LE FACTEUR CONSTITUTIONNEL
La distinction classique et didactique entre cause favorisante et cause déterminante est autant de mise ici que dans la plupart des autres affections mentales rencontrées en psychiatrie. Il semble exister (cette remarque pouvant être émise à propos des psychoses) une sorte d'équilibre qui fait que, dans le cas d’une hérédité chargée, par conséquent d’une cause favorisante forte, il suffira de circonstances accidentelles presque banales, d’une cause déterminante faible et vice versa, pour déclancher la névrose.
Il semble pourtant, si nous en croyons Maurice de Fleury, qu’il existe des cas où toute hérédité doit être écartée, la maladie étant, à coup sûr, accidentelle. A en croire cet auteur, il faudrait leur réserver le nom de neurasthénie, le refusant catégoriquement à tous ceux où l’on rencontre un appoint constitutionnel.
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Devrons-nous, en souvenir de lui, faire un cadre tout à fait à part pour cette catégorie de malades, si rares de l’avis même de l’auteur, ou plutôt en conclure que si Maurice de Fleury n’a pas trouvé d’antécédents à quelques-uns de ses patients, il n’en ressort pas nécessairement que nous ne soyons autorisés à faire part ici du fait que des antécédents pathologiques ont été trouvés d’une manière quasi constante chez nos malades. Tant pis s’ils ne méritent pas le nom de neurasthéniques vrais.
On admet aujourd’hui que les psychonévroses reconnaissent une atteinte du système nerveux, de l’appareil neuro-végétatif, des glandes endocrines. Leur apparition semble généralement conditionnée par des causes occasionnelles plus ou moins faciles à déterminer mais le plus souvent d’un caractère banal qui ne permet guère de les envisager comme étant leur cause réelle et unique. La notion de constitution domine l’étiologie, la nature du terrain joue un rôle primordial. De quelle nature est donc cette prédisposition ? Quelle est cette constitution ? de quel terrain s'agit-il ?
Dans leur livre sur l’hérédo-syphilis mentale, le Docteur Drouet et notre Maître, le Docteur Hamel, au cours d’une étude sur la notion de prédisposition, ont appelé lPattention sur l’importance de l’hérédité syphilitique, «et sur le fait que les autres facteurs de dégénérescence entraient pour une plus faible part dans la genèse des psychonévroses. Ils insistent sur le peu de caractère scientifique que revêt la notion d’hérédité névropathique alors qu’il est bien plus
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explicatif d'admettre que cette soi-disant hérédité névropathique n’est que l’aboutissant, après un nombre de générations plus ou moins grand, d’une hérédo-syphilis. Or, avant d’arriver à cet aboutissant que représentent les psychoses, au premier échelon de la lignée nous nous trouvons en présence d'individus peu touchés par l’hérédo-syphilis, seulement atteints d’une sorte de « fragilité nerveuse en rapport avec des troubles fonctionnels divers et en particulier endocriniens et neuro-végétatifs » qui, sous des influences diverses, deviennent des névropathes. Ce sont ceux-là qui nous intéressent. Dans les quelques observations publiées à la fin de ce travail, il se trouve une proportion importante de malades chez lesquels on a relevé une hérédo-syphilis plus ou moins discrête, de plus, le traitement anti-syphilitique s’est montré heureux. Il est frappant de constater que ces états psychoneurasthéniques n’évoluent pour la plupart que dans des familles durement éprouvées par ailleurs, et d’une manière qui fait tellement penser à l’hérédo-syphilis.
Dans ces cas, on comprend particulièrement bien la pathogénie du syndrome neurasthénique où les déséquilibrés neuro-végétatifs et endocriniens jouent un rôle si important. On sait combien l’hérédo-syphilis est génératrice d’altération de glandes à sécrétion interne. Nous avons eu l’occasion de parler de leur connexion étroite avec le système nerveux-végétatif vagosympathique, en citant les troubles de son fonctionnement.
Une des causes les plus fréquentes d’insuffisance
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hépatique et rénale chez les sujets jeunes est certainement l’hérédo-syphilis. Il s’agit généralement de débilité fonctionnelle de ces organes entraînant de nombreux troubles qui altèrent le milieu humoral. Dans la genèse des états psychonévrotiques, ne peut-on faire intervenir de la même manière que pour les psychoses, avec une question de degrés, ces troubles endocrino-végétatifs, en invoquant, à côté des altérations humorales et de la dystonie neuro-végétative un certain degré de dystrophie et un certain degré de dégénérescence mentale. « Si les cellules cérébrales de l’hérédo-syphilitique, dit Marchand, peuvent acquérir morphologiquement un état comparable à celui des cellules saines, elles sont, au point de vue histo-chimique, des éléments chétifs dont le fonctionnement se troublera plus tard sous la moindre influence. » Il va sans dire qu’en dehors de l’hérédo-syphilis d’autres facteurs pathologiques héréditaires sont capables de créer l’état de « moindre résistance cérébrale », alcoolisme des parents, tuberculose, maladies de la mère au cours de la gestation, etc. Mais le rôle exact de ces facteurs est moins clairement déterminé, jusqu’à ce jour, que celui de l’hérédo-syphilis. D’autre part, l’hérédité similaire peut, sans aucun doute, être invoquée, mais nous ne savons pas, à ce sujet, avec quelle fréquence. Nous ignorons aussi si les lois mendeliennes sont ou non observables en pareille matière.
À cette prédisposition congénitale d'ordre physique, on peut ajouter une sorte de constitution acquise qui, sans pouvoir à elle seule, déterminer un état psy-
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cho-neurasthénique, joue quelquefois un rôle important. Il s’agit de l’influence de l’éducation dont Heckel dénonce si énergiquement les dangers : « Tous les enfants mal élevés, et par ce terme il faut entendre non pas ceux qui manquent aux règles des convenances, du savoir-vivre et de l’urbanité, mais simplement ceux chez qui on n’a pas développé la puissance volontaire, sont des candidats aux névroses asthéniques et émotionnelles. Les parents qui gâtent leurs enfants ne les rendent pas qu’odieux aux autres, mais encore et surtout à eux-mêmes, C’est parmi les enfants gâtés, ceux dont on dit finalement qu’ils sont habitués à faire à leur tête, que se rencontrent plus tard les hystériques, les neurasthéniques, les émotifs, les anxieux et les instables.
L'enfant à qui l’on n’apprend pas dès sa jeunesse que le plaisir n’est pas un droit, mais une récompense, que le travail est une loi de la vie et que l’activité féconde est la source réelle de la satisfaction intime et de la santé, entre dans l'existence avec le germe de la dépression, de la névrose et de l’inutilité. Celui à qui on n’apprend pas à obéir, pour savoir un jour commander, à se soumettre aux disciplines individuelles et aux hiérarchies sociales, à être le propre censeur sévère de ses actes, à modérer l'expression de sa douleur ou de sa joie, à obéir plus souvent aux suggestions de sa raison qu'aux impulsions de ses sensations et de ses sentiments, et lancé dans la vie comme un navire sans gouvernail et balloté par toutes les tempêtes. L'enfant sans éducation volontaire devient la proie de toutes les suggestions parasites et
reste désormais impropre à fournir une carrière individuelle et sociale normale et surtout heureuse. »