HISTORIQUE
On sait le rôle primordial que jouait la diurèse, dans les préoccupations médicales de- nos ancêtres. Le Bocal d’urines, autant peut-être que la seringue, fut considéré comme une sorte d'emblême de la médecine. De nom- -breux tableaux des maîtres hollandais, représentant des praticiens en train d'examiner attentivement les urines de leurs malades, témoignent de l'importance considé-, rable que devaient jouer celles-ci dans le diagnostic et le pronostic des maladies. Puisque de l’état de la diurèse, “on sémblait préjuger de la vie et de la mort, comment ne pas chercher à modifier dans un sens favorable l'élimination urinaire ?
D'après un grand nombre de documents il semble que la médication diurétique soit aussi vieille que la médecine elle-même. Nous ne pouvons entreprendre ici de rappeler tous les médicaments qui ont servi à modifier la diurèse pendant 3.000 ans : leur nombre est incalcu-
able: Nous insisterons. surtout sur ceux que nous em-
ployons encore actuellement, Nous protiteronn également de celle revue historique pour esquisser l'évolution des idées sur le mode d'action ot sur les indicationx de con agents thérapeutiques,
L'existence de ln médication diurétique parait Ôtre antérieure à Hippocrate et nous serons forcés de mar quer à la tradition en citant quelques aubatinoon em ployées dans un but curalif par los peuples ancien,
Les Égyptiens paraissent avoir lait un usage très large des diurétiques, Parmi ceux-ci le nilre est certainement le plus ancien, Pendant très longtemps l'asotate de Po tassium que contiennent le nitre et le Kalpôtre et ln seule substance minérale employée comme diurétique,
D'ailleurs le Potassium est vraisemblablemenut le prin: cipe actif des très nombreuses plantes qui forment Pare senal fhérapeutique diurétique de ln médecine ancienne de l'inde et de la Chine, L'usage de la prèle, de lalké: kenge du fenouil remontent À la médecine chinoise, qui utilisait également l'oignon et l'ail, dont les pro: priétés diurétiques sont encore admises universellement, Nous connaissons assez bien la thérapeutique employée par les peuplades de l'Amérique précolombienne et neux savons que la tisane de graine de Maïs, la poudre de Cloportes, médicaments qui ont connu en Europe une vogue extraordinaire, étaient utilisées par les aneiens Mexicains, ainsi du reste que le cacao, dont nous ex: rayons aujourd'hui la théobromine,
L'art médical de tous ces peuples est peu en dehors de la série hippocratique, dont dérive par filiation directe la médecine actuelle, Le Père de celle-ci est incon:
testablement Hippocrate qui semble avoir une idée arsélée sur la provenance et le rôle de la sécrétion urinaire, Le Rein est l'organe qui sépare les superfluités du sang sous l'influence de l'esprit vital : Pour activer cette séparation il recommande surtout l’eau qui serait, d'après lui, le meilleur des diurétiques. [1 conseille également la saignée, qui à sa suite connut une période de vogue analogue à celle dont elle jouira aux xvar° et xvui* siècle,
Les diurétiques végétaux sont relativement peu utilisés par Hippocrate, qui conseille seulement lFemploi du persil, de l’asperge, de l'ail et de l'oignon. Tous ces médicaments sont restés classiques jusqu’au siècle dernier, nous n'y reviendrons plus. Les Grecs utilisaient encore des diurétiques de premier ordre. Aristote nous parle de Ja Scille et du Nitre, Dioscoride de Ia térébenthine.
Les médecins romains, tout en marchant sur les traces de leurs confrères grecs, introduisent en thérapeutique un grand nombre de médicaments provenant du règne onirmal. La forme primitive de l’opothérapie rénale apparait avec Galien et Celse qui vantent les vertus diurétiques du rognon de lièvre. Pline recommande lusage de la vessie de sanglier dans le traitement de la dysurie et de l'oligurie. Avec ces auteurs apparaît l'emploi des eloportes en thérapeutiques. On ne sait à quoi attribuer la fortune extraordinaire dont a bénéficié cette médication bizarre. I a fallu toute l'autorité d’Alibert au siècle dernier pour faire bannir de la pharmacopée ces peu appétissantes bestioles. À côté de cette organothérapie
qui, faute de bases physiologiques, permet l'usage de M 2.
médicaments étranges, l'emploi des substances végétales possédant une action diurétique ne cesse de croitre. Nous n’énumérerons pas toutes les plantes qui figurent dans la pharmacopée romaine, Nous rappelerons seurlement que la Scille, l'ail, oignon sont cités par Galien et classés parmi les meilleurs diurétiques. Parmi les substances minérales, il n’y à guère que le nitre qui jouisse de quelque faveur. I ne faut pas omettre de citer le lait, le petit lait, l'urine, qui sont employés depuis les temps les plus reculés.
