CHAPITRE II
Les iniections intraveineuses d'huiles végétales
Partant de ces données, nous avons cherché à les vérifier par l'expérience pour établir la possibilité d'introduire une huile végétale dans l'organisme par voie intraveineuse.
ExPéRiENce I. — Au mois de juin 1916 je procédai à une expérience à l'Ecole militaire sur un cheval du 19° Escadron du Train des Equipages atteint d’une affection incurable et destiné à être abattu. Je pus injecter à cet animal pesant environ 400 kilogs, 20 centimètres cubes d'huile d’arachide, soit environ o gr. 05 par kilogramme d’animal; l'injection fut pratiquée dans la veine jugulaire, avec une seringue de Roux et une aiguille de fort calibre. L'huile chauflée au préalable au bain marie à 37 degrés fut injectée lentement, en une minute.
À la suite de cette injection, l’animal ne présenta aucun accident, ni trouble immédiat; la respiration resta normalement rythmée, le pouls régulier et bien frappé. Mis en obser-
vation, les jours suivants n’apportèrent aucune modification
— 23 — dans l'état de l'animal, imputable à l'injection huileuse dans la veine jugulaire.
Après avoir répété cette expérience à dose plus élevée (Go centimètres cubes) avec la même innocuité pour le sujet, je fus conduit à utiliser la méthode dans un but thérapeutique, en pratiquant des injections intraveineuses d'huile iodée, dans le traitement de la lymphangite épizootique du cheval. Ces essais entrepris à l'Ecole militaire furent poursuivis par la suite dans le courant de l'année 1916 à l'Hôpital Vétérinaire de la X° armée. ;
Nous en donnerons plus loin le compte rendu succinct, en ce qu'ils peuvent présenter d'intérêt au point de vue expérimental.
Nous bornant à fixer ici les points que nous avions acquis dès cetteépoque :
1° Innocuité chez le cheval d’une injection huileuse intraveineuse unique de o cmc. 1 par kilogr. d’animal ;
20 Innocuité chez le même animal d’une série de 5 injections huileuses intraveineuses de o cmc. o4 par kilogramme d'animal, répétés tous les huit jours, d’une série de 6 injections entre o cmc. 02 et o cmcC. 04.
3° Ces injections à la dose de o eme. o4 à o cme. 06 par kilogramme d'animal répétées chaque jour peuvent déter-
miner au bout de quatre jours des accidents pulmonaires
dyspnéiques avec accélération du pouls.
MM. Le Moignic et Gautrelet ont étudié la tolérance de l'organisme du chien aux injections hui-
leuses. Is employaient l'huile d’œillette strictement
er. 24 — purifiée, l'injection était poussée lentement dans la saphène. |
Il ont pu introduire ainsi dans le sang 13 centimètres cubes d'huile chez un chien pesant 6 kg. 500, soit > cmc. par kilogramme d'animal sans observer de trouble immédiat ni consécutif.
La quantité de 2 centimètres cubes par kilogrammes représentant la quantité maxima que pouvait supporter l'organisme sans manifester de troubles fonctionnels ; jusqu’à cette dose le cœur et la respiration ne sont pas gênés dans leurs fonctions.
Au delà de cette quantité on voit le cœur et la respiration traduire l'effort résultant de la surcharge circulatoire. Ces accidents aboutissent à l’asphyxie lorsque la quantité d'huile injectée atteint 7 centimètres cubes par kilogramme d’animal.
Ces auteurs concluent, tenant compte des résistances individuelles, à la possibilité d’injecter dans la circulation chez le chien normal, et ce en un temps très court, la dose considérable de 7 centimètre cube à 1 cmc. 5 par kilogrammes d’animal.
Le 8 juin 1918, E. Le Moignic et A. Sézary ont communiqué à la Société de Biologie les résultats de leurs recherches sur les injections intraveineuses d'huiles végétales et indiqué dans quelle mesure elles pouvaient être utilisées en thérapeutique.
Les expériences ont porté sur le lapin.
