ACCÉLÉRATION DE LA MARCHE
Nous avons maintenant à aborder l'étude des irrégularités de la marche de la paralysie général. La marche peut être accélérée et les périodes que nous avons décrites dans le chapitre précédent peuvent se succéder rapidement, ou même la terminaison fatale survient sans que l’on ait observé l’évolution complète de diverses périodes.
L’affection peut se manifester d’abord par des troubles vagues, des préoccupations hypochondriaques ; puis le malade cesse d’être apte à diriger ses affaires, les accidents se succèdent alors rapidement et entrainent la mort au bout de quelques jours ou de quelques semaines. L'observation qui va suivre nous en montre un exemple.
Observation VII.
Paralysie générale dont le début, datant de deux ans environ, a élé marqué par de la rachialgie. — Marche rapide. — Affaiblissement intellectuel. — Délire hypochondriaque. — Mort au bout de 11 jours.
Ch... (Jean-Baptiste, né à F..., domicilié à L..., àgé de 47 ans, pharmacien, marié, entre le 22 novembre 1883, meurt le 2 décembre 1885.
Antécédents. — Pas d’hérédité. Constitution nervoso-sanguine. fl aurait fait quelques excès alcooliques dans les derniers temps et n’aurait Jamais été malade avant la paralysie générale.
He
. Depuis deux ans il se plaignait de douleurs vagues dans le dos, de rachialgie, douleurs de reins, de céphalalgie inense qu’il attribuait a une constipation opiniâtre ; il disait qu’il n'avait plus de sang, que son cœur ne battait plus, ete. Maïs il continuait toujours à s'occuper dans sa pharmacie.
Depuis trois mois, l’affection, loin de diminuer ne fait qu'augmenter. Ch... se préoccupait continuellement de sa santé, se purgeait toutes les semaines, se plaignait de coliques et de flatuosité, prenait de l’eau purgative d'Hunyadi-Janos, médicament dans lequel il avait toute confiance, puis en dernier lieu il lui attribuait tout son mal.
L’affection, après être restée à l’état pour ainsi dire latent pendant plusieurs mois, se manifesta nettement à la suite de chagrins domestiques.
Sa femme étant partie aux eaux avec sa domestique, tomba malade ; lorsque Ch... l’apprit, se voyant lui-même malade, il se tourmenta davantage ; il se figurait que tout était perdu ; il croyait qu’on allait le saisir et prendre ce qu’il possédait ; ses douleurs augmentèrent, il allait, venait dans sa pharmacie, rangeait ses médicaments ; enfin, se sentant malade et s’adonnant de plus en plus à ses rèveries, il refusa de vendre des médicaments 15 jours avant son entrée à l’Asile. C’est alors que sur l’avis de son médecin la famille se décida à amener à lAsile pour le traiter.
A son entrée, le 22 novembre, Ch. présente un notable affaiblissement de l'intelligence, la mémoire lui fait parfois défaut ; il ne s’est pas aperçu qu’on le conduisait dans une maison de santé, il croit qu'on l’amène pour vendre sa pharmacie et régler ses affaires, etc. Lui adresse-t-on la parole, ses réponses sont lentes et embarrassées, mais il répond aux questions avec assez de précision. [1 nous raconte ses malheurs, il dit qu’il est malade depuis deux ans, qu'il avait des lourdeurs dans la tête et les reins, etc. ; qu'il n’a plus de sang, qu’il a de la gastralgie, qu'il s’est traité pour une affection intestinale, et qu'il s’est malheureusement trop purgé avec l’eau d’'Hunyadi-Janos.
Sa parole est très embarassée, ses pupilles sont inégales, elles sont très dilatées, la droite surtout. La marche est chancelante, brusque, saccadée ; Ch. dirige mal ses jambes, il manque de coordination dans les mouvements ; il a du tremblement des lèvres et des mouvements
vermiculaires de la langue ; il ne veut que des aliments liquides, et il les porte maladroitement à sa bouche.
Il n’a nullement conscience de son état, il oublie l’heure des repas, on est obligé de le conduire à table et de le stimuler pour manger un peu de viande.
Il dort peu la nuit ; on lui prescrit une potion avec 3 gr. d’hydrate de chloral, mais en vain ; dans la nuit du 23 au 24 novembre, il se relève, brise et casse tout ce qui se trouve à*sa portée (poussées. congestives). Le 24 il ne peut plus se lever, il garde le it, il devient malpropre, ses selles et ses urines sont involontaires.. Il est pris d'attaques épileptiformes (on Lui applique un vésicatoire à la nuque et on fait des révulsions sur les extrémités inférieures). On lui prescrit le lav. purgatif du Codex. IT avale difficilement les liquides (potage, bouillon, jus de viande).
Il ne peut plus parler, 1l paraît reconnaitre cependant encore ses parents ; mais il reste dans un état semi-comateux, dont on ne peut le réveiller. Cet état se prolonge jusqu’au 30 novembre. Le 1” décembre il a de nouvelles attaques qui se succèdent coup sur coup et l’emportent le 2 décembre après une longue agonie.
