ÉPIPHYSE ET ŒIL PARIÉTAL
Nous avons vu (1) qu'après DESCARTES et les philosophes du xvii® siècle, la glande pinéale après avoir traversé une période brillante de son histoire retombait dans l'ombre qui convient à un si modeste organe et ne figurait plus que comme un accessoire cérébral sans importance dans les écrits des anatomistes.
Elle devait à nouveau reprendre auprès du monde savant un intérêt de tout premier ordre et sur un plan que rien ne pouvait faire prévoir, à la faveur des découvertes sensationnelles de plusieurs morphologistes de la fin du siècle dernier.
Déjà en 1829, BRANDT signale chez Lacerta agilis, en arrière du front, une dépression arrondie de teinte claire au-dessous de laquelle il situe une glande à rôle indéterminé.
En 1868, LeyDiG, reprenant les travaux de STIEDA sur la glande frontale des batraciens, y voit, le premier, un organe sensoriel possible et GÔTTE, en 1875, établit ses relations avec l’épiphyse.
RABL-RUCKHARD, en 1882, bientôt suivi par AHLBORN, en 1884, signale l’analogie entre la vésicule pinéale et les vésicules optiques primaires.
La même année, STROHL montre que l'organe frontal des Lézards dérive de l’épiphyse, mais c’est en 1886 que parurent les mémoires fondamentaux qui devaient orienter les chercheurs dans une direction jusqu'alors à peine soupçonnée.
De GRAAF, sur les Batraciens, puis KORSCHELT et W. B. SPEN- CER après étude de nombreux Reptiles parmi lesquels Hatteria punctata (Spencer) et plusieurs espèces du genre Varanus, décri-
(1) Historique.
vent un organe nouveau, oculiforme, encore hautement différencié chez certains Reptiles et déclarent qu’il est l’homologue de la glande pinéale qui, chez les Mammifères, ne serait plus qu’un organe vestigiel dont la régression ne fait que s’accuser de plus en plus.
En 1887, JULIN met au point la question en interprétant et en confirmant les vues des auteurs précédents.
La glande pinéale, après avoir été le siège de l’âme devenait tout simplement l’ultime trace d’un troisième œil, de l’œil impair encore visible chez les Sauriens.
La découverte fit sensation et pour de longues années la cause fut entendue.
Des recherches ultérieures plus approfondies montrèrent cependant qu’en réalité, même chez les Sauriens, et même par ses parties les plus profondes, l’œil impair n’a pas de relations directes avec l’épiphyse mais se trouve seulement en rapport avec elle au niveau de son bord antérieur en raison de leur provenance commune aux dépens de la même évagination du troisième ventricule.
De sorte qu’à moins d'admettre une parenté entre la pinéale des mammifères et l'organe parapinéal des Marsipobranches (1), ce qui en ferait le vestige non pas d’un troisième, mais d’un quatrième œil, c’est ailleurs qu’il faut chercher l'explication du rôle de l’épiphyse.
Nous avons voulu étudier l'appareil pariétal complet, tel qu'il existe chez les Reptiles et tâcher de savoir notamment si cet appareil, encore très développé chez certains, pouvait avoir conservé quelque aptitude fonctionnelle.
A cet effet, nous avons entretenu en captivité et observé pendant plusieurs années de nombreuses espèces de Reptiles.
Chez les Sauriens, les pariétaux sont réunis en une pièce impaire, qui porte dans certaines espèces, vers son bord antérieur,
(1) Chez les Marsipobranches, on trouve deux yeux épiphysaires sous les téguments, presque normaux chez les Myxines, inégaux chez Petromyzon. Ils se présentent sous la forme de deux vésicules superposées, la supérieure, la plus grande (organe pinéal) et l’inférieure la plus petite (organe parapinéal), les deux en continuité par leur face profonde avec un cordon nerveux aboutissant à l’épiphyse.
un orifice, le « foramen parietale », au niveau duquel vient se placer la partie distale, oculiforme, de l’organe pinéal (fig. 29 et 30).