Les arabes se sont montrés des innovateurs assez hardis en matière de thérapeutique, alors qu’en pathologie ils sont longtemps restés des imitateurs sans originalité, des grecs et des romains. L'opothérapie semble jouir chez eux d’une faveur presque égale à celle qu’elle eut à l'époque de Pline. Mésué l’ancien recommande le rognon comme remède de l'oligurie. La médication par les simples semble se ralentir un peu ; Futilisation des minéraux prend au contraire un nouvel élan. Les arabes attribuent à tous les sels neutres des propriétés diurétiques et ils les utilisent largement sous le nom de « Baurach ». Le nitre et le tartre sont plus en vogue que jamais, ainsi que lHématite qui contient de l’oxyde de fer.
Le moyen-âge et la Renaissance vivent encore au point de vue médical sur les traditions d'Hippocrate et de Ga lien. Ces époques connaissent une floraison abondante dé plantes médicinales, presque toutes utilisées comme diurétiques.
Cette période qui s'étend du xt au xvn° siècle a été
sie
véritablement l’âge d’or de la médication diurétique. Ses indications englobent presque toute la pathologie depuis les maladies aigues et inflammatoires jusqu'aux calculs vésicaux. Cette médication jouait bien entendu un rôle très important dans la cure des hydropisies. Celles-ci étaient, selon les règles de Galien, soumises à trois ordres de médication : le traitement du viscère enflammé (les oedèmes relevaient toujours d’une pathologénie inflammaloire), la fluidification des humeurs épaissies, enfin l’expulsion de ces humeurs par les diurétiques. Nous ne reviendrons ni sur les plantes, ni sur les médicaments d’origine animale qui sont très employés au xviif siècle: Parmi les substances minérales seuls le nitre et le tartre semblent utilisés.
Au xvuf siècle apparaissent les premières classifications des médicaments diurétiques ; nous les passerons rapidement en revue.
Dubé en 1678 distingue des diurétiques propres (fenouil, persil asperge, et des diurétiques impropres. Un très grand nombre de végétaux étaient classés dans ce dernier groupe. La classification contient done une critique.
Ce travail critique est déjà commencé avec Jacques Dubois (Sylvius) qui le premier distingue les vertus diàphorétiques et diurétiques des plantes.
Plus tard, Sydenham fait des restrictions quant à: l'usage de certains diurétiques chez le vieillard. Van Swieten proteste contre Fabus de la médication diurétique par la cantharide.
Lémery à la fin du xvu siècle distingue simplement
les diurétiques, selon leur provenance en diurétiques d'origine animale, végétale et minérale. Tauvry en 1717, tente le premier une classification en se basant sur l’action du médicament. Une première catégorie de diurétiques (eau, vin blanc, etc.) agit en augmentant « les sérosités du sang et en mettant en mouvement les humeurs. La deuxième catégorie ralentit le cours des humeurs (térébenthine, cloportes, cantharides, etc.). La troisième catégorie donne de la liquidité aux humeurs (esprit de nitre, vitriol, ete.). Il conserve également au point de vue de l’origine des médicaments la classification de Lémery: il vante l’action de la tisane des cinq racines,'et cite un grand nombre de diurétiques d'origine minérale : la chaux, l'esprit de sel, l’esprit de souffre, l’alun, ete. Il est intéressant de noter que les propriétés diurétiques du mercure, découvertes par, Paracelse, semblent être complètement oubliées par ses successeurs. On n’en repar-: lera qu'au xix° siècle. Lieutaud en 1755 distingue des diurétiques internes et externes : Parmi les diurétiques internes les uns conviennent aux maladies aiguës (par exemple : le nitre) les autres aux maladies chroniques (par exemple : la scille). Les diurétiques externes sont des liniments, cataplasmes, bains, etc. Desbois de Rochefort en 1789 donne une description très détaillée des diurétiques et de leurs indications. Selon cet auteur, il conviendrait de les employer dans 3 circonstances : lors de la convalescensce des maladies aiguës, en présence d'œdèmes et au cours des maladies des voies urinaires inférieures. C'était lt peut-être le principal usage de la médication diuréti-
que à une époque, où, en présence d’une rétention d'uri- \ |
di —
nes, on en était presque réduit au seul (raitement médicamenteux.
