ANATOMIE PATHOLOGIQUE
Au point de vue histologique, la leucoplasie pourrait se diviser en trois périodes :
1° Hyperkératinisation.
2° Production d’ulcérations, conséquence de cette hyperkératinisation, d'oùirritation des tissus ambiants tendant alors à se dékératiniser.
3° Production de saillies épithéliales qui dégénérent en épithélioma ; celui-ci n'étant dès lors qu’une conséquence indirecte de la maladie.
Les recherches de Leloir (1883, 87, 89), après telles de Debove, de Schvimmer, de Vidal, ont démontré ques Dans une première période, la muqueuse s’hyperkératinise : au niveau des plaques leucoplasiques, l’'épiderme épaissi présente les caractères de la couche cornée de la peau. Au-dessous de cette couche cornée, se voit une couche granuleuse des plus accentuées, constituée par quatre ou cinq rangées de cellules fortement chargées d’éleidine. Ces lésions s'arrêtent brusquement au niveau où cessent les’ plaques blanches, elles consistent en une hyperkératinisation de l’épiderme. Le derme muqueux présente une infiltration de jeunes cellules, paraissant être des cel-
Na
lules lymphatiques accumulées surtout autour des Vaisseaux. »
Dans une deuxième période, la leucoplasie forme à la face dorsale de la langue une carapace blanchâtre sillonnée çà et là par des craquelures ; ces craquelures limitent des surfaces polygonales au niveau desquelles on constate une tendance à la desquamation épithéliale. ; | |
Ces craquelures intéressent parfois une partie seulement du corps de Malpighi ou s'étendent jusqu'à la couche papillaire du derme. A leur niveau, les cellules de Malpighi prolifèrent, d'autres subissent l’altération cavitaire (signe de processus inflammatoire); en d'autres points les cellules malpighiennes paraissent subir une dégénérescence colloïde ou granulo-graisseuse, et on constate une.infiltration de cellules migratrices nombreuses; autant de signes d’irritation et de dégénération. Dans ce cas, la couche granuleuse chargée d’éleidine s’atrophie et disparaît (1). »
(1) LELOIR, Congrès de dermatologie, 1889.
ÉTIOLOGIE
La leucoplasie est avant tout une maladie de l’àge. adulte. La statistique de Schvimmer portant sur 20 cas recueillis en neuf années nous donne des détails précis sur ce point : |
Le plus jeune de ses malades avait 23 ans.
Le plus âgé de ses malades avait 62 ans.
Morris nous dit également que sur 27 malades observés par lui, l’âge moyen était de 50 ans.
C’est donc, on le voit, surtout entre 30 et 60 ans que la maladie présente son maximum de fréquence.
On a cependant cité des cas de leucoplasie chez des jeunes gens et même chez des enfants : témoin le cas présenté par M. Ducastel (à la Société de dermatolosie en 1892), d'un enfant atteint de psoriasis ayant débuté à l’âge de 12 ans et accompagné de vitiligo (voir Annales de Dermatologie, page 182).
Au point de vue du sexe, les différences sont très grandes. La stomatite épithéliale chronique est infiniment plus fréquente chez l’homme que chez la femme, même en faisant entrer en ligne de compte les manifestations vulvo-vaginales. C’est ainsi que sur 16 cas observés par Clarke, un seul appartient au sexe féminin. Debove déclarait posséder 25 observations d'homme sans en avoir une seule de femme. Enfin, sur
Er)
35 cas observés par Leloir, tous, sauf un cas, étaient des hommes. « La seule femme, dit Leloir, que j'ai vue atteinte de leucoplasie était une paysanne fumant la courte pipe appelée vulgairement brûle-gueule. »
Sur ce point il n’y a pas de contestation, maisil en est autrement quand on veut arriver à la question étiologique proprementdite.
Les 35 cas analysés par Leloir, Te résumer les diverses sources de l’affection.
Sur ces 3 malades :
34 étaient de grands fumeurs ;
27 abusaient des boissons alcooliques ;
28 présentaient des signes évidents d’artritisme chez eux ow chez leurs ascendants ;
10e dilatation d'estomac ;
15 malades seulement avaient eu la sÿphils
Sur ces 15 malades : 8 avaient été soumis à un traitement mercuriel prolongé.