Extérieurement, correspond au trou pariétal une écaille spéciale, tranchant toujours nettement sur les autres par sa forme et sa couleur et, de ce fait très visible, écaille qui à reçu le nom d’écaille pariétale. C’est elle qui sépare l’œil ou plutôt l’organe pariétal du milieu extérieur (fig. 28).
Kia. 28. — Tête de Varan vivant montrant l’écaille pariétale, circulaire, sur le plan médian, un peu en arrière de la ligne des yeux (Varanus niloticus).
À propos du trou pariétal on à émis une curieuse hypothèse concernant les vertébrés supérieurs et notamment l’homme (1) : « Ne doit-il pas paraître naturel de supposer que si l’organe pariétal laisse dans le cerveau des traces aussi visibles (la pinéale), son orifice de sortie doit bien en laisser dans le crâne, et la petite fontanelle sagittale des nouveaux-nés n'est-elle pas le souvenir indélébile du trou pariétal des Reptiles? Il n’est redevenu appréciable chez l’homme seulement, ce dernier venu des mammifères, qu’en raison de l’hypertrophie de l’organe cérébral que le crâne ne peut plus envelopper qu’à grand peine. »
Nous aurions vivement désiré nous procurer l’espèce chez laquelle l’œil pinéal présente le plus d’ampleur à l'heure actuelle,
(1) G. PaprzzauT, Le transformisme et son interprétation en crâniologie, p. 391. Bulletin de la Société d’ Anthropologie de Paris, 1897.
le Halteria punctalu (Spencer) ou Sphenodon punctatus (Gray) (Tuatera, en langage du pays). Malheureusement, cet intéressant animal, aujourd’hui devenu rare, étroitement cantonné dans certaines îles de l’archipel Néo-Zélandais (1), est l’objet d’une
F1G. 29. — Squelette de la tête d’un Varan (Varanus niloticus) montrant le trou pariétal au même emplacement que l’écaille qui le recouvre (fig. 28).
protection rigoureuse et n’est guère introduit en Europe qu’à de rares intervalles, le plus souvent à titre de don officiel du gouvernement de la Nouvelle-Zélande.
F1G. 30. — Squelette de la tête d’un Hatteria (Sphenodon punctatus) avec le trou pariétal, de forme allongée.
(1) Stephen Island (Baie de Planty au N.-E. de la Nouvelle Zélande), où il aurait contracté certains rapports de commensalisme avec un Pétrel (Puffinus carneïpes) dont il fréquente les nids. Il n’a plus guère comme ennemi, à l'heure actuelle, qu’un grand Rapace (Circus gouldi) qui en fait communément sa proie,
C’est d'autant plus regrettable que nous savons que le Hatteria s’apprivoise aisément et supporte parfaitement la captivité.
Nous nous sommes alors adressé aux plus gros Sauriens de notre époque, à ceux qui justement, après le Hatteria, présentent avec un maximum de développement les vestiges de l'œil pariétal : les Varans.
A cet effet, nous avons reçu du Congo quatre Varans de grande taille (1 m. 20 les deux plus longs, 0 m. 60 les deux plus petits) : deux Varanus niloticus Hassl et deux Varanus sp. plus petits que les deux premiers.
Comme l'entretien et la manipulation des grands Reptiles est chose assez peu courante, nous avons pensé qu'il ne serait peut-être pas inutile de donner ici les quelques conseils que peut nous permettre notre expérience personnelle en la matière (1).
Les Reptiles venant des pays d'outre-mer arrivent en général ficelés dans des sacs ou cloués dans des caisses, les uns comme les autres sans aucun confort. Le meilleur procédé consiste à utiliser des caisses allongées, bourrées de mousse ou d’herbe fraîche destinée à amortir les chocs et à maintenir un certain degré d'humidité autour des animaux. Il faut toujours recommander de ne mettre ensemble que des sujets sensiblement de même taille pour éviter le massacre des plus petits par les plus gros. Le voyage est long, il dure parfois des semaines et même des mois. Les animaux n'ayant reçu aucune nourriture solide, ni liquide, arrivent affaiblis, parfois mourants, refusant le plus souvent de s’alimenter seuls.
