causée par la présence dans l'organisme (sang, liquide céphalo-rachidien...\ du Trypanosoma gambiense, flagellé découvert en 1901 par Forpe et Durrox. Les travaux récents de Bruwrret des missions portugaises et anglaises (Berrencourr,
Low, CasreLLant, Bruce.) ont fixé la symptomatologie de
cette trypanosomiase et montré que le redoutable parasite est transporté des individus malades aux individus sains par les mouches Tsé-tsé, en particulier Glossina palpalis. On sait que la maladie se traduit, dans ses grandes lignes, par une première période d’anémie lente entrecoupée d'accès de fièvre irréguliers et rebelles, puis par une phase où prédominent les phénomènes nerveux et qui aboutit à la somnolence invincible, au coma, à la mort.
Jusqu’à présent, la thérapeutique est restée impuissante contre ce mal dont l'extension fait en Afrique de rapides progrès. Tout au plus, après les derniers travaux de LAvERAN (C. R. Ac. des Sc., 1905, I, 1081), peut-on espérer quelque succès par l'emploi combiné de l'acide arsénieux et du trypanroth, pris à hautes doses et par périodes espacées : la médication n'a pas encore été tentée sur l’homme.
La gentiopicrine étant capable de détruire lhématozoaire du paludisme, on pouvait à tout hasard l'essayer contre le
__ trypanosome de la maladie du sommeil. Je suis heureux de
remercier ici M. le P' BLaxchar» de l’accueil qu’il me fit au laboratoire de Parasitologie de l’Ecole de médecine ; je dois tout particulièrement exprimer ma gratitude au D' Bruwpr, qui mità madisposition le virus qu’il avait rapporté du Congo et dont l'intérêt et les enseignements me furent précieux au cours de cette étude.
Huit rats blancs d’une même portée sont inoculés le 4 avril avec le sang d'une souris infectée de Trypanosoma gambiense: injection intrapéritonéale de 1/2 cc. du sang puisé ‘dans les cavités du cœur
"e à at et dilué dans une dizaine de cc. de citrate de potasse à T00'
Les huits rats sont répartis en 3 séries:
1e Série (1 et 2): Animaux chez lesquels on laisse évoluer l'infection, sans traitement.
2e Série (3, 4 et 5): Animaux auxquels on pratique des injections de gentiopicrine à partir du jour de l’inoculation.
3° Série (6, 7 et 8): Animaux chez lesquels on ne commence le.
traitement qu’au jour où les Trypanosomes apparaissent dans le sang.
Un 4° lot (9 et 10) n’est pas infecté et reçoit comparativement et pendant le même temps des injections de gentiopicrine.
Voici le résultat des expériences:
l'° Série : Trypanosomes le 14 avril. Mort Le 26 et le 29.
2e Série: Du 4 au 22 avril inclus, les 3 animaux sont soumis à la gentiopicrine. Les n°5 3 et 4 reçoivent quotidiennement pendant les 10 premiers jours 25 centigr. en injection sous-cutanée({ cc. d’une solution à 25 0/0), puis à partir du 14 avril 20 centigr. seulement (Ice. d’une solution à 20 0/0, la précédente a yant amené des escarres). Le n° 5 reçoit des doses moitié moindres. Il y a un jour d’interruption par semaine.
Trypanosomes dans le sang le 14 avril. Pendant l'incubation, la gentiopicrine a donc été impuissante à enrayer-le développement des parasites. Du 14 au 22, ils augmentent rapidement et ne disparaissent de la circulation périphérique à aucun moment, même pendant les heures qui suivent les injections médicamenteuses: ils sont aussi nombreux que chez les rats de la 1" série. Je constate de plus,
da is
entre lame et lamelle, que la gentiopicrine ajoutée à du sang infecté
ne paralyse, ni ne tue les trypanosomes : même dans des solutions
de glucoside à 12 0/0, ils se meurent avec la même vivacité que dans
le sang pur, on les retrouve encore vivants au bout d’une heure. C’est la preuve de l’inefficacité du médicament.
Devant cet échec on cesse Le traitement à partir du 23 avril. Le n° 4 meurt lo 23 avril; les 2 autres meurent les 6 et 7 mai.
8e Série: Trypanosomes le 14 avril. On commence alors les injections de gentiopicrine, dont à partir du 18 mai on élève les doses quotidiennes à 1 gr. pour le n° 6, à 40 centigr. pour le n° 7. Mêmes résultats négatifs: on cesse le traitement à partir du 23 avril.
Le rat n° 6, qui pendant cinq jours consécutifs avait reçu 1 gr.de gentiopicrine, meurt le 24 avril; les deux autres meurent le 2 mai.
Ces essais montrent donc l’impuissance absolue de la gen-
tiopicrine vis-à-vis du Trypanosoma gambiense.