CHAPITRE IV
Du ralentissement de la marche de Ia Paralysie générale.
La paralysie générale peut passer de l’état aigu à un état subaigu, avoir des temps d’arrêt ou une période de rémission plus ou moins complète dans son évolution toujours progressive. Tous les aliénistes ont constatés des périodes plus ou moins longues et rémittentes chez les paralytiques.
Bayle et Calmeil en ont rencontré un grand nombre dans leur carrière médicale.
Falret (Thèse de Paris, 1853, p. 41) dit qu’on est frappé d’étonnement de voir ces malades en proie depuis longtemps au délire des grandeurs le plus multiple et le plus incohérent, à l'agitation maniaque la plus incohérente, à des phénomènes de débilité musculaire déjà très prononcée, ou bien à une période mélancolique assez prolongée, revenir à un état presque normal, reconnaître leurs erreurs, renoncer à leurs idées délirantes et recouvrer leurs forces musculaires ; on hésite à classer ces faits dans la paralysie générale, la guérison paraissant presque complète ; un médecin exercé peut seul retrouver dans le tremblement léger des membres, des lèvres, et dans l’hésitation de la parole, quelques traces de la maladie qui se manifeste aussi par une diminution notable, mais sans troubles dans l'étendue et la portée de l'intelligence, et souvent aussi par la faiblesse du caractère et de la volonté. Il y a guérison momentanée du délire, mais persistance de la démence commençante et hésitation de la parole.
Baillarger, en 1855, rappelle ce qu'il avait déjà déclaré en 1847 : lorsque la paralysie générale tend vers la guérison, on a des temps
Ni QU d'arrêt, périodes remittentes. On peut caractériser cet état par deux faits : « cessation du délire et persistance de la démence. »
M. Le Grand du Saulle (Des accidents congestifs dans la Paralysie générale. Gaz. des Hôpitaux, mars 1870) fait remarquer que chez les héréditaires la paralysie générale suit une marche anormale, que le retour. à l’intelligence et à l’activité parait complet et absolu, Dans les formes congestives, les rémissions sont courtes, ne sont que des temps d'arrêt dans la marche de la maladie et ne sont pas aussi franches que celles des héréditaires de vésanie. Ges rémissions sont fréquentes chez les paralytiques issus de parents aliénés. Néanmoins, il y a des exceptions à cette règle ; tel est le cas de notre observation XIII. ;
Observation XIII.
Paralysie générale. — Misère. — Hérédité. — Illusions sensorielles confuses. — Affaiblissement intellectuel. — Idées de grandeur. — Embarras de la parole. — Marche rapide. —
Mort. — Aultopsie.
B... (Hippolyte), boulanger, àgé de 45 ans, père de famille, demeurant à T... (Meuse), nous arrive le 19 novembre 1885 (mort le 22 janvier 1884). |
Le certificat médical nous donne comme renseignement :
Le père de B.... est mort de paralysie générale. B.... a reçu une éducation passable. Son imagination est assez vive et son intelligence
assez développée. Il sait lire et écrire.
Doué d’un tempérament nervoso-sanguin , il Jouissait d'une santé habituellement bonne. Il a été soldat en Afrique, et y ayant contracté la dissenterie il n’a jamais été guéri. Il n’a pas fait d’excès de boissons. Il aurait eu des traces de syphilis probable à la gorge constatées par le médecin. Seulement depuis un an sa femme est malade à l’hôpital ; ilest dans la misère, et il a beaucoup de peine à subvenir, en travaillant, aux besoins de ses nombreux enfants.
L’affection a débuté, il y a six mois, par des hallucinations et illusions confuses (les femmes qu’il connaissait venaient le trouver pour
rs Et avoir des rapports avec lui). Il a parfois des idées de grandeur et de richesse. Il vient à l’Asile pour occuper un emploi de 4 mille francs. . Sa mémoire est très affaiblie. B... faisait son pain sans levain et chauffait son four à toute heure, soit de jour, soit de nuit. Il négligeait ses intérêts et ses enfants. Craignant qu’il n’incendiät sa maison, on réclame son admission à l’Asile de Fains.
Novembre. — A son entrée à l’Asile, B... présente un affaiblissement de l'intelligence, un embarras très marqué de la parole, et nous raconte avec beaucoup de peine le motif pour lequel il vient, et demande l'emploi de 4,000 fr. qu'on lui a promis. Sa démarche est incertaine ; il traîne la jambe et paraït très affaibli. Il mange bien et dort peu la nuit (pot. avec chloral, 3 gr.).
Décembre. — B... présente une grande faiblesse ; il a eu plusieurs attaques apoplectiformes. On lui a prescrit des révulsifs, vésicatoire à la nuque et lav. laxatif, ce qui le réveilla. Il est souvent alité, ne pouvant se tenir sur ses jambes. Un jour il nous demanda des nouvelles de sa femme qui était à l’Asile comme malade. Il dit qu’on lui avait fait du mal, qu'elle était morte et qu’on l’avait coupée en morceaux. On lui dit que cela était faux ; et, comme les paralysés, 1l se contenta et passa à une autre idée. Il est malpropre parfois, et à la fin de décembre on ne pouvait le tenir levé que pour le changer de linge.