L'autopsie n’a pu être faite, la famille ayant réclamé son corps.
On voit, dans cette observation, que l'affection a débuté par des phénomènes ataxiques ; les symptômes intellectuels de la paralysie générale avaient apparu ensuite, et nous avons observé la démence à l'entrée du malade à l’Asile ; néanmoins nous constatons que peu de Jours auparavant 1l gérait encore une pharmacie ; aucun accident ne s'était produit dans la localité, quoiqu'il n’eût pas d’élève pour le seconder.
Quelques jours après l'entrée à FAsile surviennent des attaques épileptiformes, et la mort arrivait comme dénoûment après un court séjour à l'établissement.
Nous avons admis, avec Falret, une forme apoplectiforme de début de la paralysie générale, et nous en avons cité deux exemples pris dans nos observations. Dans ces deux cas, la maladie a suivi son évolution habituelle, et la mort est survenue par affaiblissement
Te
re A PQ progressif et après un séjour assez long des malades à l'asile. Dans certains cas nous avons vu l’attaque apoplectiforme se renouveler et la mort survenir rapidement. Telles sont les observations VIII et IX.
Observation VIII.
Paralysie générale à débuté par une perte de connaissance en
1879. — Père mort d'une attaque. — A son entrée, faiblesse
‘intellectuelle. — Idées de ‘grandeurs et de richesses. — Embarras de la parole. — Atlaques épileptiformes. — Marche rapide. — Mort au bout de 22 jours. — Aultopsie.
W..., Auguste, de C... (Meuse), âgé de 35 ans, marié, vigneron, sachant lire et écrire, arrive le 11 février 1882. Le certificat médical constate qu'il est malade depuis février 1879 et qu’il a eu des accès furieux. Les voisins et sa femme craignaient de subir ses violences.
Son père est mort il y a trois ans à la suite d’une attaque.
Le 25 février 1879, il a eu une attaque qui le prit aussitôt après avoir mangé : il resta environ une heure sans connaissance ; il n’avait jamais été malade auparavant. h Il avait été garcon boulanger pendant 2 ans et ne se serait pas livré à la boisson. Sa femme a attribué l'affection au chagrin qu’il a eu d’avoir acheté une maison trop cher et de S’être endetté.
Depuis 1879, il serait devenu très insolent, de calme q'il était naturellement ; on nous dit qu'il a été agité pendant plusieurs Jours et qu'il n'a pas dormi depuis plusieurs nuits, malgré le traitement qu’on lui faisait suivre (Brk. 6 gram. Tis. de salsepareille, vésicatoire à la nuque.)
Dans les derniers temps, il avait complètement perdu la mémoire, avait pris sa femme en grippe, menacé de la tuer et de mettre le feu à sa maison. Souvent il était malpropre, nous dit-on.
A son entrée à l’Asile, il nous raconte qu’il vient pour être garçon boulanger et gagner beaucoup, il parle deses richesses imaginaires.
On constate chez ce malade un grand affaiblissement intellectuel, du délire des grandeurs ; il est riche, fort, travaille bien. Il a de l'embarras dans la parole ; il n’a pas la marche sûre et traîne la jambe. Il est très-content de lui-même ; lui demande-t-on s’il va bien, sil
PAR: Den mange, s’il travaille bien, il nous répond que oui avec le plus grand calme ; enfin il est plein de lui-même.
Le 6 mars, il est pris de diarrhée. (Tis. de riz, ratanhia ; potage œufs).
Le 8 au soir, il est très agité ; il crie, il a des convulsions et il succombe à une attaque apoplectiforme.
Dans l'observation VIII, le malade n’était pas alcoolique, l'affection aurait débuté brusquement, puis, à l'attaque aurait succédé un changement de caractère. Le malade devenait difficile, son intelligence s’affaiblissait et enfin on était obligé de l’amener à l’Asile. Si dans cette observation nous cherchons à suivre les diverses périodes de la marche habituelle, nous voyons que la période prodromique a passé inaperçue si elle a existé, puis sont survenues les périodes de début et la période moyenne ; mais quelques jours après l’arrivée à l’Asile, de nouveaux accidents se produisent et la mort arrive sans que l’on ait observé l’affaiblissement progressif et les phénomènes ordinaires de la dernière période.
L'autopsie confirme le diagnostic.
À l'ouverture du crâne, on constate un léger épaississement des méninges. La pie-mère est très adhérente à la substance corticale. (Lobes frontaux et base des lobes pariétaux.)
La substance cérébrale est ramollie par place à la région frontale et à la base du lobe temporal.
L’Encéphale pèse 1375 gram., il est assez volumineux et de consistance ferme, et à l’endroit où se trouvent les adhérences, il présente un teint jaunâtre et des espèces d’ulcérations.
Pas de traces d’hémorrhagie cérébrale ou ventriculaire.