Les quantités injectées ont varié de o emc. 03 à o cmc. 8 par kilogramme. L’injection poussée avec la lenteur de toute injection intra-veineuse. L'examen
du sang à l'ultramicroscope fait avant et après la piqûre, a révélé l’apparition des gouttelettes huileuses dans le sérum quelques secondes après. |
Les petiles quantités 0,03 à 0,2 par kilogrammes ne déterminent que des lésions pulmonaire très légères qui consistent en « zones de congestion diffase très accentuée et peu étendue, soit plus souvent en foyers minuscules de congestion, nettement circonserits, arrondis, non indurés, ne plongeant pas si on les découpe et si on les place dans l’eau, bien distincts de l’infarctus pulmonaire classique. Leur nombre est généralement en rapport avec la quantité d'huile injectée. Leur distribution n’est cependant pas toujours identique et semble varier avec les disposilions anatomiques ; une faible dose (o eme 10 à o cmc. 2) peut provoquer soit de minuscules placards de suffusion sanguine disséminés à la surface des deux poumons, soit quelques foyers plus volumineux localisés aux languettes du lobe inférieur du poumon gauche, soit, avec quelques petits foyers arrondis épars, une zone de congestion à la base gauche, soit enfin deux nodules relativement plus volumineux, légèrement indurés mais ne plongeant pas, et occupant les bases des poumons. Ces lésions sont curables : si l’on sacrifie les animaux de dix à quinze jours après l'injection, on ne trouve plus aucune altération macroscopique des poumons. »
« Si l’on injecte une quantité d'huile supérieure à o eme.2 par kilogramme d’animal (de o eme. 3 à
o cmc. 6) les altérations sont plus marquées. Elles consistent soit en foyers congestifs plus étendus et plus denses, soit én véritables infarctus pulmonaires. La dose de o cmc. 8 amène souvent la mort, soit immédiate, par embolie massive (on trouve alors l'artère pulmonaire injectée d'huile), soit plus tardive, par infarctus multiples. »
La conclusion est qu’au point de vue thérapeu- ‘tique, les doses qu’on peut employer sont comprises entre 6 emc. 03 et o eme. 2 par kilogramme d’animal.
Ces auteurs ont ensuite étudié l’action des injections intraveineuses répétés d'huile.
« Chez un lapin ayant reçu 15 injections de o centimètre cube, par kilogramme à raison de 3 par semaine, disent-ils, nous avons noté une diminution nette de lélasticité des lobes inférieurs des deux poumons. Deux lapins ayant reçu 31 injections semblables offraient une augmentation très appréciable de la consistance du parenchyme pulmonaire dont l’élasticité était nettement diminuée, sans qu'il y eut d’emphysème apparent. Macroscopiquement il n’y avait aucun foyer cicatriciel, aucun nodule induré, les poumons surnageant. Nous avions d’ailleurs constaté qu’à partir de la vingt-cinquième injection ces animaux présentaient une dyspnée vive, aussitôt après la piqûre. Il est donc certain que des altérations pulmonaires assez marquées avaient été produites.
La conclusion qu'ils tirent de ces expériences est que :
RU APR eee
« 1° L’injection intraveineuse unique ou rarement répétée, d’une dose d'huile d'olive variant de o cmc. 03 à o cmc. 2 par kilog d'animal ne détermine chez le lapin que des altérations légères et transitoires des poumons.
2° Les injections intraveineuses répétées d'une même dose d'huile provoquent au contraire des lésions pulmonaires consistant en une perte d’élasticité de parenchyme, sans emphysème. »
Opérant sur des chiens, Le Moïgnic et Gautrelet ont obtenu des résultats analogues ; mais le chien « supporte mieux que le lapin les injections intraveineuses d'huile, une même dose d'huile (rapportée au kilog d’animal) détermine des altérations + marquées chez le lapin que chez le chien ». .
Ils ont étudié également l’action d’autres huiles végétales, + fluides que l'huile d'olive: les lésions étaient analogues.