Dès la réception, on doit commencer par leur faire prendre un bon bain tiède qui les réhydrate un peu et les ranime tout en les débarrassant des immondices dont ils peuvent être couverts.
Après quoi, on leur administre un premier repas, puis un autre le lendemain ou le surlendemain, et ainsi de suite pendant le temps nécessaire pour leur rendre les forces qui leur permettront de manger seuls et de ne pas mourir avant d’être habitués à la vie en captivité.
(1) Voir également pour plus de détails, Roux (P.), Les grands sauriens en captivité. La Terre et la Vie, nov. déc., 1936, p. 325.
Assez souvent, les Reptiles de capture récente, farouches et agressifs refusent pendant longtemps toute espèce de nourriture et se laissent mourir de faim. Si au contraire on sait les alimenter pendant les premiers temps, ils s’habituent petit à petit à leur sort et se mettent à manger seuls. C’est un des résultats les plus importants à obtenir.
FiG. 32. — Il va saisir solidement l'anneau entre ses mâchoires écartées,
Que donner à manger, et surtout comment le donner ?
Tout dépend évidemment de l’espèce et de son régime habituel,
En règle générale, il faut que les premiers repas et surtout le premier soient à la fois très digestibles, nutritifs et d’un volume assez réduit pour ne pas provoquer le vomissement, immédiat ou presque, qui est fréquent.
Pour tous les Sauriens insectivores ou carnassiers, nous donnons la préférence aux œufs battus dans du lait légèrement sucré. Les repas suivants consisteront en petits morceaux de viande crue, souris, etc., trempés dans de l’œuf battu ou de l’eau tiède, ce qui les rend faciles à déglutir et fournit un peu de boisson, ce qu’il ne faut surtout pas oublier (1).
Sitôt après le repas, on abandonne les animaux dans un terrarium confortable, avec refuges appropriés, où ils doivent trouver de l’eau pour boire et se baigner (2). Il faut leur assurer, pendant la période critique du début, et jusqu’à ce qu’ils aient mangé seuls, la tranquillité absolue.
. Comment administrer les premiers repas? Nous ne saurions trop conseiller la méthode qui nous réussit très bien et qui est la suivante :
L'animal étant maintenu par le cou solidement, mais sans compression et sans brutalité, comme par un collier fait de la main, il suffit de lui présenter le doigt ou un objet quelconque pour qu’aussitôt il ouvre la bouche toute grande pour mordre (fig. 31 et 32).
On profite de cette attitude pour lui faire saisir un anneau métallique assez large pour ne pas blesser les mâchoires et d’un
(1) Pour les ophidiens, de petits morceaux de viande allongés, des Souris, des Lézards, trempés dans l’eau tiède et qu’on fait arriver dans l’estomac par de légers massages — surtout pas de lait qui est presque toujours vomi. Pour les Sauriens phytophages (Zguanes, wromustiæ, ete.), de la banane, de la laitue, de la poire bien müre, etc.
(2) La description de ce qu’on entend par terrarium confortable (c’est-à-dire se rapprochant le plus du milieu naturel), de son aménagement, de son éclairement, de son chauffage, etc., sortirait du cadre de ce travail. Les dispositions que nous avons adoptées, nous ont permis de conserver en pleine santé et même de voir se reproduire régulièrement tous les ans et pendant de nombreuses années, beaucoup d’espèces de Reptiles de tous pays.
Fra. 33 et 34. — L’entonnoir et son tube de caoutchouc, introduit par la lumière P
de l’anneau dans l’œsophage du Lézard, permet de lui faire ingérer avec la plus grande facilité les liquides nutritifs qu’on lui destine,
diamètre permettant juste le passage des aliments qu’on lui destine. Il ne faut pas exagérer le diamètre de l’anneau de façon à ne pas gêner la déglutition qui, chez les Reptiles comme chez les mammifères ne peut avoir lieu que la bouche fermée ou presque (1).