Desbois de Rochefort divise les diurétiques en 5 grou-
pes fort hétérogènes
a) d. forts b) moyens c) froids d) calmant les douleurs de la pierre - enfin
e) minéraux.
Les progrès de la chimie ont permis à cet auteur d'attribuer les propriétés diurétiques d’un grand nombre de végélaux au sel « à peu près nitreux » qu'ils contiennent. Les principes auxquels les végétaux doivent leur action diurétique peuvent être des principes âcres, gommeux et mucilagineux.
Le début du xix° siècle semble être favorbale aux diuréliques minéraux. En dehors du nitrate de potasse (nitre, salpêtre, crystal minéral) on emploie le tartre sous forme de tartre chalybdé (tartrate de potasse.et de fer), de tartre vitriolé (sulfate de potasse), de crème de tartre (bitartrate de potasse), de terre foliée de tartre (acétate de potasse). On utilise encore le sel polychreste (souffre et azotate de potasse) le sel duobus ou panacée du duc de Holstein (sulfate de potasse), et la pierre néphrétique qui est un composé verdâtre el amorphe de potasse, d'oxyde de fer, de chaux et de soude. |
Alibert en 1814 tente une classification physiologique et distingue des diurétiques directs agissant primiitivement sur la diurèse et des diurétiques indirects comme
les purgatifs et les lavements n'influençant la diurèse que secondairement. Trousseau et Pidoux en 1858 rejettent tous les diurétiques d'origine animale et remplaceni l'urine, jusque-là assez largement employée, par de l’urée Ce corps découvert en 1773 a été introduit en thérapeutique par Segalas en 1822. Trousseau et Pidoux font des restrictions importantes quant à l'usage du nitre auquel ils attribuent une action stupéfiante générale ; par contre ils recommandent le nitrate de soude, le chlorate de soude et de polasse et l’acétate de potasse. À partir de cette époque, les sels de potasse sont fortement eritiqués et Gubler, plus tard, les range parmi les agents toxiques irritants.
De nombreuses classifications physiologiques ont élé tentées au cours du xix° siècle. Forbes Royle en r853 dislingue des diurétiques agissant sur la sécrétion urinaire par l'intermédiaire du tube digestif ; d’autres agissant par l'intermédiaire des « glandes absorbantes comme le foie ». Le troisième groupe agit directement sur les reins. Un quatrième groupe enfin est constitué par les diurétiques stimulant les échanges. Barbier en 1860 emploie encore le langage de la médecine empirique en distinguant des diurétiques émollients, acides, excitaals, diffusibles, toniques et drastiques. Wood en 1874 établit la classificalion suivante : diurétiques hydragogues (scille, digitale, genêt, etc.), diurétiques réfrigérants (sels neutres), diurétiques stimulants (cantharide, uva ursi, ele.). Foussa grives en 1878 établit une classification fort complexe en diurétiques aqueux (eau, lait, etc.), stimulants (éther,
alcool, café, etc.), acides, salins, drastiques. Il cite enfin
ERP
Le 1940 2
les diurétiques spécifiques comme la digitale, la scille, la cantharide, l’urée, le jaborandi, etc.
Sandres à la même époque restreint le cadre des diurétiques. Il en élimine l’eau, les médications spécifiques et éliologiques et d’une façon générale tout ce qui agit indirectement sur la diurèse. Germain Sée les divise seule. ment en deux groupes : les uns agissent directement sur le filtre rénal, les autres n’agissent que secondairement. Laure dans sa thèse d’agrégation en 1878 distingue des diurétiques. vasomoteurs (digitale), aqueux et acides. Manquat en 1900 parle des diurétiques cardio-vasculaires et rénaux. Arnozan en 1901 distingue parmi les diu-
rétiques indirects ceux dont l’action consiste à augmenter
la masse sanguine el ceux qui agissent en augmentant la
tension artérielle. Nous nous arrêterons à cette époque et nous reprendrons plus tard le fil de notre description en discutant les diverses classifications proposées et en étudiant en particulier les médicaments diurétiques.
Il est difficile d'analyser l'impression qui se dégage de tout ce fatras thérapeutique. Faute de connaissances physiologiques précises sur la nature des maladies &t sur le mode d'action des médicaments, il suffisait de préconiser n'importe quelle drogue, on était à peu près sûr d'en ob: tenir quelque effet ne serait-ce que grâce à l'excipient aqueux. « Beaucoup de médicaments, — disait Cullen au début du siècle dernier, — sont réputés pour leurs vertus thérapeutiques diurétiques, mais il n’en est aucun dont l’action puisse manquer, et alors qu'elle se manifeste, la sécrétion urinaire n’en est que médiocrement
influencée ».