Au premier abord, on le voit, le tabac semble avoir dans sa production un rôle absolument prépondérant. Cependant, en y réfléchissant, on est porté à se demander, si cette prédominance étiologique ne tiendrait pas à la fréquence même de l'usage du tabac dans la région même où Leloir a puisé les éléments de sa statisque. Quand on veut comparer le nombre de ceux qui font usage du tabac avecla rareté relative de cette affection, on arrive vite à cette conclusion : que l'action dutabac peut intervenir à titre occasionnel, peut certaine-
CR ES Fu
ment aggraver une leucoplasie existante ; mais ne doit avoir dans sa genèse, qu’une influence assez secondaire et relative.
Cette influence, la syphilis semble la posséder d’une façon plus marquée. Il suffit de considérer la statistique d’Erb en 1892 et celle faite par M. Barasch et moi, dans le service de M. le professeur Fournier, de 1887 à 1896, pour se convaincre du rôle important que joue cette diathèse dans la genèse de laffection.
Erb observe 240 cas de leucoplasie : la syphilis a été observée dans 80 0/0 des cas.
Sur ces 240 malades ; 148 seulement ont été observés au point de vue de [a syphilis et du tabac :
Syphylis seule 36 cas Tabac seul 37 cas Syphilis et tabac 64 cas Ni syphilis nitabac 11 cas
Dans notre statistique nous avons relevé sur 29 cas observés, 23 fois la syphilis, ce qui donne à peu près le même résultat que la statistique d'Erb, 76 0/0 environ. Au point de vue étiologique, ces 29 cas se décomposent comme il suit :
Syphilis et tabac 4 cas
Syphilis seule 19 cas
Pas de syphilis 6 cas La syphilis n’agit pas seulement ici, en provoquant par ses manifestations secondaires locales des irritations longtemps répétées ; elle paraît en outre créer
MP Te
une prédisposition toute particulière au développement de cette affection.
Sinous éliminonsles manifestations directementspécifiques de la syphilis pouvant objectivement ressembler aux lésions leucoplasiques, nous remarquons en effet que chez les leucoplasiques comme chez les ataxiques, onrencontre presque invariablementl’arthritisme oulasyphilis, souvent l’un etl’autre. Il ne faut pas conclure de cette fréquence de la syphilis dans les antécédents des malades que tout leucoplasique a un passé syphilitique. La leucoplasie buecale n’est pas nécessairement une manifestation directe de la syphilis : une syphilide au vrai sens dumot, c'est-à-dire pouvant être guérie par le traitement spécifique, d'abord parce qu'il est des leucoplasiques chez qui on ne saurait trouver trace d'affection syphilitique, nirien même qui puisse la faire soupçonner et ensuite parce qu’on a pu voir ces malades contracter la vérole, ce qui est encore la meilleure manière de prouver qu'on ne l'avait pas. Debove et Shvimmer ont cité un cas d'infection syphihitique récente chez un ancien leucoplasique. Nous considérons ces cas de leucoplasie chez de vieux syphilitiques comme devant être rangés dans le cadre des affections parasyphilitiques.
Il convient aussi de faire une large part à une autre diathèse : l'arthritisme. « Cette opinion, dit M. De- « bove est basée sur ce fait qu'un grand nombre de « malades ont eu des douleurs rhumatismales, ou por- « tent des manifestations cutanées de l’arthritisme, « telles par exemple que l’eczéma circonserit. Dans
CARE rame
« un certain nombre de cas observés, l'affection est « bien évidemment arthritique, dans d’autres cas, je « n'ai rien trouvé ni chez le malade, ni dans sa famille « quime permit de rattacher le psoriasis buceal à l’ar- « thritisme ».
À ces deux grandes causes, il faut en ajouter nombre d’autres qui, elles aussi, contribuent au développement de l'affection où à son extension. Le tabac, lalcoolisme, les actions vulnérantes souvent répétées comme celles pouvant résulter du mauvais état de la dentition ou de l'exercice de certaines profession (verriers) ; les états dyspeptiques d’après Schvimmer et les auteurs allemands joueraient un rôle considérable dans la genèse de cette affection.
La leucoplasie est donc sous la dépendance de causes multiples et complexes, qui loin de se contrarier, s’associent pour contribuer à son développement lent mais progressif.