OBSERVATION I
Péricardite avec épanchement abondant. Ponction du péricarde.
Par le Docteur ViLLENEUVE fils, guérison complète.
Le 17 mai 1873, je fus appelé par notre confrère H. Giraud, d’Arène, auprès d’un enfant de cinq ans et demi atteint de péricardite. À mon arrivée, je trouvai le petit malade dans l’état le plus grave : la face boufie et marbrée, les paupières œdèmateuses, les lèvres violettes et froides ; le pouls très faible ne pouvait se compter. Les extrémités inférieures, froides, étaient œædèmatiées jusqu'aux cuisses ; le scrotum était infiltré. À la région précordiale, on remarquait une voussure très marquée et de la grandeur de la main. Cette voussure était nettement fluctuante et offrait un mouvement d’ondulation avec la respiration. Celle-ci était courte et fortement sifflante; il y avait un tirage très accentué avec gonflement des jugulaires. L'auscultation de la partie antérieure de la rooitrine ne me laissa rien percevoir : ni murmure respiratoire, ni bruit du cœur. A la partie postérieure du thorax on n’entendait que le retentissement de la respiration sifflante et quelques râles sibilants.
S'il faut en croire les parents, cet état aurait été la suite d'une chute sur la poitrine survenue deux mois auparavant, et à la suite de laquelle il aurait commencé à être suffoqué et à avoir les jambes enflées. Le traitement employé consistait en boissons diurétiques, application de sept sangsues sur la région précordiale, suivies de sept vésicatoires placés coup sur coup sur le même point. A la suite de ce traitement très rationnel, aucune amélioration n'étant survenue, et l’état du malade empirant toujours, M. Giraud me fit appeler en consultation.
A mon avis le petit malade était mourant, il n’en avait que pour quelques heures. Ne sachant quel traitement médical employer, je résolus d'intervenir chirurgicalement. Je fis part de ma résolution aux parents, en les prévenant que je regardais cette intervention comme désespérée, et qu'il pourrait même se faire qu'une syncope emportàt le malade pendant l'opération. Néamoins ils consentirent à me laisser agir.
J'envoyai donc chercher la seringue aspiratoire de M. Dieulafoy, et, avec l'aide de M. Giraud fils, je pratiquai la ponction au point où la tumeur était la plus saillante et fluctuante. J’enlevai ainsi au moyen du vide préalable deux seringuées d’un liquide parfaitement transparent, mais d’une couleur citrine prononcée.
Lorsque J'eus enlevé la canuie, la petite plaie resta béante, et il sortit même un jet assez fort de liquide par l'ouverture. Cela tenait à ce que la paroi antérieure de la cavité avait été très amincie par les applications réitérées de vésicatoires. Très contrarié de cet accident, je me hâtai d’appliquer le doigt sur l'ouverture, et j'eus assez de peine à l’oblitérer avec un morceau de diachylon taillé en croix de Malte, parce que l’enfant, qui commençait à revenir de sa stupeur asphyxique, criait et s'agitait beaucoup, et faisait, à chaque mouvement, sortir un peu de sérosité de par la piqûre.
Je complétai le pansement par une compresse soutenue avec un plumasseau de charpie et un petit bandage de corps.
Je pus alors, en appliquant l'oreille sur la poitrine, entendre les battements du cœur, qui étaient encore confus et tumultueux. Le pouls me permit de compter 160 pulsations à la minute; les symptômes d’asphyxie s’amendèrent aussi progressivement, et je pus quitter mon petit opéré dans un état assez satisfaisant.
À partir de ce moment, l'amélioration continua, l'adème céda peu à peu, l'appétit revint et le pouls se régularisa. Mais ce qu’il est important à noter, c’est que la piqûre faite par le trocart ne se ferma pas et que la sérosité péricardique continua à couler avec abondance et mème par jet, à chaque pansement, qui était fait deux fois par vingt-quatre heures. Au bout de quelques jours, la sérosité devint plus louche, plus épaisse et enfin entièrement purulente; elle continua de couler avec abondance pendant cinq mois. Cependant, le malade se levait, marchait, avait repris de l'appétit. Vers cette époque un abcès se forma au niveau de la cinquième côte et fut ouvert par M. Giraud. Il ne laissa s’écouler que du pus de bonne nature. Cet abcès se cicatrisa, et peu à peu la fistule péricardique ne laissa échapper qu'un pus de moins en moins abondant, jusqu’au sixième mois après l'opération, époque à laquelle elle se ferma définitivement.
Depuis cette époque, l'enfant n’a cessé de se bien porter, et il est maintenant, ainei que vous pouvez le voir, dans un état florissant de santé, (Société de médecine de Marseille, 1876).