La moelle et ses enveloppes pèsent 45 gram. Elle est congestionnée par places. Le 4° ventricule a l'aspect chagriné.
Les poumons sont congestionnés ; ils crépitent et surnagent; à la coupe il s'écoule un liquide spumeux hémorrhagique.
Le cœur pèse 275 gram. Il n'offre rien d’anormal.
Le foie pèse 1640 gram., il est congestionné.
Les reins sont volumineux ; le droit pèse 195 gram.; le gauche pèse 185 gram. Ils se décortiquent facilement, mais sont congestionés.
La rate est petite, elle ne pèse que 95 gram. ; à la coupe il s’écoule une bouillie hémorrhagique.
Les intestins sont remplis de gaz et présentent par places des traces d’ulcérations.
D’après l’autopsie, on conclut que W..., atteint de paralysie générale, succomba à une attaque apoplectiforme.
Observation IX.
Paralysie générale. — Hémiplégie au début. — Troubles musculaires. — Affaiblissement intellectuel. — Idées de grandeurs à une période déjà avancée. — Marche rapide. — Mort au bout de 55 jours.
B... (Edouard), né à E... (Meuse), àgé de 37 ans, cultivateur, sachant lire et écrire, entre à l’Asile le 4 janvier 1884 et meurt le 28 février 1884.
Pas d’antécédents héréditaires, le père est mort de longue maladie (asthme), la mère existe encore.
En novembre 1882, B... reçut un coup en déchargeant une voiture de paille, le timon de la voiture lui tomba sur la tête. Depuis ce moment il fut hémiplégique, il eut de l'embarras dans la parole, il perdit la.mémoire ; ses habitudes changèrent ; il croyait beaucoup travailler et il ne faisait rien. B... étant fermier, était obligé de travailler pour faire ses affaires et 1l les faisait très-difficilement. Puis il eut quelques contrariétés avec ses parents.
En décembre 1882, il eut une attaque à la suite de laquelle il resta sans Connaissance trois ou quatre jours ; il se remit, mais les faccultés intellectuelles restèrent toujours affaiblies.
En juillet 1883, B... eut une seconde attaque en cueillant des cerises ; il tomba comme mort, et on le reconduisit chez lui, où il resta quelque temps sans se remettre.
Depuis le mois de novembre 1882, l’affection est intermittente et continue depuis le mois de juillet 1883. B... ne s’occupait plus à la maison, il abandonnait sa culture pour aller se promener, et de temps en temps il manifestait des idées de grandeur. Parfois il faisait des menaces à ceux qui voulaient le maintenir; il a pris une de ses cousines en grippe et menaça de la faire manger par un requin, car il se disait Neptune.
B... n’était pas un alcoolique, il ne s’enivrait pas, et depuis six mois il ne buvait plus ; il suivait un régime. Il alla à Verdun consulter plusieurs médecins, mais en vain. On lui preserivit du bromure de potassium et on lui mit un séton à la nuque. Tels sont les renseignements donnés par les parents. ;
A son entrée à l’Asile, B... présente des facultés intellectuelles notablement affaiblies ; il a des idées de grandeur, il se croit Dieu, puissant, puis il se dit bon ouvrier, bon cultivateur, etc. Il prodigué des millions et des milliards.
Il ne mange pas ou avec beaucoup de difficultés (on lui prescrit un purgatif). I ne dort pas la nuit ; il veut, nous dit-il, faire la guerre. (pot. avec 3 gr. de chloral). Il est désordonné et bruyant ; sa parole est très embarrassée ; sa marche est incertaine, il est atteint de démence paralytique.
Février. —B... présente le même état mental que lors de son entrée ; il est malpropre, se tenant difficilement sur ses jambes on est obligé de lui faire garder le lit (diarrhée : bismuth, laudanum, potage, œufs).
Le 15 février, il paraît un peu mieux, il se lève et se promène dans la salle, il prend mieux les aliments, on n’est plus forcé de les lui porter à la bouche. Il à toujours la parole embarrassée, il se dit riche. Pupilles inégales et déviation de la bouche. Son état paraïitrait stationnaire.
Le 27, il est pris d’une nouvelle attaque épileptiforme. On lui applique des sinapismes , des ventouses sèches ; on lui prescrit le lav. purgatif du Codex, mais en vain. Il avale difficilement et reste dans un état semi-comateux. |
Le 28 février grande faiblesse, B... ne fait plus aucun mouvement, il ne peut rien prendre (tonique, quinquina et..….). On lui applique un vésicatoire à la nuque, mais en vain, B... ne sort pas de son coma, qui dure jusqu’au 1°” mars, époque de sa mort.
Dans l'observation IX, un traumatisme marque le début ; puis les attaques apoplectiformes se succèdent, les troubles musculaires de la paralysie générale et la démence se développent, le délire apparaît ensuite ; le malade est amené à l’Asile, mais la mort survient après un séjour de moins de deux mois, à la suite d’une nouvelle attaque apoplectiforme. On peut dire que dans cette observation les attaques ont constamment dominé.