Ces animaux quand ils tiennent quelque chose entre les mâchoires ne lâchent plus (2). On aura donc toute facilité pour introduire par la lumière de l’anneau, dans l’œsophage, très large, un petit tube de caoutchouc qui prolonge le bee d’un entonnoir dans lequel on versera, tout doucement, le liquide à consommer qui se rendra directement dans l’estomac (fig. 33 et 34). C’est également par la lumière de l’anneau qu’on introduira la viande, les insectes, les souris, ete. (fig. 35).
Il est prudent d’attacher à l’anneau une petite ficelle pour éviter qu'il ne soit dégluti, et pour le ramener à soi quand on en a obtenu la restitution. Pour celà, il suffit, tout en tenant la ficelle, de placer l'animal en ayant l’air de l’abandonner, de façon à ce qu'il se croit dans la possibilité de s'enfuir; le mieux est de le replacer dans son terrarium; presqu’aussitôt il lâche l’anneau et rentre dans son refuge (sous une planche, dans la mousse, sous une large écorce d’arbre, etc.).
Lorsque l’animal arrive, il est farouche, intraitable, irascible à l’excès risquant de vous blesser et de se blesser (3).
Il serait alors absolument vain de tenter une expérience quelconque avec un semblable matériel.
(1) Nous utilisons habituellement des rondelles de tubes métalliques de diamètres variés (10 à 20 mm.) et d'une largeur d'un demi-centimètre environ pour des reptiles de la taille des varans (tubes de cuivre).
(2) Même si c’est votre doigt. La morsure en elle-même, bien que sérieuse parfois, n’est pas dangereuse, mais ce qui l’est davantage, c’est que l’animal si on ne le maintient pas, se met à tourner sur lui-même rapidement et sans lâcher prise, ce qui finit par faire une plaie d’assez mauvais aspect. C’est de cette façon que les sauriens (même les petits lézards de nos pays) peuvent déchiqueter des proies volumineuses en enlevant des lambeaux par torsion.
(3) Pour prendre ces animaux, le mieux est de les recouvrir prestement d’un sac. Aussitôt, se sentant cachés, ils ne bougent plus; il est alors possible de les prendre avec le sac dans lequel on peut les emmailloter en ne laissant dépasser que la tête, ce qui protègera de leurs griffes puissantes et acérées,
F1G. 35. — Par la lumière de l’anneau il est facile de faire glisser dans l’œsophage des souris, de petits morceaux de viande allongés, trempés dans l’eau tiède pour en faciliter le glissement,
F1G. 36, — Au bout de quelques jours, il n’est plus besoin de l'anneau,
Petit à petit, il se calme, devient plus confiant, l'anneau cesse d’être nécessaire (1); bientôt, l’animal consent à manger seul la nourriture qu’on dépose dans sa cage, d’autant plus que, ses forces une fois réparées, il est possible de le laisser jeûner un peu pour le mettre en appétit.
Nous n’examinerons pas en détail la question de l’alimentation des Reptiles en captivité, ce qui nous entraînerait trop loin. Nos Varans, depuis cinq ans, ne mangent que de la viande crue coupée en petits morceaux dans un cristallisoir contenant un peu d’eau, et parfois un œuf cuit dur, une banane, une souris, du miel. Ils sont en parfaite santé.
Ce n’est qu’au bout de trois ans que nous avons commencé nos expériences alors que les animaux, très maniables, toléraient notre présence, nos mouvements, le bruit, etc., sans s’effaroucher, condition absolument nécessaire pour que les résultats obtenus en pareille matière aient quelque signification.
Nous avons pratiqué deux séries d’expériences. La première en oblitérant l’écaille pariétale, la deuxième en faisant agir sur elle, alternativement une source chaude et une source lumineuse,