CHAPITRE II
Les insomnies et leur classification
Les quelques données de physiologie, que nous avons très succinctement rappelées, nous ont montré sous des aspects divers ce à quoi correspond le sommeil normal, ce qu’il représente dans la vie de l’organisme, la multiplicité des facteurs qui le conditionnent ; en un mot, la participation entière de l’organisme à cette fonction, qui, abstraction faite de tout concept philosophique, peut se comprendre comme un besoin de conservation « aussi impérieux que le besoin d'aliments » ; on conçoit, dès lors, que la privation de sommeil, que ses altérations quantitatives ou qualitatives, aient un retentissement considérable sur la santé. Issu de la coopération à des titres divers d’un très grand nombre de processus fonctionnels, il est inévitable que les troubles du sommeil créent en ces processus, des perturbations très sensibles, selon un mode réactionnel très fréquent en physiologie pathologique ; nous voulons dire qu’en dehors même des causes plus ou moins bien reconnues qui l’ont engendrée, l’insomnie arrive en soi à prendre une importance de premier plan ; au milieu d’un syndrome morbide dont elle constitue tout d’abord un symptôme banal, c’est elle qui peut devenir la dominante symtômatique.
Les recherches d’insomnie expérimentale faites chez l’homme, dans les limites évidemment où il était possible de les tenter (trois jours d’insomnie au maximum), n’ont pas fourni de conclusions très instructives, portant d’ailleurs sur des sujets sains, elles ont seulement permis de constater la brusquerie, la presque instanta-
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néité avec laquelle le sommeil s’installe et sa prolongation grossièrement proportionnelle à la durée de l’insomnie. Par contre, une insomnie qui se renouvelle pendant très longtemps, que le sommeil soit fragmenté et au total raccourci, ou bien qu'il soit constamment léger, entraîne bientôt des désordres graves : aussi bien dans le domaine physique que, psychique, le sujet agrypnique est un instable, un anxieux, un éréthique ; incapable d’un effort physique soutenu, il n’est pas moins amoindri dans son potentiel intellectuel ; les opérations mentales élémentaires manquent de coordination, l’association des idées s’opère mal, la mémoire fléchit, le jugement n’aboutit pas, les émotions sont faussées, d’où de l’apathie, du découragement, parfois même des raptus anxieux pouvant aboutir au suicide ; tout cela sur un fond d’amaigrissement, d’anorexie, de vertiges et de céphalées.
Enfin l’insomnie opiniâtre, lors même qu'elle n’est pas le fait d’un syndrome mental ou organique qu’elle contribue à entretenir ou à aggraver par un véritable cercle vicieux, peut être la cause prédisposante d’une psychopathie ou d’une psychose, et cela d’autant plus que linsomnie se manifeste volontiers sur des constitutions mentales en marge de la norme. On voit donc qu’il y a là tout un échange de mauvais procédés, d'appels et de sympathies morbides dont la thérapeutique, aussi bien que la simple prophylaxie, devra tenir compte.
A la difficulté d’apporter au sommeil une formule explicative univoque, correspond une difficulté d’ordre identique en ce qui concerne les insomnies. Cependant, sans obéir aveuglément à l’adage : post hoc propter hoc, il est à la fois commode et conforme à l’enseignement des faits de classer les insomnies d’après les facteurs causals prépondérants ; c’est à peu de chose près la même classification qu’adoptent Dejerine et Martinet et que nous pouvons résumer ainsi :
1°) Insomnies liées à la douleur sous toutes ses formes, depuis les douleurs aiguës (toutes les algies de la syphilis secondaire et tertiaire : douleurs ostéocopes, artérites ; de la tuberculose : ostéoarthrites ; du cancer : compressions) jusqu'aux simples malaises tels que vertiges, bouffées de chaleur, frilosité, bourdonnements d'oreille, en passant par des manifestations intermédiaires telles que le prurit,.
Nous croyons bon de mettre à part les manifestations douloureuses des affections gastro-intestinales (dyspepsies, entéro-colites, aérophagie, ptoses) et des affections génitales (métrites et annexites, uréthrites et uréthro-prostato-cystites) en raison de l’état névropathique qui les accompagne si souvent, surtout chez la femme.
2°) Insomnies relevant de pneumopathies et de cardiôpathies ; groupe à vrai dire assez flottant et qui se rattache au groupe précédent puisqu'il s’agit de douleurs splanchniques, mais que justifie le grand nombre des cas cliniques.
3°) Insomnies dues à l’hyperexcitabilité du système nerveux central, parmi lesquelles il convient de distinguer les insomnies en rapport avec des lésions organiques du névraxe et de ses annexes (toutes les encéphalites et méningo encéphalites aiguës ou chroniques, localisées ou diffuses) et les insomnies en rapport avec les intoxications (poisons excitant directement les cellules cérébrales, d’origine exogène : thé, café, alcool, stupéfiants ; ou endogènes : urémie, uricémie, acidose et alcalose) et les infections ; ces dernières agissant par les toxines microbiennes soit à leur période d’invasion, d'état ou de déclin ; à cette période de déclin les infections, surtout la grippe, amènent fréquemment ce que l’on appelle d’un terme assez vague l’insomnie par hyposthénie neuro-vasculaire de convalescence.
Enfin, troisième subdivision de ce dernier groupe : les insomnies traduisant un état d’excitation fonctionnelle du système nerveux central, et qui rentrent dans la catégorie innombrable des psychopathies, des psychoses et des psychonévroses, dont vraisemblablement les manifestations les plus frustes correspondent à ces entités morbides qu’on a successivement dénommées : Insomnie par idée fixe subconsciente (Janet), insomnie de préoccupation (Régis), non-sommeil ou asomnie (Freund, Trenel) ou que l’on qualifie encore d’insomnies « idiopathiques ».
A propos de ces insomnies idiopathiques, qu’il nous suffise de dire qu’il en existe dans lesquelles il y a très vraisemblablement lieu de suspecter à l’origine des désordres endocriniens, encore que les tests vérificateurs ne soient pas entrés dans la pratique courante ; mais ce n’est vraiment que dans les insomnies de la puberté, de la
période menstruelle, de la grossesse et de la ménopause que l’on
peut arguer avec fruit de l'intervention des glandes à sécrétion interne. Ces quatre variétés d’insomnies méritent alors le nom d’insomnies physiologiques.
Physiologique aussi, mais caractéristique de phénomènes d’involution terminale est l’insomnie du vieillard, qui s’oppose à l’hypersomnie physiologique du nourrisson.
Enfin, pour être à peu près complet, sans cesser d’être bref, il nous faut évoquer les insomnies par surmenage physique ou. intellectuel (surmenage scolaire surtout, chez l’enfant) en notant au passage que ce genre d’insomnie infirme gravement la théorie qui fait du sommeil la résultante des substances toxiques (ponogènes) des ‘atigues de la veille.