« En thérapeutique, on ne peut donc utiliser les injections intraveineuses d'huile qu’à la dose moyenne de o emc. 1 par kilog d’animal et à la condition de ne pas les répéter plus de cinq à dix fois. Cetle méthode ne saurait donc avoir que des indications limitées. Elle est cependant susceptible de rendre les services les plus importants, comme par exemple lorsqu'elle permet d'introduire rapidement le camphre dans la circulation généralé chez les blessés en état de shock (Le Moignic et Heitz-Boyer): l'huile camphrée à 10 o/o en injection intraveineuse est en effet bien tolérée par l’homme à la dose de 2 centi-
mètres cubes répétée de deux à quatre fois en vingtquatre heures.
« La méthode des injections intraveineuses d'huiles : médicamenteuses est encore limitée par l’action irritante propre aux substances incorporées, qui pourront l’exercer dans les poumons, au niveau des foyers congestifs où elles auront pu être arrêtées quoique en quantité minime.
Si l'injection intraveineuse d'huile camphrée à 10 0/0 est inoffensive celles de certaines huiles iodées, mercurielle, eucalyatolée, quininée ne sont pas sans inconvénient, en raison des importantes lésions inflammatoires ou même nécrotique qu'elles peuvent provoquer dans les poumons.
« Le procédé ne permettra donc d'introduire dans l'organisme que des substances bien tolérées par le parenchyme pulmonaire.
« Les applications de cette nouvelle méthode, si restreintes soient-elles encore, peuvent cependant ouvrir des voies fécondes en thérapeutique. »
En répétant les injections quinze ou trente fois, MM. le Moignic et Sézary ont produit une augmentation de la densité et pne diminution de l’élasticité du parenchyme pulmonaire.
Ces auteurs ajoutent que si l’on incorpore à l’huile certaines substances médicamenteuses (iode,mercure quinine, émétine), celles-ci arrêtées dans les capillaires déterminent souvent des foyers de bronchopneumonie nécrotique dont l'existence contrindique absolument l'emploi de ces solutions »,et ils ajoutent:
& le camphre dans nos recherches expérimentales a toujours été bien toléré. »
Les expériences ci-dessus ne contredisent aucun des résultats que nous avions acquis en 1916 chez le cheval tant au point de vue des doses tolérées que de la répétition possible de ces doses.
Elles permettent en outre de fixer la dose thérapeutique unique maxima d'huile végétale à injecter chez le chien et le lapin, elle ne doit pas dépasser 0 cmc. 03 à o cmc. 2 par kilog d’animal, elles limitent entre 5 et 10 le nombre d’injections faites en - série —- sans indiquer toutefois leur espacement.
De ces données établies expérimentalement nous retiendrons encore la meilleure tolérance de l'huile d'œillette. Et s’ilest vrai que les conditions ci-dessus énoncées limitent l'emploi des injections intraveineuses d’huiles végétales et réduisent leurs indications, nous nous croyons fondé à faire des réserves au sujel des conclusions formulées par MM. Le Moignic et Sézary sur l'emploi des huiles médicamenteuses autres que l’huile camphrée, réserves dont nous donnerons plus loin la justification.
Simultanément se poursuivait l'étude expérimentale sur l’huile camphrée dont l’administration intraveineuse avait motivé les recherches ci-dessus. MM. Le Moignic et Gautrelet publiaient en effet le 5 mai 1918 à la Société de Biologie une étude physiologique où ils citaient des injections d'huile camphrée chez le chien à la dose de o eme. 5 par kilog.
Les mêmes auteurs publient encore une étude
expérimentale du shock et de son traitement par les injections intraveineuses d’huile camphrée.
La méthode sort du domaine expérimental et successivement au cours de l’année 1918 Lœper et Fumouze, Heitz-Boyer. Houzel, Ferrari, Costantini, Vigot, Jeanneney font connaître les résultats de l'emploi de l'huile camphrée en injections intraveineuses chez l’homme dans le traitement du shock et desinfections, notamment des formes asphyxiques de la grippe. |
Les doses injectées étaient de 2 emc. 3 et les injections répétées quotidiennement pendant plusieurs jours. Les résultats obtenus étaient des plus heureux.