Janvier 1884. — Paralysie générale faisant des progrès. Le malade est toujours alité, il maigrit beaucoup. On lui donne des toniques, du quinquina, mais en vain. La diarrhée est rebelle à tous les traitements, et B... succombe le 22 janvier 1884, à la suite d’une lente agonie causée par la paralysie générale et les attaques épileptiforme.
L’autopsie est pratiquée.
À l’ouverture du crâne on constate une énorme résistance du tissu osseux, qui est très épaissi.
Les méninges sont épaissies et très injectées (pachyméningite hémorrhagique. Lobe antérieur atteint, et liquide abondant).
Les méninges sont adhérentes à la base et le long de la troisième circonvolution frontale.
Les ventricules renferment du liquide citrin.
Le quatrième ventricule a l’aspect chagriné.
EN er
L'encéphale pèse 1,150 gr. ; le cerveau 945 gr. ; l'hémisphère droit 465 gr. ; le gauche 480 gr. ; le cervelet 205 gr. ; la moelle 65 gr. (congestionnée).
Les poumons sont normaux, sauf les lobes inférieurs qui son congestionnés. Ils crépitent et surnagent.
Le cœur pèse 270 gr.; le ventricule droit est rempli de caillots fibrineux. Pas d'insuffisance ni de rétrécissement.
Le foie pèse 1,495 gr., il est gorgé de sang.
Les reins sont congestionnés ; ils pèsent : le droit 150 gr., le gauche 175 grammes. |
La rate pèse 110 gr. ; elle est normale.
Les autres organes n’offrent rien de particulier.
Pour qu'il y ait rémission, il faut qu’il se fasse un retour en arrière, et il ne suffit pas d’un éclair fugitif de raison. La durée de ces rémissions est plus ou moins longue.
M. Baillarger, sur 19 cas, a noté des durées de un mois à un an ou deux ans.
M. Le Grand du Saulle, sur six cas, a vu arriver la rechute quatre fois au bout de 10 ans 11 mois. Une fois après 18 mois ; une fois après trois ans.
Marcé signale une rémission qui a duré un an et demi ; une autre plus de deux ans ; une autre près de cinq ans.
Le D" Ritti a observé à l'asile de Blois une malade atteinte de paralysie générale dont l'affection datait de plus de 20 ans.
Dans un cas signalé par le D' Ferrus et cité par Lasègue, le malade était dans un état cachectique, il eut une rémission complète, et sa guérison dura 25 ans. On à signalé quelques cas de ce genre, mais ils sont très rares. |
Le D' Doutrebente (Ann. méd. psych. 78) déclare que chez les héréditaires, les rémissions existent le plus souvent, et permettent aux malades de vivre 10, 15, et 20 ans de plus.
Marandon de Montyel a cherché à vérifier le fait, et sur 29 malades, il a constaté que la marche de la paralysie était très lente chez le plus petit nombre de ses malades.
Le D' Falret (Ann. méd.psych.) nous dit : « La paralysie généralea présenté une prolongation excessive dans les cas où le début de la maladie affectait une forme mélancolique, caractérisée par une prostration physique et morale extrême, par des craintes et des idées hypochondriaques. »
. Quoiqu'il en soit, souvent on ne constate qu’un simple arrêt dans la marche de l'affection, arrêt qui dure de quelques mois à plusieurs années ; les attaques épileptiformes viennent le plus souvent précipiter la marche.
Les cas de rémissions longues sont très rares, néanmoins Baillarger croit qu'ils sont plus fréquents qu’on ne le pense, contrairement à l’opinion de M. Foville, qui déclare que les véritables temps d'arrêt dans l’évolution de la maladie sont presque exceptionnels. Les malades ont toujours un état de faiblesse générale, ils sont changeants, mobiles, ce sont des intelligences frappées, des hommes déchus ; ils retombent presque toujours, rentrent dans les asiles ou meurent dans l'intervalle ; s'ils retombent, les attaques convulsives les emportent au bout de quelque temps.
La durée de la maladie chez ces paralytiques à rémission est plus longue, la période de début est d’abord plus lente et des temps d'arrêt venant enrayer l’évolution, les paralytiques peuvent donc vivre 10, 12, 15 ans et plus.
Les rémissions peuvent être plus ou moins complètes, dans certains cas les symptômes de l'affection disparaissent, le malade reconnait ses anciennes conceptions délirantes, et peut passer pour guéri; c’est la rémission complète, ce cas est très rare.
Le plus souvent, le paralytique en rémission conserve un léger affaiblissement intellectuel et moral, un défaut d’énergie et de l'indifférence pour ses propres affaires. Dans ces cas, les troubles moteurs persistent, il a de l’hésitation dans la parole, et de la faiblesse dans la marche. Cest la rémission incomplète qui se présente quelquefois à la suite de maladies incidentes ou de suppurations prolongées, les symptômes graves sont enrayés et on observe un temps d'arrêt plus ou moins long (fait noté depuis longtemps par M. Baillarger et étudié depuis par Sauze et le D' Doutrebente.
ho Les rémissions ralentissent notablement l’évolution de la paralysie générale ; mais en dehors même de toute rémission proprement dite,
la marche de la maladie peut rester lente. Tel est le cas de l’observation XIV.
Observation XIV.
Paralysie générale à marche lente, — Faiblesse intellectuelle. — Idées de grandeur. — Troubles moteurs. — Rémission des troubles moteurs. — Persistance des idées de grandeur ; puis l'embarras de la parole revient el les troubles moteurs restent stalionnaires jusqu'en avril, el il meurt le 9, mai 1880. — Autopsie.
G... (Alexandre, né à E... (Meuse), àgé de 38 ans, cordonnier de profession, marié, entre l’Asile le 18 février 1851 (mort à l’âge de 67 ans). Ce malade présente un affaiblissement intellectuel considérable ; il a des idées de grandeur et de richesse. Sa parole est très embarrassée, et sa marche très incertaine. Ces signes de paralysie générale augmentent durant la première année de son séjour à l’Asile.
En 1852, G..., qui est généralement calme, s’agite par moment. Ses idées ambitieuses ne le quittent pas ; à chaque vacance dans l’Asile d'un poste quelconque, il demande à l’occuper. Il se dit capable de remplir toutesles fonctions. L’embarras de la parole et l'incertitude de. la marche restent stationnaires.
Cet état dure Jusqu'en 1856, époque à laquelle il a y une rémission dans les symptômes de paralysie générale. La parole devient un peu plus nette ; mais, par contre, le délire ambitieux ne fait qu'augmenter. G... écrit à l'empereur. Il se dit empereur lui-même ; il est le héros des journées de juin ; c’est lui qui portait le plus bel uniforme, etc. Il réclame de sa femme l’envoi de bagues, de bijoux. Ce délire est le symptôme prédominant jusqu’en 1859. Alors la paralysie augmente. Son langage n’est plus qu’un bredouillement inintelligible pour quiconque n’a pas l'habitude d’entendre le malade. La marche devient de plus en plus incertaine ; néanmoins le malade a encore assez d’aplomb pour travailler au jardinage. A partir de ce moment, il y a arrêt complet dans le développement de la maladie. Le délire ambitieux, l’em-
Re que barras de la parole, l'incertitude des mouvements persistent au même degré ; mais la santé physique reste toujours bonne. Cet état n’a pas changé depuis 1859 jusqu'en 1879. Aujourd'hui G.. travaille comme au moment de son entrée à l’Asile. Ses idées délirantes sont les mêmes. C’est lui qui nomme les médecins, tous les fonctionnaires de la maison; il est préfet, empereur ; il porte des décorations. La marche est chancelante et le langage presque inintelligible.
L'état demeure stationnaire en 1879 et en 1880 jusqu’au mois d'avril. A ce moment, G..… est paralysé complètement, et il est obligé de garder le lit. En mai, il est très faible, malpropre, et succombe dans le marasme le 9 mai.
L'autopsie nous montre que sur la convexité les méninges s'enlèvent avec une grande facilité, presque comme un linge dont on aurait recouvert le cerveau ; elles sont épaisses ; à un seul endroit, sur l'hémisphère gauche, nous avons remarqué une adhérence très limitée. A la base, sur l'hémisphère gauche, les adhérences sont très prononcées et spécialement au niveau de la troisième frontale. Sur la base droite, on observe également des adhérences à la région frontale.
Les poumons sont congestionnés, mais crépitent et surnagent.
Le cœur est hypertrophié, il pèse 430 gr. La valvule tricuspide présente des nodosités athéromateuses (athérome artériel).
Les autres organes n’offrent rien de particulier.
Dans cette observation, il est impossible de trouver une véritable rémission de la paralysie générale. En effet, quand nous voyons les troubles de la motilité s’atténuer, le délire devient de plus en plus marqué, et cette circontance est loin de constituer un temps d’arrêt de la maladie. Nous pouvons dire que dans ce cas, le parallélisme entre les troubles moteurs et Les troubles intellectuels était rompu et l’évolution de la maladie s’est prolongée d'une manière presque indéfinie, puisque l’aliéné atteint de paralysie général confirmée à l’âge de 38 ans, n’a succombé qu’à l’âge de 67 ans. .
L’autopsie est venue confirmer le diagnostic. La durée de la maladie a été, on peut le dire, exceptionnelle, et nous ne pouvons pas citer, parmi les cas que nous avons observés, d'exemples d'aussi longue duré et aussi concluants. Nous nous bornerons à présenter cinq autres observations de malades encore existants et chez lesquels rien ne permet de porter le pronostic d’une mort prochaine.
+ Dr)